J'AI UN RÊVE


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08/11/2057


Le jeune homme, sorti du métro, se pressa pour éviter l’averse qui n’allait pas tarder à commencer. De plus, il était plutôt juste niveau temps et la personne qui avait accepté son rendez-vous était assez à cheval sur la ponctualité, à ce qu’il savait de l’ancienne ministre de la Justice.
Avant de franchir le portail, il toucha la poche de son imper. Oui, son enregistreur et son carnet de notes étaient bien en place. Son professeur lui avait assez rabattu les oreilles avec la nécessité d’avoir toujours deux moyens de sauvegarder une interview pour se présenter devant lui à l’examen final avec entre autre une seule partie de l’entretien qu’il allait réaliser.
La porte, comme il s’y attendait, ne s’ouvrit pas. Un signal lumineux s’alluma sur le coté.


“ Thomas Master, élève en journalisme. J’ai rendez-vous avec mademoiselle Havel.”


Personne ne répondit. La porte s’ouvrit et Thomas entra. Il essuyait ses chaussures quand l’infirmière arriva à son niveau, tenant son plateau qu’elle destinait à il ne savait quel pensionnaire.


“Monsieur Master ? Mademoiselle Havel vous attend dans le salon Orange, si vous voulez bien me suivre.
- Bien mademoiselle.
- Madame je vous prie. Mademoiselle Havel est en petite forme aujourd’hui, je resterai avec vous comme le veut le règlement et si son état l’exige, j’écourterai le rendez-vous. Vous comprenez j’espère.
- Bien entendu Madame. Je ne compte pas rester plus d’une heure de toute façon.
- Ce sera peut être plus court que ça... Mademoiselle Havel n’est plus vraiment en état de juger correctement de sa santé et notre établissement s’ennorguellit de traiter nos seniors de la meilleure façon.”


“Gnagnagna” pensa Thomas. Il n’était pas si jeunot que la femme en blanc semblait le penser. Il savait que son hôtesse avait des soucis de santé mais il savait aussi qu’elle avait gardé la fougue et le caractère de sa jeunesse. Comment aurait-elle pu sinon exercer pendant près de 13 ans à un poste (un record ! même en trois fois !) de Ministre en plus de sa carrière d’avocate ?


“ Attendez un instant monsieur. Je vais la prévenir de votre arrivée.”


L’infirmière posa le plateau sur la petite table située à droite du fauteuil ou se reposait la vieille femme. Elle murmura quelque chose et le bras de la vieille femme se leva, faisant signe à Thomas d’entrer. Ce dernier obtempéra et se présenta à la personne âgée qui avait pivoté son fauteuil vers sa direction.


“ Mademoiselle Havel, enchanté de faire votre connaissance.
- Moi de même monsieur Master. Que me vaut l’honneur de votre visite à une petite vieille comme moi ?
- Eh bien comme je vous l’ai dit au téléphone, je suis étudiant en journalisme et dans le cadre de l’examen final, je dois réaliser une enquête sur une personne publique de mon choix.
- Et pourquoi ma modeste personne a t-elle retenue votre attention ? Je ne suis plus une personne publique depuis bien longtemps vous savez.”


Thomas avala sa salive. Le moment délicat était venu. Il allait devoir annoncer à cette femme qu’elle n’était pas le sujet de son devoir. Juste une source d’information fiable sur son vrai sujet. Comment allait elle le prendre ? Bien ou non ? Avec son sens légendaire de la répartie, son professeur avait coutume de dire que deux pièges majeurs guettaient les journalistes. La vérité et le mensonge. Seul un subtil mélange des deux pouvait permettre à l’enquêteur d’obtenir toutes les informations espérées, et un mauvais mélange se terminait toujours de la même façon : la porte claquée au nez et un zéro pointé...


