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“Bon ou sont-ils passés encore ?”
Nasser, le rédacteur en chef de la station locale de France 3, avait
par ces mots poursuivi une journée mémorable par le niveau de
stress et d’ennuis divers. Il avait tourné le dos à peine
deux minutes (bon dix en fait mais dans le métier on ne compte pas...)
et les deux stagiaires que la direction lui avait mis sur le dos pour le mois
s’étaient volatilisés.
“Véronique, vous les avez vus ?
- Non patron, il n’y avait personne quand je suis revenue.
- Ça me fait penser, les pauses déjeuner font une heure ici, Véro,
pas une et demie, à moins que vous ne soyez rédacteur ou directeur,
c’est clair ?
- Oui monsieur, mais...
- Pas de mais je vous prie, ma journée est déjà suffisamment
merdique comme cela, tâchez simplement de vous en rappeler. Si vous n’avez
rien d’urgent à faire, recherchez moi les deux pigistes qui se
sont volatilisés, j’ai du boulot pour eux. Par la même occasion,
vous voudrez bien demander au cameraman du sujet sur l’église au
clocher fissuré de repartir tourner des plans de coupe, ses rushes sont
abominables, pire encore que la dernière fois...Ah vous voilà
enfin ! Mais ou étiez-vous passés enfin !
- Désolée monsieur, le service administratif avait oublié
de nous faire signer...
- Sans importance. Je suis à court de personnel avec cette grève
et je vais vous envoyer sur le terrain, histoire de voir ce que vous valez.
Vous êtes...
- Valérie Presseaux...
- Vous allez prendre une Bêta et un gus qui va avec. Vous allez vous rendre
à cette adresse. Votre travail va être de réaliser une interview
d’un entrepreneur récemment établi et qui dit-on manage
son personnel d’une façon atypique. Je veux du court, du concis,
du clair et de l’intéressant. Le sujet doit faire 8 minutes. S’il
est bon, on le passera cette semaine. Dans le cas contraire, on s’en servira
en rushes dans la catégorie “ce qu’il ne faut pas faire”
et on passera ce que vous allez me tourner, vous, monsieur...
- Yves Goffic...
- Vous êtes bien en avant-dernière année, vous, non ?
- Oui monsieur.
- Parfais, même topo que pour la petite mais pour vous, je veux du bon
boulot, pas un brouillon compris ? Voici votre adresse, vous allez prendre une
seule voiture, c’est dans le même coin. Vous connaissez la ville
?
- Pas vraiment.
- C’est facile. Trois fois à droite, une fois à gauche,
tout droit et c’est juste avant la Saône. Pensez bien à bien
vous garer, j’en ai assez de recevoir des lettres de riverains gênés
par les camionnettes mal garées. Je veux que vous soyez revenus pour
quatre heure, j’aurai encore du travail pour vous compris ?
-Oui monsieur
- Pas de problème.
- Alors allez y... Et rappelez vous, je veux de l’intéressant.”
Nantis de leur caméra Bétacam et des deux cameramen chargés
de manipuler les engins pendant qu’eux feront l’interview, Yves
et Valérie s’installent dans la camionnette.
“ Tu vas où, toi ?
- Rue Masarik et toi Yves ?
- Quai Jayn.
- En effet, c’est tout près. C’est quoi le nom de la boîte
où on t’envoies ?
- Attends c’est marqué... Quentin Intrusions.
- Tu es sûr ??? Moi je vais chez Quentin Investigations. Deux boîtes
qui portent presque le même nom, presque au même endroit...
- C’est étrange, oui, le type doit être le proprio des deux
boîtes. Ça va rendre nos reportages plus intéressants à
mon avis.
- Sans aucun doute. Tiens on arrive déjà... et on est attendu
on dirait.”
Sur le seuil de l’immeuble moderne, un homme paraissait en effet les attendre.
De taille normale (peut-être un peu plus, jugea Valérie), il était
adossé sur un des piliers. En voyant la camionnette de reportage arriver,
il se redressa quelque peu et il abandonna son point d’appui. Valérie,
plus experte que son collègue en matière de déduction de
personnalité, estima qu’ils avaient en face d’eux un des
employés d’une des deux sociétés visitées.
Sans doute leur guide qui leur ferait faire un tour des lieux avant que le big
boss ne leur accorde quelques minutes pour réaliser l’interview
proprement dite.
