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11/11/2057
Une fois Thomas entré, l’homme sortit de l’angle du couloir
et, l’agrippant fermement par sa manche gauche, il le tira violemment
vers le fauteuil ou l’étudiant s’affala en poussant un cri
de surprise. L’appartement, jusque là obscur, s’illumina
et Thomas vit que deux individus s’étaient introduits dans son
grand studio. L’homme qui l’avait tiré était très
grand, et très musclé. Thomas, par la suite, le jaugea comme faisant
1m90 et plus de 120 kilos de muscles mais pour le moment, la surprise et la
peur lui avaient coupé toute possibilité de parler et même
de réfléchir. Il ne recouvra ses sens que lorsque la jeune femme,
assise sur le petit canapé, s’adressa à lui. Thomas la dévisagea
un court instant avant que son regard ne se porte sur la table basse ou se trouvaient,
bien rangés, la totalité de ses notes, de ses dossiers, de ses
copies papier ou informatique du devoir sur lequel il travaillait, le dossier
Thomas Quentin.
“Bien le bonjour monsieur Master, commença la jeune femme. Veuillez
excuser mon partenaire ici présent, mais nous voulions avoir toute votre
attention le plus rapidement possible.”
Son attention, là pas de problème, il l’avait, mais seulement
en partie. Thomas se demandait qui, pourquoi, comment, enfin bref toutes les
questions pouvant répondre à ses questions : comment en était-il
arrivé la et qu’allait-il lui arriver ?
Comment ? Facile, la porte d’entrée, même munie d’un
verrou, n’était pas blindée et une forte poussée
pouvait l’ouvrir. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas
vu que les gonds étaient voilés, chose que sans doute il pourrait
vérifier une fois ses visiteurs impromptus seraient partis. S’il
était toujours en vie après, bien évidemment. Il eut alors
le souvenir de ce que Catherine Havel lui avait dit trois jours plus tôt
: Dans un cas comme celui-là, c’est vous (donc moi !) qu’ils
tueront...
La funeste pensée de son proche trépas fit comme un électrochoc,
et il reporta toute son attention sur la jeune femme qui visiblement venait
de lui poser une question...
“ Alors, monsieur Master ?
- Que...Qui êtes vous ? Et que voulez vous ?
- Un étudiant en journalisme aussi brillant que vos notes le montrent
doit être capable de trouver une réponse satisfaisant à
cette question...
- Vous...Vous êtes ici pour mon travail sur Thomas Quentin ?
- Votre réputation n’est pas usurpée. C’est exact.
Détendez vous, monsieur Master. Vous ne risquez rien. Du moins pour le
moment. Pour la suite, tout dépendra de vous.
- Catherine avait raison... Je...C’est elle qui vous envoie ?
- Mademoiselle Havel n’est pour rien dans notre venue. Vous pouvez me
croire sur parole. Nous savons beaucoup de choses sur vous et si je suis là,
c’est pour vous faire une proposition.
-Laquelle ?
- Monsieur Master, que voulez vous ?
- Quoi ?
- Que voulez-vous ? Vous faites des études de journalisme, donc vous
voulez travailler dans cette branche. mais ou et pour faire quoi ? Présenter
le journal le plus populaire, devenir grand reporter ou traquer les travers
de nos stars adorées ?
- Je...”
Thomas suspendit quelques instants sa réponse. La jeune femme avait posé
la bonne question. D’un coup, Thomas comprit pourquoi après le
coup du hasard, il en était venu à s’intéresser à
cet homme mort depuis un demi-siècle.
Toute proportion gardée, ils étaient identiques. Bien sûr,
Master ne cherchait pas à courir le monde ou à tirer sur tout
ce qui bouge mais il avait aussi un rêve : devenir une référence
dans son métier. Devenir le plus grand reporter existant mais en ne sacrifiant
pas son intellect ou sa probité comme tant d’autres avant lui l’avaient
fait pour occuper quelques années un fauteuil face à une caméra.
Il avait étudié la vie de grands noms du journalisme et avait
été à chaque fois déçu par ce qu’il
avait trouvé. Il y avait toujours eu un truquage, une manipulation, un
vol de sujet, un chantage ou une série de mensonges éhontés
qui avaient été à la base de la reconnaissance professionnelles
des anciennes stars du journalisme.
Il voulait devenir leur contraire. il voulait que dans les générations
à venir, son nom professionnel soit autant loué qu’aimé,
sans que nulle tache ne vienne éclabousser sa réputation.
C’est amusant, se dit Thomas. Avec de la chance, je pourrai réaliser
mon rêve. Tout ce que j’aurai à faire, c’est de me
comporter comme ceux qui m’ont montré le mauvais exemple...
“ Je... Je veux devenir un journaliste sans tache. Je veux avoir une carrière
remplie uniquement d’honnêtetés. Je ne veux pas occuper forcément
la place la plus haute, mais je veux que chacun de mes articles soient pris
sans contre-enquête. Je veux que ma réputation soit celle d’un
homme qui ne dit que la vérité. Qui n’invente ou n’enjolive
rien.
- Pour faire simple, monsieur Master, vous souhaitez être parole d’évangile
dans votre profession.
- Voilà, c’est ça.
- Vous pouvez l’être, monsieur. Je ne peux rien vous dire de précis
sur moi et mon camarade, mais si vous acceptez notre proposition, dans trois
ans, votre rêve sera devenu réalité. En tout cas, vous aurez
la possibilité d’y parvenir.
- En échange de quoi, comme si je ne le savais pas déjà
?
- Vous êtes très intelligent.. Vous savez déjà quel
est le prix...
- Le silence sur le dossier Quentin.
- Entre autre oui. Votre silence, ainsi que les documents y faisant référence,
sous toute forme que ce soit. Le moindre oubli, la moindre parole imprudente
sera considérée comme une rupture de notre accord et vous devrez
subir les fâcheuses retombées liées à un tel acte.
- Vous me tueriez pour cela ?
-Pour tout vous dire monsieur Master, c’est ce que nous comptions faire,
vu que nous ignorions ce qui comptait le plus pour vous. Mais maintenant que
nous connaissons votre rêve, nous nous contenterions de le briser, de
vous briser totalement, sur le plan professionnel.
- Comment ça ?
- Si vous acceptez, et que vous nous trahissez, ou bien si vous refusez notre
marché, nous vous briserons. Nous ferons en sorte que vous ne perciez
jamais. Vos articles ne seront jamais pris car entre le moment ou vous les aurez
tapés et celui ou vous les livrerez, ils seront remplis d’erreurs,
d’approximations, de mensonges, de contre-vérités, de propagande
s’il le faut. Nous ferons courir des bruits à votre sujet. Nous
feront appel à d’éminents médecins qui parleront
de vos faiblesses, vos vices physiques, vos tares psychiatriques. Même
les personnes qui vous connaissent depuis votre enfance les croiront car nous
savons comment faire. Vous ne seriez pas le premier, monsieur Master.
- Si j’accepte, me direz vous pourquoi vous faites cela ?
- Je ne peux rien vous dire de précis, monsieur Master. Sachez seulement
que si nous agissons ainsi au sujet de Thomas, c’est par respect pour
sa personne. Il a suffisamment donné au cours de sa vie pour que vous
le laissiez reposer en paix maintenant.
- Hum... je peux me lever pour boire quelque chose ?
- Inutile...”
la jeune femme souria légèrement. un signe discret de la tête,
et Musclor revint de la cuisine avec un grand verre orangé et frais.
En humant le parfum de la boisson, Thomas sentit son ventre se durcir d’inquiétude.
Il avait jusque là mené la conversation avec le fol espoir que
les intrus ne soient pas ce qu’ils paraissent être. Il avait bien
entendu imaginé qu’ils ne fassent ce speech que dans le but de
le bluffer... Deux représentants d’un groupe secret au dessus des
lois, potentiellement criminel... Thomas avait suffisamment regardé lé
télévision pour savoir que cela n’arrivait (presque ?) pas
dans la vie réelle. Il avait pensé que c’est Catherine Havel,
qui, sous ses dehors de vieille dame inoffensive, avait envoyé des amis
afin de donner corps à ses paroles.
Mais ce verre... il était frais : il avait été préparé
au moins quatre heures avant et il contenait un cocktail de fruits spécifique,
que Thomas aimait depuis son enfance. Ce cocktail n’était pas en
vente dans le commerce. Les barmen (il le savait pour l’avoir demandé
un bon million de fois...) n’en connaissaient pas la recette exacte. Un
mélange délicat d’agrumes, de fruits rouges et d’épices
légères. Il l’avait inventé alors qu’il avait
10 ans et il n’en avait pas préparé depuis trois semaines.
Aucun verre sale dans son évier n’aurait pu en donner la composition
de base qu’il n’avait de toute façon donnée à
personne. Il n’y avait que lui pour le savoir, et Musclor venait de lui
montrer que lui aussi, il savait.
Ce qui voulait dire qu’il était surveillé depuis au moins
trois semaines. Avant même de voir Catherine Havel, avant même de
connaître son existence alors qu’il travaillait déjà
sur Thomas Quentin.
La gorgée qu’il but acheva de le convaincre. La jeune femme ne
bluffait pas.
“ Monsieur Mastrer, venez à la fenêtre je vous prie...”
Thomas ne bougea pas.
“ Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de suicide pour vous
au programme. Du moins pas maintenant. Je veux juste vous montrer quelque chose.”
Thomas se leva, et s’approcha de la porte fenêtre. La jeune femme
l’invita sur le balcon et son regard désigna un point lumineux
dans le ciel obscurci par la nuit. Thomas regarda. Il avait fait un peu d’astronomie
et était capable de se repérer sur la voûte céleste,
mais le point lumineux n’était ni une étoile, ni une planète.
Pourtant, il était trop brillant pour n’être qu’un
vulgaire satellite, bien qu’il en possédât la célérité.
Par élimination, Thomas pensa alors qu’il devait s’agir d’une
de ces usines orbitales mises en place pour la production de nanomachines en
micro-gravité. La jeune femme l’éclaira à ce sujet
et confirma son hypothèse.
“ Jeune homme, voici la station ATLD 3, mise en orbite il y a deux ans
par le consortium Mechnanica. Elle produit officiellement des macro molécules
servant à la conception de ces nouvelles nanogélules médicales.
Ce qui est un grand dommage car la station va être victime d’une
collision avec une météorite dans trois, deux, une seconde...”
A la fin de la phrase, le point lumineux se mit à briller de façon
plus intense encore pendant trois secondes. Puis l’éclair passé,
il n’y eu plus rien.
Thomas ne dit pas un mot. Il venait d’assister en direct à la destruction
PRÉVUE par la jeune femme. A ce moment, ses derniers doutes furent balayés.
il se tourna vers la jeune femme qui anticipa sa question.
“ ATLD 3 produisait également des nanomères utilisés
pour la fabrication de nouvelles armes micro-nucléaires. Mechnanica a
été prévenue il y a trois mois maintenant. Ils ont refusé
notre...suggestion de suspendre le programme. Ils viennent d’en payer
le prix.
- Je... Si je dit oui, je réaliserai mon rêve ?
- Si vous dites oui, nous vous en donnerons la possibilité.
- Mais comment je vais faire ? L’examen est à la fin de l’année
et je n’aurai jamais le temps de travailler un autre sujet...
- Non, en effet. Mais si vous acceptez, en juin prochain, un grand groupe médiatique
de votre choix donnera une suite favorable à votre candidature, malgré
le zéro pointé que vous aurez eu à votre examen final.
Vous serez intégré au troisième niveau. Ne rêvez
pas, vous n’aurez pas le contrôle de la rédaction dès
votre arrivée mais par rapport à vos condisciples, vous aurez
cinq ans d’avance sur votre plan de carrière. De quoi vous donner
le temps de donner corps à vos ambitions.
- Je peux réfléchir combien de temps ?
- Pesez bien votre décision, car elle sera définitive. Mon ami
ici présent reviendra dans une semaine chez vous. Un mot, un seul de
votre part suffira comme réponse. En attendant, je vous souhaite de passer
une bonne soirée.”
La jeune femme rentra dans l’appartement. Elle prit son imperméable,
le mit et sorti. Musclor la suivit dans la seconde et Thomas se retrouva seul,
avec la lourde tâche de choisir sa destinée.