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06/11/2057
Le commissariat était l’objet d’une agitation plus que soutenue.
Outre l’activité habituelle d’enregistrement des plaintes,
des interrogatoires de suspects, d’écoute de témoins et
de préparation aux patrouilles, toute l’équipe, quand elle
avait un moment de libre, mettait la dernière main à la préparation
de la petite fête surprise donnée en l’honneur du départ
à la retraite du commissaire Jérémy Quentin, après
37 ans de bons et loyaux services. Thomas avait du mal à se faire indiquer
le chemin menant au bureau souhaité. Passant entre divers comptoirs,
suivant une signalisation approximative, il parvint, au fond d’un couloir,
à une porte vitrée portant le nom désiré. Une caméra
pivota avec un léger bruit en direction de sa personne. Thomas la fixa,
afin que son visage soit bien visible. Inutile de voir une flopée de
gardiens de la paix rappliquer pour une vérification d’identité
( il en avait déjà subi trois ). La porte s’ouvrit alors,
laissant passer le jeune homme.
A l’intérieur, le bureau, bien éclairé, laissait
voir une ambiance de fin. Les étagères étaient vides ou
presque, les deux commodes également. Le bureau n’avait plus de
lampe, cette dernière étant désormais dans un dernier carton
que Thomas imaginait rempli des effets personnels du futur retraité.
Ce dernier d’ailleurs, tenait une vieille balle de tennis couverte d’une
signature presque effacée. Il la fixait, se demandant sans doute si la
poubelle ne serait pas un endroit plus indiqué. Il tourna légèrement
la tête en remisant la balle dans le carton.
“ Ah, vous devez être....monsieur Master non ?
- Oui monsieur le commissaire. j’avais rendez-vous avec vous mais si je
dérange...
- Pas du tout, oh non pas du tout. Je mettais juste la dernière main
à mon dernier nettoyage... Vous le savez sans doute mais aujourd’hui,
je pars en retraite dans deux heures exactement.
- C’est que que j’ai cru comprendre oui...
- Tenez, prenez cette chaise et approchez vous de mon bureau. Si je me souviens
bien de votre demande, vous souhaitez que je vous parle de mon père c’est
ça ?
- Oui c’est cela. Je passe cette année mon diplôme de journaliste
et mon devoir final doit porter sur une personne de mon choix.
- Journaliste, hein ? Il n’y a pas de sots métiers...
- Un idiot qui sait écrire, on en fait un journaliste. Si ce n'est pas
le cas, on en fait...
- ...Un flic... Vous connaissez vos classiques, au moins.”
Thomas étais satisfait intérieurement. Rien de tel qu’une
bonne vanne pour détendre l’atmosphère. Règle numéro
4 du bon journaliste...
“ Monsieur Master, pourquoi mon père ?”
Le commissaire, par cette question, avait brisé net le léger fumet
de détente qui liait les deux hommes. Un grand professionnel, pensa Thomas.
Il est direct tout en restant poli et respectueux. Je parie que durant sa carrière,
peu de criminels sont restés muets face à lui. Il serait un formidable
sujet d’études également...
“ Eh bien monsieur Quentin, je dois dire que le hasard y est pour beaucoup.
Il y a deux ans, pour un devoir sur l’insécurité il y a
50 ans, j’ai été amené à consulter les registres
professionnels et parmi tous les noms, j’ai choisi ce dernier. Peut être
parce que nous avons le même prénom...
- Le hasard, hein... mais que voulez vous savoir sur lui ?
- Tout, monsieur le commissaire, mais tout sur l’homme. Le chef d’entreprises,
je le connais bien déjà. Il me manque cette facette de votre père
pour pouvoir en faire un portrait convainquant, et vous êtes je pense
bien placé pour m’y aider.
- En partie, oui. Évidemment, si vous pouviez lui parler directement,
ce serait mieux mais hélas...
- Je me doute que cela ne sera pas possible. Il a disparu en 2010 dans des circonstances
étranges et depuis, plus personne n’a entendu parler de lui. Je
ne sais même pas s’il est encore en vie. Il aurait...
- 81 ans maintenant, bientôt 82...
- Vous pensez que c’est le cas ?
- Je l’espère. J’espère toujours même si je
sais que la réponse est non. Je ne sais pas ce qu’il est exactement
advenu de lui. Ou plutôt je ne le sais que trop bien, mais même
maintenant, une part de moi se refuse à l’imaginer mort.
- Pourquoi cela ?
- Parce que cela fait partie du personnage, monsieur Master. Je considère
mon père, même encore maintenant, comme étant une personne
trop exceptionnelle pour qu’une chose aussi triviale et banale comme la
mort puisse avoir raison de lui.
- Il était comment, exactement ?
- Ah mon jeune ami...pour le connaître, il faut remonter jusqu’à
sa famille. Vous l’avez fait, j’imagine.
- Oui, il est originaire d’une famille d’industriels du nord qui
s'est installée ici, il y a près de 80 ans maintenant. Il a de
nombreux frères et sœurs mais aucune relations avec eux, hormis
une sœur devenue religieuse. Il semble ne pas avoir été apprécié
de ses propres parents.
- Le mot est faible ! S’ils avaient su ce que Thomas allait devenir, ils
l’auraient étouffé à sa naissance, j’en fait
le pari ! Surtout son père !
- A ce point ? il ne m’a pas semblé pourtant que tant d’animosité
existait dans sa famille.