Ayant garé le véhicule sur une place (miracle, il y en avait une
libre !), les deux stagiaires en descendirent, de même que leurs cameramen
attitrés qui prirent alors leurs instruments et dont ils commencèrent
les premiers réglages.
“ Vous devez être Valérie et Yves, les deux journalistes
de France 3, non ?
- Presque...Nous ne sommes encore que stagiaires, rectifia Yves. Et vous êtes
?
- Thomas Quentin. Je suis le patron que vous devez interviewer aujourd’hui.
- Ah...Euh enchantée monsieur Quentin.
- Moi de même. Nous allons faire vite, je n’ai qu’une heure
à vous consacrer aujourd’hui.
(Grouillez vous de vous mettre en place, susurra Valérie aux cameramen.
c’est bon, on peut commencer ?)
( Ok on y est)
Prenant son micro, Valérie, le dirigea en direction de Thomas. Celui
le repoussa d’un geste ferme.
“Holà, pas si vite...On a tout de même le temps de vous faire
visiter les locaux avant de me cuisiner. Je vais vous faire le grand tour et
vous me poserez vos questions après, d’accord ?
- C’est comme vous voulez, acquiesça Yves.
- Vous voulez passer par quelle entrée ?
- Il y a une différence ?
- Non, à part pour la poste. La porte Intrusions donne sur le quai, Investigations
sur la rue Masarik mais le hall et les escaliers sont communs. Nous sommes ici
dans un immeuble construit en 1870, il a été un peu modifié
après la deuxième guerre mondiale puis en 1980 pour le mettre
aux normes, notamment pour l’accès des handicapés. Il contient
les bureaux de 6 sociétés, dont les deux miennes. Les bureaux
d’Intrusions occupent le 2e étage. Investigations est au 4e, de
même que mon bureau d’ailleurs. On va y aller d’ailleurs et
en passant, je vous ferai visiter tout cela.”
La petite troupe, passant par l’escalier, monta les deux premiers étages.
Les cameramen, conscients d’être un peu en surnombre pour ce sujet,
s’étaient mis d’accord pour filmer chacun un étage
afin d’économiser les mémoires de leurs appareils.
Ils arrivèrent au seuil d’Intrusions. Thomas ouvrit la porte et
ils pénétrèrent dans un large couloir. De chaque côté,
se trouvaient des bureaux contenant, aux dires de Thomas car la majeure partie
d’entre eux étaient fermés, deux ou trois collaborateurs
ou gardiens en attente d’affectation. Au fond du couloir, il y avait une
vaste pièce. Prévue à l’origine pour la direction,
Thomas l’avait convertie en salle de repos pour ses employés des
deux sociétés.
“ Vous avez combien d’employés au total, monsieur ?
- Le mois dernier, j’avais 82 personnes pour Intrusions et 60 pour Investigations,
mais le nombre change tous les mois ou presque. Nous allons maintenant à
Investigations, vous pourrez y faire de meilleurs plans. Si j’ai voulu
qu’Intrusions ait des bureaux séparés, Investigations au
contraire est en open.
- Pourquoi cela ?
- Pour une meilleure concertation. C’est pour cette raison que la salle
de repos est commune aux deux sociétés. L’information est
la base de notre métier, et parfois une conversation amène des
échanges d’infos plus fructueux encore qu’à l’ordinaire.
Venez, nous allons monter encore. Ici, au
3è, il y a ce que j’appelle le tronc commun. Ce sont les services
de secrétariat général, les services comptables, les commerciaux
et le petit entretient. Je les ai regroupés ici afin de faire des économies
d’échelles. Nous ne pouvons y aller maintenant car les locaux sont
actuellement visités par l’Inspection du travail.
- On vous dérange alors...
- Pas du tout, je les ai laissés avec mon chef comptable. Ils épluchent
les comptes et ils n’ont pas besoin de moi pour le moment et puis, ils
savent qu’en cas de problèmes je suis dans les parages alors ça
ne les gênent pas. Nous voici arrivés au 4e...”
Poussant une nouvelle porte, Thomas fit entrer les apprentis journalistes dans
une vaste pièce bien éclairée. Des cloisons translucides
séparaient les bureaux par blocs de quatre ou cinq. Tous ou presque étaient
occupés par des employés rédigeant des rapports ou préparant
les futures missions. Aucune porte, mais l’ambiance n’était
pourtant pas trop bruyante comme il est coutume pourtant dans ce genre de bureau.
Les deux stagiaires remarquèrent que les sonneries de téléphone
étaient modulées selon le poste, mais toutes d’un niveau
sonore faible. Les employés contactés mettaient alors un casque
muni d’un micro, ce qui leur permettait de converser doucement pour leurs
voisins et intelligiblement pour leurs correspondants. Thomas les entraîna
vers l’unique pièce fermée d’une porte, son bureau.
“ Voilà pour le tour d’horizon. Si vous avez besoin d’autres
plans de coupe, on verra ça après l’interview. On peut y
aller ?
- Un instant, le temps d’installer les caméras...Voila...”
Et l’interview commença. les deux apprentis s’étaient
tacitement mis d’accord pour poser une question à tour de rôle.
Le fait que Thomas soit seul patron des deux entreprises avait compliqué
leur tâche car ils ne pouvaient livrer deux reportages identiques à
leur rédaction comme celle ci s’y attendait. Le seul point positif
était que les deux caméras allaient pouvoir rendre l’entretient
encore plus vivant grâce aux nombreux changements d’angles. Un bon
montage par dessus et le patron serait tout de même satisfait. L’entretien
proprement dit dura 20 minutes, dont il faudrait en sabrer 12 au montage. Au
fur et à mesure du déroulement, les deux stagiaires montaient
leur sujet dans leur tête avec les moments qui leurs semblaient les plus
intéressants.
Non, ce n’est pas compliqué de gérer deux sociétés
en même temps, leur appris Thomas. Il faut juste s’organiser. Le
matin pour Intrusions, l’après-midi pour Investigations. Quand
il n’est pas là, Thomas se décharge en partie sur son bras
droit, une jeune femme noire en fauteuil roulant, chargée du système
informatique, qui a toute la confiance de Thomas. Elle n’est pas là
pour le moment. C’est elle qui a amélioré les systèmes
d’exploitation existant dans les bureaux. Pourquoi pas de PC ? C’est
plus cher mais infiniment plus stable et plus sûr et plus facile d’utilisation
et puis au moins, Thomas est sûr que ses employés ne passeront
pas leur temps à essayer de jouer avec des jeux incompatibles. Payés
combien ? En général, un tiers au dessus des rémunérations
habituelles. Un employé bien payé travaille bien mieux et ne cherche
pas une autre place mieux payée. L’expérience acquise est
précieuse dans ces domaines. Pourquoi ces domaines ?
Parce que c’est ce que veulent les gens en ce moment. La protection et
l’information sont indispensables en ces temps. Il n’est pas rare
de voir une entreprise qui fait appel au service gardiennage, donc à
Intrusions, veuille également se renseigner sur ses concurrents. Elle
fait donc appel à Investigations. Sans donner de nom, confidentialité
oblige, on a parfois des demandes croisées de sociétés
rivales, toutes traitées avec le même sérieux. Dans ce cas
évidemment, les chargés de missions qui cumulent plusieurs affaires
ne sont pas les mêmes. Seul Thomas sait qui fait quoi dans ces cas la,
et les fuites possibles sont vites identifiées.
Les maris cocus ? Investigations accepte toutes les affaires. Il y en a de moins
en moins, sauf quand de grosses sommes sont en jeu, pour la pension par exemple.
Ce n’est pas le plus reluisant mais ça paye la facture d’électricité.
L’argent n’a pas d’odeur.
La formation nécessaire ? Être sportif un minimum, avoir une bonne
condition physique, être curieux de tout et avoir un minimum d’intelligence.
Il y a en moyenne une cinquantaine de candidatures toutes les trois semaines.
Toutes sont examinées mais Thomas a toujours le dernier mot. Il n’hésite
pas d’ailleurs, et ce fut une surprise pour les deux stagiaires qui insistèrent
sur ce point, à faire les sorties des prisons.
Pourquoi cela ? Pas pour Intrusions, car il faut un casier judiciaire vierge
pour y entrer, mais Investigations a toujours besoin de nouvelles fraîches,
et fiables. Les anciens prisonniers qui veulent se ranger se voient parfois
offrir la possibilité d’y travailler. Thomas est d’accord
avec le proverbe qui veut que les braconniers d’hier font les meilleurs
gardes-chasse de demain. Ils ont l’expérience et ils connaissent
les habitudes du milieu. Ils peuvent échanger de précieuses informations
avec les membres d’Intrusions qui voient leur travail facilité.
Un employé d’Investigations sur trois est un ancien prisonnier.
