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10/11/2057
“ Cela fait du bien, un peu
d’eau fraîche...”
Thomas coupa le lecteur à ce moment là. Le reste de l’interview
de Catherine Havel apportait beaucoup pour son enquête mais il était
arrivé à destination.
Il coupa le contact, descendit de son véhicule et s’assura d’un
regard que la voiture ne gênerait personne à l’endroit ou
il l’avait laissée. Satisfait, il se dirigea vers la lourde porte
de bois du couvent alpin. Il frappa à l’huis et attendit. Peu de
temps en vérité. la porte s’ouvrit et une religieuse dévisagea
l’apprenti journaliste. Sans un mot, elle fit signe d’entrer et
Thomas s’exécuta. Il commença à poser une question
mais avant que le moindre mot ne franchit ses lèvres, il se retint. Il
s’était souvenu que dans ce couvent, les sœurs pratiquaient
la culture du silence, ne parlant que si vraiment aucun autre mode de communication
ne permettait de résoudre le problème. Comme la sœur ne lui
avait pas adressé le moindre mot, il en conclu qu’elle avait fait
vœu de silence et s’abstint de la pousser à le rompre.
La religieuse s’arrêta devant une porte. Elle frappa et l’ouvrit,
puis invita Thomas à entrer. Il franchit le cadre et il se retrouva dans
un bureau de facture plutôt moderne, Deux armoires métalliques,
un bureau de bois brun et derrière, une religieuse à la coiffe
différente de celle qui lui avait servi de guide. Sans nul doute, il
se trouvait en présence de la Mère supérieure du couvent,
et ses premières paroles ne le détrompèrent pas.
“ Venez, approchez vous mon Fils. Installez vous je vous prie.
- Bonjour ma Mère. Je vous remercie de m’avoir accordé...
- Trêve de politesses mon Fils, mon temps est précieux et je ne
puis vous accorder que peu de temps, mais ça vous le savez déjà...”
Oh que oui ! Avoir décroché ce rendez-vous avec la Mère
Mireille était une chance folle... Thomas avait du patienter près
de dix mois avant de se voir fixer une date. Son emploi du temps ne le lui permettait
pas avant car en plus de son rôle de religieuse, Mère Mireille
s’occupait également de la petite exploitation industrielle qui
faisait vivre le couvent.
“ Oui ma Mère. Je vous ai contacter afin que vous me parliez d’un
de vos frères. Thomas Quentin. Vous l’avez bien connu...
- Oui mon fils. Cela fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion
d’entendre parler de mon frère préféré.
- Il était votre préféré ? Pourquoi ?
- Qui peut le dire ? Dans une famille nombreuse, il arrive que des liens plus
forts s’établissent entre deux êtres en particuliers, sans
pour autant affecter l’amour que l’on porte au reste de sa fratrie.
- J’ai déjà interrogé une amie et votre neveu Jérémy.
Ils m’ont grandement aidés mais il me manque un élément
essentiel. La place qu’a occupé Thomas dans votre famille et ça,
vous êtes la seule personne à pouvoir m’en parler.
- J’imagine...Pour faire simple et à ma grande honte, Thomas n’étais
pas beaucoup aimé, même de nos parents.
- Oui je suis au courant. Le fait d’être amoureux des hommes l’a
éloigné de vos rangs.
- C’est vrai, mon fils, mais même avant que nous ne sachions qu’il
avait ce penchant, il a été pour ainsi dit mis à l’écart
de la fratrie. Il était plus toléré qu’autre chose
et j’ai été la seule de ma famille à le considérer
pleinement pour ce qu’il était.
- C’est à dire ?
- Mais pour un Quentin, voyons.
- Comment cela ?
- Le pauvre Thomas est né au mauvais moment vous savez. A cette époque,
nos parents traversaient une grave crise. Mon père a même une fois
accusé ma mère d’avoir eu une aventure.
- C’était vrai ?
- Mon fils, vous comprendrez que je n’ai pas cherché à en
savoir plus... La situation a fini par se calmer et tout est rentré dans
l’ordre ou presque. Il en est resté comme un fantôme dans
la famille et Thomas, à sa naissance, a personnalisé ce spectre
aux yeux de mon père.
- Il le croyait adultérin ?
- Il ne l’a jamais dit, mais il l’a fortement pensé vous
savez. Et comme il avait un immense ascendant sur mes frères et sœurs,
même ceux nés après Thomas, ils ont pour ainsi dire suivi
la position de mon père. Thomas fut mis à l’écart,
et je fus la seule à refuser cet état de fait.
- Comment Thomas l’a t’il pris ?
- Très mal au début, comme vous pouvez l’imaginer. Il jouait
parfois des journées entières tout seul. Aux repas de famille,
il était au centre de la rangée mais on s’intéressait
peu à lui. Il en a conçu du ressentiment mais curieusement, il
en a tiré l’énergie de se battre.
- Comment ça ?
- Eh bien au lien de s’enfoncer plus avant dans la dépression,
Thomas s’est quelque peu révolté. Il a décidé
de devenir quelqu’un et pour ce faire, il s’est mis à étudier
comme un fou.
- C’est un comportement assez rare en effet...
- Thomas était de ceux là. Quatre ans de suite, il est devenu
le meilleur de sa classe et je dois dire que son comportement finissait par
payer car notre père était de plus en plus impressionné.
Si son comportement s’était poursuivi une année de plus,
Thomas aurait regagné l’amour de son père, j’en suis
certaine.
- Que s’est t’il passé ?
- Ce fut cette année noire, pour Thomas et pour ses relations avec notre
père. Il se préparait à décrocher son Bac avec mention
Très Bien quand c’est arrivé. Il allait avoir 17 ans quand
ça s'est produit.
- Qu’est il arrivé ?
- Vous l’ignorez vraiment ?
- Malheureusement oui...
- Alors je ne vous dirai rien à ce sujet.”
D’une voix suppliante, Thomas chercha a en savoir plus. mais le regard
de Mère Mireille lui disait de façon claire et nette qu’elle
ne dirait rien de plus à ce sujet. Thomas, dépité, chercha
pourtant à en savoir plus, et tenta un nouvel angle d’approche.
“ Ma mère, pourquoi ce refus ?
- Ce n’est pas contre vous, mon fils. mais c’est pour mon frère.
- Comment ça ?
- Malgré tout ce qu’il a pu faire, j’ai toujours eu beaucoup
de tendresse pour lui. Au fil du temps, j’ai fini par comprendre quelles
étaient ses motivations. A force de prières, j’ai fini par
comprendre pourquoi il avait commis tous ces actes horribles.
- Quelles en étaient les raisons ?
- Thomas avait soif de justice. Il refusait l’idée même d’impunité.
Tout ce qu’il a fait durant sa vie, c’était pour donner corps
à son rêve.
- A quoi rêvait Thomas ?
- Il croyait en un monde plus juste, plus beau et plus harmonieux. Il s’est
confié à moi un jour, alors que j’étais dans les
ordres depuis un an seulement. Il m’avait dit qu’il comprenait mon
choix, mais qu’il refusait ma méthode. Pour lui, seule l’action
pouvait faire changer les choses. Il disait que l’amour et la paix ne
pouvaient s’imposer d’eux même et qu’avant, quelqu’un
devait faire le ménage et détruire le mur de haine et de violence
qui emprisonnait le monde.
- C’est la thématique de l’Amour Guerrier...
- Oui, exactement. Il savait aussi qu’en employant les méthodes
de ses adversaires, il se privait du droit et de la possibilité de pouvoir
aimer à nouveau un jour.
- A nouveau ?
- Oui, tout cela est arrivé après que Thomas ait perdu l’homme
qu’il aimait.
- Il a été amoureux ?
- Oui, à la folie car quand son fiancé est mort, Thomas est devenu
par vengeance le tueur impitoyable dont vous avez certainement entendu parler.
- J’en ai eu de vagues échos, oui... Catherine m’a brossé
un portrait qui ressemble à celui que vous faites.
- Croyez moi, il n’étais pas bon pour quiconque d’être
sur la liste de mon frère. A ce que je sais, il n’a jamais raté
un seul contrat. Il s’est acquitté de toutes ses missions, même
quand la mission consistait en un meurtre.
- Malgré ses actes, vous parlez de lui avec... un étrange détachement
nostalgique on dirait...
- Malgré tout ce qu’il pouvait faire, c’était mon
frère. Je l’aimais malgré tout. Et puis, il était
peut être un tueur, mais il avait toujours une conscience. Il s’était
fixé des limites que pas une fois il n’a franchies.
- Comme ?
- Jamais les enfants. Une règle d’or pour lui, Malgré les
demandes, il s’est toujours refusé à en tuer un seul. Pourtant,
Dieu sait comme sont les hommes qui ont la mort pour profession. Mais pour lui,
un enfant ne devait pas être mêlé à la vengeance et
au crime. C’est un point qui me permet de dire que Thomas avait gardé
malgré tout un certain sens moral. Ca et aussi le fait qu’il n’agissait
généralement que lorsque les mesures légales avaient toutes
échoués. Il était réticent à agir avant et
il ne l’a fait que rarement, et sans en tirer aucune gloire ou fierté.
- Vous savez beaucoup de choses sur ses pratiques, ma Mère
- Je n’ai aucun mérite mon Fils. Thomas se confiait souvent à
moi. Bien que non-croyant, il venait régulièrement me voir et
il me faisait une sorte de confession. Evidemment, si on le lui demandait, il
nierai avec la dernière énergie de l’avoir fait mais avec
moi, il avait trouvé une soupape de sécurité. Il avait
une oreille a qui faire partager ses peines et ses doutes.
- Vous avez du en entendre, des choses horribles alors...
- Vous n’avez pas idée. Je le faisait car ça le soulageait.
Et j’avais aussi espoir qu’un jour, en s’entendant parler,
il finirait par s’amender, par changer de vie et à demander le
pardon. A ma connaissance, ce n’est jamais arrivé. Et maintenant
qu’il est mort, ma contribution à son salut est de taire ses crimes
en espérant qu’un jour il sera pardonné. Je prie tous les
jours pour cela. Il avait choisi la voie de la mort et de la violence mais au
fond de lui, je sais qu’il n’aspirait qu’à la paix
et à l’amour”