- Monsieur Master, ça se voit que vous êtes encore jeune... Imaginez
le tableau : une riche famille, dotée d’une abondante descendance,
se retrouve avec une brebis galeuse. Thomas n’a jamais suivi les traces
des siens, dans aucun domaine que ce soit. Tous ses frères sont mariés
et pères ou mères de nombreux enfants, à deux exceptions
près. Et lui, rien. Ni femme, ni enfants. Toute sa fratrie possède
un minimum de 6 ans d’études universitaires, et des titres à
rallonge dans de grands conseils d’administrations, et lui, il est présent
dans deux entreprises, une de gardiennage et une officine de détective
privé.
- Et ils l’auraient noyé pour cela ?
- Bien sûr que non ! Mais pour son homosexualité déjà,
et pour son habitude à violer allègrement les lois les plus élémentaires,
oui...”
Le stylo de Thomas cessa de courir sur le papier au mot “homosexuel”.
Thomas Quentin homo ? Bon c’est une information à la fois intéressante
et inutile. Inutile car nul scandale ne pouvait en sortir. Intéressante
car elle rendait l’existence même de Jérémy Quentin
étrange, sinon...bizarre. Mais baste ! Thomas, même homo, ne serait
pas le premier à se retrouver père également.
“ Vous mourez d’envie de me poser la question, monsieur Master...
- Quelle question ?
- Je vais vous donner un bon conseil : ne faites pas carrière dans le
mensonge. on vous repère de loin, monsieur Master. Allez y, je ne me
formaliserai pas... Vous n’êtes pas le premier à me la poser
vous savez...
- Votre père était homosexuel ?
- Oui. Totalement. Du moins à ce qu’il m’a dit. Remarquez
je ne l'ai jamais vu fréquenter qui que ce soit. Mais comme il ne m’a
jamais menti, alors je le crois volontiers.
- Alors, comment êtes vous venus au monde ? Une faiblesse passagère
?
- C’est pire que ça, monsieur Master. Je n’existe que grâce
à une mauvaise manipulation en laboratoire.
- Comment ça ?
- Mon père a toujours refusé de m’en parler, C’est
ma mère adoptive Catherine qui m’a tout raconté. Il y a
des années, mon père a dû, pour des examens divers, subir
un prélèvement de sperme. Le flacon a été mal étiqueté
et bien plus tard, il a servi à une fécondation in-vitro. Quand
le laboratoire s’en est aperçu, ils ont enquêté sur
l’origine de ce flacon et c’est ainsi qu’ils ont identifié
mon père et géniteur. A la mort de ma mère, j’ai
donc été confié aux bons soins de mon père qui a
appris mon existence à peu près neuf ans après ma naissance.
- Ce n’est pas banal !
- On ne fait rien de banal, dans cette branche de la famille Quentin ! Autant
mon père était un homme merveilleux et sournois, autant je suis
devenu respectueux des lois jusqu’à y consacrer ma vie.
- Sournois ?
- En fait, bien plus que ça. Sur la question de la légalité,
nous sommes totalement opposés à ce niveau, même si lui
aussi avait une certaine conception de la morale.
- Comment ça ?
- Pour parler de ça, il faudrait que nous ayons le temps, cher monsieur
Master. Raconter la vie de mon père par le menu prendrait plus d’une
journée, même en ne prenant que ce dont j’ai été
effectivement témoin.
- Vous semblez avoir été énormément influencé
par votre père, si je ne me trompe. Que vous a t-il donc appris ?
- Bien des choses. Mais en premier lieu, mon père m’a appris à
vivre.
- A vivre ?
- Exactement. A mon arrivée en Europe, malgré mes neuf ans, je
ne connaissais qu’une chose de la vie : la mort. J’ai été
pendant quatre ans ce que l’on appelle un enfant-soldat.
- Ah oui ?
- J’ignore ou je suis né monsieur Master, mais mes premières
années, je les ai passées au Niger, auprès de ma mère
en pleine révolte Touareg. A l’âge de cinq ans, j’ai
reçu ma première arme : un pistolet Shadow. Conçu officiellement
pour les personnes de petites tailles, mais parfaitement utilisable par un enfant.
J’ai servi au cœur de la révolte Touareg jusqu’à
la capture et la mort de ma mère, exécutée par les gouvernementaux.
Je suis ensuite resté un mois dans un camp de prisonniers, où
Catherine est venue me chercher pour me confier à mon père.
- Eh bien !...
- Vous pouvez le dire. A mon arrivée ici, je parlais un peu de français,
mais ma langue maternelle, c’était la guerre. Thomas m’a
montré qu’il y avait autre chose que la mort. Il m’a littéralement
formé à la vie en m’apprenant que l’autre n’était
pas forcément un ennemi à tuer. Il m’a enseigné bien
d’autres leçons, mais rien que pour celle là, je lui vouerai
une gratitude éternelle...
-Et votre mère, que ressentez vous aujourd’hui envers elle ?
- De la pitié surtout. Je me rappelle d’elle comme si c’était
hier. C’était une très belle femme tombée dans une
très laide guerre. Elle a fait de son mieux, elle a fait ce qu’elle
croyait être le mieux pour moi. Elle n’était pas une folle
de guerre, vous savez. Si elle a fait de moi un soldat dès mon jeune
âge, c’était parce qu’elle savait qu’elle ne
pourrait pas toujours me protéger. Elle est morte pour ses convictions,
mais elle n’aurai pas supporté que je subisse le même sort
qu’elle..”
Sur ces mots, Jérémy baissa la tête. Le mouvement discret
du menton du vieil homme était plus parlant que n’importe quel
mot. Il ne dirai plus rien ce jour là.