Il en a embauché 40 depuis la création de la société
il y a un an et demie. 12 sont partis vivre sous d’autres cieux, 1 est
mort accidentellement et 2 ont replongé et ont été licenciés
sur-le-champ comme le spécifie leur contrat d’embauche. 20 travaillent
toujours pour Investigations. Les 5 derniers ont intégré Intrusions
quand leurs condamnations ont été effacées de leur casier
suite à la grâce présidentielle de l’an dernier.
D’un regard, les deux apprentis-journalistes s’étaient mis
d’accord pour faire de cette partie de l’interview une des pièces
maîtresses du reportage final. De l’inattendu, du précis,
du neuf et du bon, c’est le rédacteur qui allait être content...
L’interview fut interrompue quand Claire, toujours assise sur son éternel
fauteuil roulant noir, fit irruption sans prévenir dans le bureau...
“ Monsieur, il y a... Oh, excusez moi...
- Tenez, voilà mademoiselle Claire Destin. Claire, je vous présente
Valérie et Yves, apprentis journalistes. Mademoiselle Claire est chargée
de la maintenance et de la sécurité informatique de mes deux sociétés.
Que se passe t-il, Claire ?
- Nous avons une commande spéciale. Il serait bon que vous l’examiniez
dans les plus brefs délais.
- C’est d’accord, le temps de confier ces deux jeunes baveux et
je suis à vous. Je vais appeler Lionel, il vous guidera pour le reste
des plans de coupe, pour ma part, je dois vous laisser, le travail urgent, vous
savez ce que c’est...
- Bien entendu, nous vous remercions de nous avoir accordé autant de
temps.
- Bonne fin de journée alors, et au revoir car connaissant ma chère
Claire, je suis à peu près sûr de ne pas pouvoir vous revoir
avant votre départ.
- Bonne fin de journée à vous aussi....”
Laissant les deux journalistes aux bons soins de son employé, Thomas
suivit Claire dans son bureau, situé au troisième étage.
Ils n’échangèrent pas un mot durant le trajet, comme à
l’accoutumée quand une “commande spéciale” tombait
dans la boite mail. Refermant la porte du bureau de Claire, Thomas demanda enfin...
“ Alors, de quoi s’agit-il ?
- Il s’agit apparemment d’une demande de renseignements.
- Qui veut espionner qui ?
- Le mail est arrivé il y a dix minutes. Il est émis depuis un
cyber-café place Carnot, ici à Lyon. Le message précise
que le correspondant est toujours sur place, il attend une réponse rapidement.
- C’est inhabituel ça... Quoi d’autre ?
- Si j’en crois le contenu, il s’agit du directeur d’une des
grosses boîtes de logiciels du pays qui demande à vous voir. Le
message est vague évidemment mais il semble craindre d’avoir été
victime d’espionnage industriel de la part d’un de ses concurrents
directs.
- Les joies du libéralisme sauvage... Mais s’il est toujours dans
un cybercafé, comment lui répondre en toute discrétion
?
- L’émetteur à joint un numéro de portable, il dit
être au courant pour la rencontre préliminaire et il accepte de
vous rencontrer dans les plus brefs délais.
- Un numéro anonyme donc. C’est soit une fausse alerte, soit un
truc très sérieux. Quoiqu’il en soit, à travail urgent,
tarifs adaptés en conséquence...
- Vous acceptez de le rencontrer dès maintenant alors ?
- Oh que oui... Mais comme je suis également méfiant, vous allez
dire à notre correspondant qu’il devra accepter le lieu et le moment
du rendez-vous sans changement ou aménagement possible. Exigez également
qu’il s’identifie au préalable et recherchez toutes les infos
sur le gars en question. Je veux savoir ce qu’il va me demander avant
qu’il me le dise, c’est compris Claire ?
- C’est parti...”
Claire, ouvrant son tiroir du haut, en sorti une petite boite de plastique.
Elle en sorti un portable et piocha dans le tas de puces qui se trouvait à
coté de l’appareil un processeur de communication qu’elle
inséra dans l’appareil. Une fois la conversation terminée,
Claire l’en sortirait et la mettrait dans un cendrier pour la brûler,
comme toutes les autres puces avant elle.
Thomas, qui était sorti de la pièce deux minutes, revint. Claire
était sur le Net à chercher des renseignements destinés
à vérifier les informations que son interlocuteur lui avait fournies.
Une fois les dernières infos collectées, Thomas quitta l’immeuble
pour préparer son entretien avec son futur client.