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Le soir commençait enfin à tomber en cette fin de mois de Juin.
La chaude journée allait enfin laisser place à la tiède
nuit, pour le plus grand bonheur de tous et surtout de Maximilien, qui attendait
depuis une bonne heure dans sa voiture complètement fermée sur
le parking de l’entrepôt Total désaffecté et inutilisé
depuis des mois en bordure de l’autoroute A7. Plus d’une fois, Maximilien
avait voulu renoncer et repartir, abandonnant ainsi son projet. Mais les enjeux
lui avaient dicté au final sa conduite et il était resté.
Tout comme son contact le lui avait dit, il était venu seul en ce lieu
et était resté enfermé dans la voiture le temps demandé,
avant de commencer à se diriger vers les bureaux de l’entrepôt
abandonné. Tout comme on le lui avait dit, la porte latérale était
ouverte. Il entra. A l’intérieur, aucune lumière. Seul le
crépuscule éclairait le hangar autrefois dédié au
stockage de fûts aux contenus aussi divers que polluants. Si, il y avait
une lumière. Une lueur plutôt. La pâle lueur émanait
d’un des bureaux vitrés. C’était le lieu du rendez-vous.
Maximilien entra, et ne vit rien dans la pièce, si ce n’est une
table et dessus, un portable en veille. L’écran diffusait une faible
lumière nacrée sur laquelle se détachait les mots “
allume-moi”.
Maximilien enfonça une touche au hasard et l’écran s’alluma.
Le processeur se mit à tourner et au bruit, Maximilien sut qu’une
connexion Internet était en train de s’ouvrir. Quelques instants
plus tard, une image apparut. Maximilien s’attendait à voir un
interlocuteur mais il ne vit qu’une silhouette en ombre chinoise, au travers
d’une vitre translucide.
“ Bonjour monsieur Darel, je vois avec satisfaction que vous avez respecté
mes consignes...”
La voix, bien entendu, émanait du portable. Mais Maximilien eu une impression
étrange, comme si...
“ Quelle est votre demande, monsieur ?
- Excusez-moi j’étais perdu dans mes pensées... Etes-vous
le dénommé Thomas ?
- En effet.
- Je vous ai contacté cet après-midi car j’ai besoin de
vos services. La personne qui m’a donné votre... disons adresse,
vous a décrit comme quelqu’un d’efficace et de discret.
- Si tel est votre désir, je le suis. Et son contraire également
si c’est ce que vous voulez.
- Vous êtes prudent en tout cas...
- Monsieur Darel, quel est votre demande ?
- Comme vous devez le savoir, je suis le directeur général de
la société Invetris. Ma société conçoit et
perfectionne des progiciels de gestion pour le grand public mais nous concevons
également des produits plus spécialisés pour les industries.
- Cela je ne l’ignore pas. Je sais également que votre entreprise
est en grande difficulté financière depuis un an et demie. Je
sais également que vous avez un rival de poids en Europe, sans parler
évidemment du grand manitou du PC...
- Le problème vient de nos adversaires directs monsieur. La société
Kalex est notre rivale depuis toujours mais ce qu’ils viennent de faire...
C’est la raison de ma demande, monsieur.
- Expliquez-moi tout depuis le début, voulez-vous...
- Ma société est au bord du gouffre. Nous sommes en train de développer
un progiciel qui sera notre dernière chance de survie. Soit c’est
la gloire, soit c’est la clé sous la porte. Il s’agit d’un
progiciel classique de prime abord mais dont le code source est révolutionnaire
sur plusieurs points. Nous avions l’intention de le sortir l’an
prochain mais nos... services de renseignements internes nous ont appris que
Kalex développe en ce moment un produit identique en tous points.
- Espionnage ?
- Malheureusement oui. Nous nous sommes... procurés un exemplaire de
la version gamma. C’est la copie conforme de ce que nous faisons ! Même
les bugs actuels sont identiques... Nous avons fait une enquête interne
mais malheureusement rien n’a été trouvé. Le pire
dans tout cela est que nous savons que Kalex veut sortir ce produit pour Noël
prochain, nous mettant six mois dans la vue. Je connais assez bien cette entreprise
pour savoir qu’ils ont une équipe capable de cela.
- Que voulez-vous que je fasse ?
- Les fuites internes, nous nous en occupons. Nous voulons que vous identifiez
les contacts chez Kalex, cela nous aidera le cas échéant à
trouver nos brebis galeuses. Il faut également trouver comment les informations
circulent entre eux. Enfin et surtout, il faut que vous agissiez de façon
à ce que Kalex perde toute chance de sortir ce progiciel un jour. De
quelque façon que ce soit, à n’importe quel prix...
- C’est un travail multiple que vous demandez là...
- L’argent n’est pas le problème. Acceptez-vous ?
- J’ai quelques questions à vous poser avant de vous donner ma
réponse.
- Lesquelles ?
- Vous avez dit que les bugs étaient identiques, non ?
- Oui, cela nous a permis de situer le moment du vol de façon assez précise,
c’est a dire en mai dernier. Nous en avons corrigés quelques uns
depuis, c’était donc facile de le savoir.
- Vous avez établi une liste de suspects ?
- Malheureusement non. Toute l’équipe n’a pas pu être
blanchie. Nous surveillons leurs allers et venues, leurs relations, leurs comptes
en banque, mais rien de suspect n’est apparu. Les 35 programmeurs et les
6 cadres de l’équipe concernée sont potentiellement des
vendus.
- Si j’accepte, il me faudra une copie de vos investigations. Quelque
chose peut vous avoir échappé.
- Vous aurez accès à tous les documents nécessaires.
- La personne qui vous a orienté vers moi, que vous a t-elle dit ?
- Elle vous a fait un bel éloge... Elle m’a dit que vous aviez
réglé son problème en trois semaines seulement.
- C’est tout ?
- Non bien sûr. Elle m’a dit que vous ne vous faisiez payer qu’en
fin de mission, sans acompte, ce qui va à l’encontre des règles
du milieu d’ailleurs à ce qu’on dit. Elle m’a dit aussi
que vous étiez impitoyable avec les mauvais payeurs...
- Et elle a eu raison. Votre affaire m’intéresse monsieur. Je vais
m’en occuper, si vous acceptez mes conditions bien sûr.
- Quelles sont-elles ?
- En ce qui concerne le prix, il vous en coûtera 100 000 euros cash, plus
un petit pourcentage sur vos futures ventes du progiciel en question pour les
quatre premières années d’exploitation.
- Un pourcentage ???
- Oui, 0,1 %. Vous vendez vos produits au minimum à 250 euros. Si c’est
un produit révolutionnaire, vous le vendrez à un prix supérieur
évidemment..
- Vous connaissez bien nos mœurs...
- Pour le reste, le mode de paiement, il s’agira d’un virement sur
un compte que je vous ferai indiquer.
- Aucun soucis.
- Enfin, par honnêteté, je me dois de vous signaler que comme à
l’accoutumée, je fais jouer la clause du Boomerang en cas de soucis.
- Comment ça ?
- Dans mon monde, on est souvent confronté à des imprévus.
En cas d’échec, vous ne me devrez rien. En revanche, si jamais
un imprévu se présente parce que vous m’auriez menti de
façon délibérée ou pas, et que ma vie ou celle de
mes collaborateurs s’en trouve menacée et la mission avortée,
alors vous en auriez à en subir les conséquences.
- ...
- En d’autres termes, si j’apprend que vous m‘ avez trompé
ou que vous m’avez trahi, ou bien que vous ne réglez pas la somme
convenue, je retournerai votre contrat contre vous et votre société.
Je suis suffisamment clair ?
- Je crois, oui...
- Il ne faut pas croire, il faut être sûr.
- Si je vous plante, vous plantez Invetris.
- C’est tout à fait ça. Acceptez vous ces conditions ?
- ... C’est d’accord.
- Dans ce cas monsieur Darel, j’accepte votre mission. Sur cet écran,
une adresse mail va apparaître. Notez la, vous y enverrez tous les documents
se rapportant à votre enquête interne. Ne faites qu’un seul
envoi car l’adresse sera désactivée une fois le courrier
reçu, faites donc très attention.
- C’est compris. Mais comment je ferai pour vous contacter ? Par le...site
?
- Non, ne me recontactez pas. C’est moi qui vous tiendrai au courant de
tout. Je pense que j’en aurai bien pour trois mois avant de terminer ce
travail. S’il y a un problème, ou simplement si vous désirez
que j’arrête, croyez moi, je le saurai. Dans ce cas évidemment,
vous devrez quand même honorer votre dette.
- Bien évidemment...
- