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La petite voiture de location filait maintenant depuis deux heures sur l’autoroute quand Thomas, qui avait allumé la radio, finit par entendre ce qu’il espérait. Le président, remis de son incroyable et abominable tentative de meurtre sur sa personne, avait vite repris les rênes de l’Etat et avait décidé, contre toute attente, de la suspension des futures manœuvres et du report sine die de la nouvelle campagne de tirs nucléaires, invoquant des difficultés techniques imprévues (sic...) et la reportant aux calendes grecques. Bien évidemment, un journaliste plus audacieux que les autres demanda au porte-parole si la tentative de meurtre avait un lien quelconque avec la décision inattendue de la suspension des tirs. Méprisant, ce dernier répliqua en annonçant que le dossier avait été bouclé la veille (pfff...) et qu’il fallait décidément être un fouille-merde pour imaginer autre chose.
Soupirant face à tant de mauvaise foi calculée, Thomas coupa la radio et connecta son téléphone. Il avait quelques coups de fils à passer et malgré l’heure maintenant tardive, il appela son correspondant.


“ Monsieur Grün ?
- Oui ?
- J’ai le plaisir de vous annoncer la bonne fin de ma mission. La France renonce à sa nouvelle campagne de tirs, comme vous le désiriez.
- Oui je sais, la nouvelle vient d’être rendue officielle. Vous avez fait du bon travail, monsieur. Même si je dois dire que je ne m’attendai pas à une action de ce genre. Votre réputation n’est vraiment pas usurpée.
- Merci. Nous allons maintenant passer aux modalités de paiements, si vous le voulez bien.
- Pas vraiment mais je n’ai pas le choix...
- Pas si voulez que votre organisation écologiste ne se retrouve sous les feux des médias en représailles...
- Donnez moi vos coordonnées bancaires, et j’effectuerai le virement immédiatement.
- Je vais raccrocher et appeler mes services. Ils vous donneront les codes et vous aurez cinq minutes pour transférer les fonds. Passé ce délai, vous savez ce que vous risquez...
- Oui je sais, ne vous inquiétez pas. Bonne soirée monsieur. et au plaisir de ne plus vous revoir.”


Thomas, amusé, coupa la ligne. Ce n’était pas la première fois que l’on lui servait ce genre de salutations... Il composa un autre numéro.


“Allo, Claire ?
- Oui Thomas ?
- Le colis est livré. Vous pouvez vous connecter pour le bon de livraison.
- Compris patron. Bonne route...”


Une fois l’appel terminé, Thomas, retournant l’appareil, ouvrit le capot arrière du téléphone et, d’une main, fit sauter la puce électronique qui gérait les communications de l’appareil. Ouvrant la vitre de gauche, il jeta la puce sur la route et referma le téléphone. Plus de puce, plus de possibilité de remonter jusqu’à l’appareil. La circulation, pourtant clairsemée, allait réduire en miette la minuscule plaque de silicium et mettre officiellement fin à sa mission.
Thomas, soulagé, se laissa aller à accélérer encore un peu plus et la voiture fonça vers sa nouvelle destination.

Pendant que Thomas regagnait sa destination, le président, toujours engoncé dans ses pansements, recevait en toute discrétion le général D’Aymont, chef d’Etat-Major de l’armée de Terre. Il congédia à son entrée le secrétaire qui était venu prendre ses derniers ordres pour la journée du lendemain et, s’assurant que la porte était bien fermée et que nul ne se tenait derrière, il s’adressa au général.


“ Vous êtes fiers de vous, général ?
- De quoi voulez vous parler, monsieur le président ?
- De ça !!! Grâce à votre protégé, j’ai trois côtes en morceaux. J’ai fait un vol plané sur un de mes secrétaires d’Etat qui se retrouve avec une hanche brisée, je suis assuré de faire la “une” de tous les journaux et comble de tout, je viens de mettre notre pays dans une position d’infériorité militaire pour les dix prochaines années à venir.
- Vous n’étiez pas obligé de céder, monsieur.
- Ah ne venez pas me faire la morale ! Je voudrais vous y voir, avec un dingue dans la nature qui vous pointe comme qui rigole un plein chargeur de mitrailleuse sur la poitrine et qui pousse la détente ! Je me sentirai plus en sécurité si notre glorieux porte-avions fonçait droit sur moi alors que je fais du pédalo ! Ce gus était un de vos protégé, non ?
- Comme vous l’avez dit justement, il l’était. Thomas ne fais plus partie de nos services. Il a démissionné, comme tous nos membres en avaient le droit à ce moment.
- Il n’empêche que vous êtes responsable de tout ce boxon. C’est vous qui l’avez recruté, puis formé...
- Je conteste ces points, monsieur. Thomas est devenu membre de nos services bien avant que j’en soit mis à la tête. Quand à sa formation, elle était également achevée. Si vous voulez vous en prendre au responsable, ne vous gênez pas mais ne me faites pas jouer le rôle de bouc émissaire.
- C’est pratique de tout mettre sur le dos d’un mort... Mais vous avez raison sur un point général. Je veux m’en prendre au responsable. Ce Thomas doit être mis hors d’état de nuire, et le plus vite possible. Et c’est à vous que je vais confier cette tâche.
- C’est un grand honneur, monsieur le président, mais je crains de n’être pas l’homme de la situation. Thomas a peut être quitté notre service, mais il a gardé de solides amitiés à l’intérieur de celui-ci. Il pourrait trop facilement les utiliser à son avantage et au final nous perdrions. Non, ce qu’il faut, c’est un intervenant extérieur.
- Vous n’y pensez pas ! En dehors de nous et des membres de ce...service, personne dans le pays n’en connaît l’existence ! C’est une des conditions absolues de leur efficacité.
- Je n’ignore pas ce point, monsieur, mais Thomas était notre meilleur élément. Pour le neutraliser, il faudra au moins quelqu’un d’aussi doué que lui, et pour l’instant, je ne vois personne qui pourrait lui faire face.
- Et c’est bien dommage... Je ne peux même pas le faire abattre par un tireur à cause de toutes les informations qu’il possède... Si jamais elles venaient à se retrouver dans la nature, plus aucun parti ne pourrait gérer ce pays. Ce serait la pire catastrophe qui soit... Il nous tiens, général, et bien en plus...Et pourtant on doit s’en débarrasser.
- Je vais voir ce que nous pouvons faire. Thomas n’est pas le seul capable de faire preuve d’autant d’imagination. Sa spécialité, c’est l’inattendu.
- Merci, je le sais...
- Je vais mettre des éléments sûrs de nos services sur cette question. Nous allons trouver un moyen monsieur le président, je met mon grade en jeu sur cette question.
- Je n’en attendais pas moins de vous, général. Et tant que vous y êtes, vous pouvez me dire ou en est la...sécurisation de notre Service ?
- Elle est complètement achevée, monsieur. Il est dommageable que Thomas soit passé au travers, mais maintenant, cela n’arrivera plus.
- Tout de même, je me demande si nous avons eu raison d’agir comme cela.
- N’ayez aucune honte, monsieur le président. Il fallait le faire. Ces gens sont doués certes mais trop instables sinon, et trop imprévisibles. Thomas a pu profiter des dernières failles mais il aura été le dernier. Et puis maintenant, notre force de frappe sera pleinement optimale. Et croyez moi, le prix qu’ils payent actuellement en vaut largement la peine.”


Cinq bonnes heures après son départ de Paris, Thomas arriva enfin à destination. Il prit la bretelle de sortie menant au périf’ et l’empruntant, il gagna le nouveau quartier d’affaires de Vaise. Passant sous la voie de chemin de fer, il gagna la Saône et il se gara sur l’emplacement réservé à cet effet et descendit. Regardant en l’air, il vit que de la lumière s’échappait des stores du quatrième étage. Il ne put se retenir de soupirer intérieurement.

Encore une fois, Claire était restée toute la nuit ou presque à son poste à l’attendre. Au loin, les premières lueurs de l’aube commençaient à colorer le ciel du coté de Caluire. Il lui restait encore à monter dans ses bureaux et à clore le dossier avant de rentrer se coucher.
Arrivé au bon étage, Thomas fit jouer son passe dans la serrure. la porte s’ouvrit sans un bruit. Un léger sifflement attira son attention. L’alarme. Thomas entra son code afin de désactiver l’appareil qui se tut alors après un ultime bip. Passant le long des bureaux des secrétaires, il pénétra dans le service informatique ou Claire, comme à son habitude, somnolait dans son fauteuil roulant.
L’ordinateur de Claire était encore allumé. Thomas, sans bruit, déplaça la souris. L’écran, en veille, se ralluma. Sur celui ci, la page du compte bancaire utilisé dans la soirée montrait qu’un virement de 300 000 euros avait été effectué. La somme convenue. Thomas éteignit l’appareil. Puis il se dirigea vers son bureau, alluma son ordinateur et se prépara à effectuer les transferts de fonds que lui seul pouvait effectuer. Claire, responsable de l’informatique, n’avait pas les autorisations nécessaires pour s’en occuper et Thomas avait été très clair (...) avec elle à ce sujet. Elle n’y toucherai jamais.
Deux minutes plus tard, les transferts achevés, Claire se présenta, à moitié endormie à la porte en verre de son bureau.


“ Vous êtes là, monsieur ?
- Oui Claire, vous pouvez rentrer chez vous maintenant.
- Il est quelle heure ?
- Quatre heures et demie.
- Pfff, j’aurai pas de métro avant une heure...
- Je vais vous raccompagner chez vous, vous en faites trop, Claire. Vous auriez pu prendre le dernier métro hier, vous en aviez le temps...
- Je sais, mais je ne suis pas rassurée avant de vous voir revenu ici...Et puis il n’y a personne qui m’ attend chez moi alors...
- Tout comme moi ! Vous voulez m’épouser ?
-...Pffff Hahahahah...
- Bon maintenant que vous êtes enfin réveillée, que diriez-vous d’un bon café ?
- Merci, mais je veux dormir. Ou alors juste une goutte.
- Ça tombe bien, il n’en reste plus en fait... Vous en avez chez vous ?
- Non, je ne fais mes courses que le lundi, vous le savez bien. Ça ne fait rien, ce sera pour la prochaine fois. Pas de problèmes, sinon ?
- Aucun. Le matériel était bien préparé, bien isolé, tout à marché comme vous avez pu le voir... Le président n’était pas heureux de me revoir mais bon ce fumier a compris le message. Il me tarde de pouvoir retourner le voir. Pas d’autres commandes, Claire ?
- J’ai regardé sur le site, non rien de nouveau. Qu’allez vous faire pour la demande de madame Verrier ?
- Je vais la rejeter. J’ai mené mon enquête et cette bonne femme m’a raconté des craques. Son mari n’a pas du tout l’intention de baisser les bras malgré sa tumeur mais elle, elle voudrait bien accélérer l’héritage. En revanche, je me demande si je ne vais pas mettre son époux au courant des projets de sa chère et tendre... Qu’en pensez vous ?
- Ce ne serait que justice. Et puis elle pourrait approcher d’autres personnes moins scrupuleuses ou moins regardantes.
- Alors c’est vendu, j’irai le voir dès demain, inutile de laisser traîner les choses.
- Et pour monsieur Miller ?
- On oublie aussi. Son associé n’est pas lié aux détournements de fonds. Par contre, là je ne me priverai pas de lui montrer la petite vidéo de son fils farfouillant le coffre à fric de son papa quand il a les yeux ailleurs. Ni de lui adresser la facture d’ Investigations...
- Au fait, on a reçu un mail de la station locale de France 3. Ils voudraient vous inviter à leur show local dans la quinzaine. Le sujet serait “les nouveaux patrons” à ce que j’ai compris.
- Pourquoi pas ? J’ai quoi de prévu ces temps ci ?
- Pas grand chose... Intrusions est assez calme en ce moment et c’est pire encore pour Investigations. Quand aux commandes spéciales, vous avez traité la dernière ce soir. Au fait, vous allez aussi avoir la visite de l’inspection du travail.
- Pour qui ?
- Intrusions.
- Pas de soucis, ils viennent quand ?
- Mardi prochain. Vous leur ferez faire le grand tour ?
- Bien obligé... Je vous ramène chez vous, sinon vous allez me faire virer ma secrétaire pour cause de double emploi...Et puis j’ai hâte de me coucher, pas vous ?
- Oh si...”


Manœuvrant le fauteuil avec dextérité, Thomas emmena Claire jusqu’à sa voiture, ou il la déposa avec précaution sur le siège avant. Il la remonta chez elle puis il regagna les Monts d’Or. Enfin rentré chez lui, il s’effondra sur le lit et s’endormit immédiatement, ignorant qu’à quatre cent kilomètres de là, le général D’Aymont avait trouvé, semble t-il, le moyen de se débarrasser de lui...