“Hum, à vrai dire mademoiselle, ce n’est pas vous le véritable sujet. Je m’intéresse à quelqu’un que vous avez certainement bien connu.
- Tiens donc ! Voilà un joli coup porté à ma vanité... Et un autre porté à la longévité de cet entretien... Quel homme est donc susceptible de continuer à m’intéresser à votre avenir ?
- Une personne que j’ai du mal à cerner mademoiselle. Quelqu’un dont, à sa disparition, vous avez adopté l’enfant. Vous souvenez-vous d’un dénommé Thomas Quentin ?”


A l’évocation de ce nom, la vieille femme se raidit quelque peu de façon suffisamment claire pour que l’infirmière commence à indiquer la sortie à l’apprenti journaliste. Mais Catherine Havel, d’un geste, stoppa la jeune femme.


“Non Zéphira. Laissez donc. Je crois que votre beeper viens de sonner.
- Mademoi...
- Votre beeper a sonné, madame.”


Le ton sec et la voix élevée eurent raison de l’infirmière. Elle croisa le regard de la vieille femme et capitula.
“Bien mademoiselle. Vous avez raison. Une urgence sans doute, je reviens dès que possible.”
L’infirmière sortit, laissant son plateau en place, excuse toute trouvée pour un futur retour quand Catherine l’autoriserait.


Thomas regarda l’infirmière partir, ressentant un mélange de joie (il avait touché un point sensible, son jeune instinct le sentait) et d’inquiétude (sur quoi était il tombé ???).


“ Comme vous voyez jeune homme, le fait d’être clouée sur un fauteuil ne me prive pas du plus important. Le respect. Et j’en attends autant de vous.
- Oui mademoiselle.
- Alors par respect, vous allez me dire comment vous avez entendu parler de cette personne. Rapidement et sans détours.
- Il y a deux ans, j’ai travaillé sur un sujet sur l’insécurité et ses formes de résolutions au début du siècle, et en fouillant les anciens registres, j’ai trouvé ce nom. Par pur hasard, je me suis intéressé à cette personne et votre nom a fini par apparaître quand vous avez adopté son enfant unique...
- Oui oui oui... Le hasard...
- Mademoiselle, je vous jure que...
- Ne jurez pas je vous prie ! Je ne vous connais pas assez pour savoir si je peux me fier à votre parole alors je vous épargne un possible parjure. Il est vrai que j’ai adopté son fils. En quoi cela vous permet-il de dire que j’ai connu cet homme ?
- Eh bien mademoiselle, je ne peux répondre à cette question... J’ai promis à quelqu’un de...
- Jérémy, hein ?
- Quoi ?
- Vous parliez de Jérémy, mon fils je parie. Un gentil garçon. Très doué mais il peut être épouvantablement bavard dès qu’il est question de son père.
- Eh bien...
- Inutile de nier, je sais que c’est lui !
- Je...
- Monsieur Thomas, pour tout vous dire, je sais que c’est lui car à part moi il est sans doute le dernier humain vivant à l’avoir bien connu.
- Effectivement, c’est bien lui. Mais il y a quelqu’un d’autre. La sœur de Thomas.
- Sainte Mireille ? Oui c’est vrai j’avais oublié son existence. Elle est donc toujours en vie ?
- Oui mademoiselle, et je dois la rencontrer dans deux jours.
- Vous avez réussi à avoir un rendez-vous ? Chapeau mon petit ! Depuis qu’elle est devenue Mère Supérieure, j’ai ouï dire qu’elle ne parlait plus qu’avec Dieu et ses Sœurs...
- Vous sembler ne pas trop l’apprécier...
- Pourquoi donc ?
- L’appeller Sainte Mireille...
- Ah... N’y voyez aucune ironie ! J’étais sincère. Cette femme finira canonisée j’en fais le pari. Elle a passé toute sa vie dans les ordres pour racheter les actes de son frère. Quel sens du sacrifice !
- Vous croyez que...
- J’en suis a peu près sûre. Je ne sais pas ce que vous savez exactement, mais je peux déjà vous dire qu’en faisant une enquête sur Thomas Quentin, vous allez entrer dans un monde bien éloigné de ce que vous croyez.
- Eh bien...
- Un monde ou vous verrez qu’il n’existe ni mal, ni bien. Mais que des hommes, qu’un homme qui a fait ce qu’il avait à faire pour conforter ses propres croyances et celles de certains de ses semblables, au prix de son intégrité parfois, et au prix de sa vie pour finir.
- Alors Thomas est bien mort...
- Si vous l’ignoriez...Oui il est mort. De la plus belle et plus terrible des façons. Une fin à la hauteur du personnage je pourrais dire.
- Il n’y a aucun acte de décès à son nom, et sa dernière apparition date de 2010. Je pense donc qu’il est raisonnable à partir de là de le considérer comme mort. Jérémy a refusé de m’en dire plus à ce sujet. Cela fait 47 ans maintenant mais on dirait que c’est tout récent pour lui.
- Plus que ça, Je ne peux vous donner de détails pour des raisons de sécurité nationale mais...Jérémy a vu son père mourir. Pas devant ses yeux mais il a assisté à sa fin.
- C’ est terrible...
- Plus que ça, même... Prenez donc ce siège et mettez vous en face de moi, petit, votre enregistreur rendra un meilleur son comme cela, et puis ce sera plus confortable pour nous deux...
- Mon...
- Allons petit, pas de ça entre nous ! Je connais les habitudes des élèves en journalisme... Vous n’êtes pas le premier à venir, même si vos prédécesseurs s’intéressaient plus à mon rôle dans l’harmonisation des législations anti-drogue au sein de l’Union...”


Thomas s’exécuta. Il était ravi d’avoir enfin des informations fraîches sur son sujet d’études. Depuis deux ans, outre les registres, il avait interrogé d’anciens clients de Thomas mais ils n’avaient pu lui livrer que des banalités, ou des informations sans grand intérêt puisque liées uniquement à leurs relations commerciales. Quand aux employés encore en vie, cela avait été la même chose. Il avait entendu dire que l’ancienne comptable aurait pu l’aider mais la malheureuse était morte depuis 10 ans brûlée vive dans l’incendie de sa maison. Ses deux anciens bras droits, eux aussi, avaient trépassé depuis fort longtemps.
Mais il avait enfin de nouvelles informations !


“ Mademoiselle Havel, qui était Thomas Quentin ?
- Pour parler franchement, c’était un criminel.”


Bump !
Un direct au coup droit porté par surprise aurait eu le même effet que celui ressenti par Thomas...


“ Vous ne vous attendiez pas à ça, hein ?
- Eh bien...
- C’est pourtant le cas. A la base, Thomas était un criminel. Il ne s’en est jamais vanté effectivement, mais il l’était, et il le savait. Cela ne lui posait pas de problème sur le plan moral. Il avait je pense une autre échelle de référence. Il a commit je pense plus de crimes et de délits que toute une aile de la nouvelle prison d’Orly, et cela n’a jamais affecté sa conscience, du moins jusqu’à un certain point.
- A quel niveau ?
- Thomas était quelqu’un de particulier. Vous avez dû faire votre enquête correctement et savoir les grandes lignes de son enfance et de son adolescence je crois non ?
- On peut dire ça oui. Mais je dois avouer avoir du mal à accéder à certains documents pourtant basiques.
- Ça ne m’étonne pas ! Thomas était prudent et même maintenant, ses actes nous influencent... Mais ne vous en faites pas pour cela : je peux vous dire par nature que vous ne saurez jamais tout sur Thomas.
- Pourquoi cela ?
- Parce qu’Ils ne le permettront jamais, mon jeune ami.
- Ils ?
- Ceux qui feront en sorte que Thomas garde toujours une part de son mystère. Je peux vous en parler en ces termes, mais je ne peux m’aventurer plus loin sur ce terrain.
- Pourquoi cela ? Ils vous tueraient ?
- Non mon petit. Dans ce cas, c’est vous qu’ils tueraient.”


Thomas laissa son stylo en suspens. il regarda la vieille femme en se demandant si au bout du compte, elle ne se payait pas sa tête. Le regard de Catherine, malgré les déformations de son âge, était pourtant formel : elle n’avait fait que dire la vérité durant tout ce début d’interview. Thomas se demandait quelle question poser. Plus intérieurement, il se demandait dans quel guêpier il était tombé.


“ Vous savez que je ne raconte pas d’histoires, hein ?
- ...
- Thomas était ainsi. Sa vie, son existence était semblable à ces poupées russes gigognes. On pouvait ouvrir toutes les poupées, mais la dernière restait obstinément fermée. Il aurait tué pour qu’elle le reste et je me suis laissé dire que certains de ses amis ont failli y passer après avoir entrouvert cette dernière poupée.
- Vous êtes sérieuse ?
- Mon petit, quand on veut occuper une place comme la mienne, on doit toujours l’être, toujours. Thomas vous est accessible, du moins si vous trouvez les documents correspondants. mais il y a une part de lui que vous ne devrez jamais connaître, ni même divulguer évidemment. Votre vie en sera le gage.
- Dans ce cas... Comment puis-je savoir que je ne m’aventure pas dans la mauvaise direction ?
- Ne vous en faites pas pour ça, vous le saurez. Ce ne sont pas de sombres brutes vous savez, Ils vous le diront de façon claire et nette. Ensuite, ce sera à vous de choisir.
- Qui sont ces “Ils” au fond ?
- Terrain glissant mon petit...
- Vous en faites partie ? Ils ont quelqu’un ici ?
- Non et non mon petit. Mais “Ils” finissent pas tout savoir alors qu’ils soient ici ou non n’a aucune importance.
- “Ils” sont la maffia ou un autre groupe criminel du même genre ?
- Sans vous en dire trop, je peux vous dire que là, vous les vexez énormément en disant cela...”


Thomas scrutait toujours les yeux de Catherine. Son expression ne variait pas. Il sentait pourtant qu’en continuant ainsi, il aboutirait à une impasse, que la menace de ces “Ils” soit réelle ou pas. Il prit sur lui de reculer légèrement et changea sa stratégie.


“ Vous avez dit que Thomas était un criminel. Mais il a pourtant élevé son fils pendant trois ans. Comment cela a t-il pu être possible ?
- C’est simple mon petit : malgré tous ses actes, Thomas n’a jamais été condamné. Il n’a même jamais été mis en examen pour quoi que ce soit. Il a certes été en garde à vue plus d’une fois mais toutes les procédures ont fini à l’eau.
- Comment cela est-il possible ?
- Alors là ! Je n’ai obtenu mon poste que quelques mois avant sa disparition, mais je n’en ai aucune idée. Vous savez, j’imagine, que si j’avais mis mon nez dans cette affaire ou une autre, j’aurai été passible de 5 ans de réclusion si j’avais été prise sur le fait.
- De par la loi Santy ?
- Oui, encore une bonne âme qui a voulu protéger le juge du politique, même si par la suite cette loi s’est avérée plus nocive que tout.
- Votre opinion sur Thomas est...surprenante. Même si cela recoupe ce que m’a dit son fils, qui lui n’a pas prononcé le mot “criminel”.
- Jérémy est un bon petit. Thomas a fait un excellent travail de père pendant le peu de temps ou ils ont été ensembles. Et pourtant, je n’aurai pas parié un sou la dessus...
- Ah oui ?
- J’ai connu Thomas dans sa période faste, dirais-je. Et à ce moment là, Thomas maniait plus le pistolet que le stylo pour les devoirs du gamin.
- Il a eu autant d’influence sur votre enfant adoptif vous pensez ?
- Pardi ! Si mon petit a fini commissaire de police, c’est bien grâce à lui !”


A ce moment, Thomas demanda une pause pour remplacer la batterie de son enregistreur qui commençait à donner des signes de faiblesse. Catherine en profita pour sonner l’infirmière et lui réclamer de l’eau. Thomas, lui, se remémora rapidement les points clés de l’interview qu’il avait eu avec Jérémy Quentin, commissaire de police à la retraite depuis peu...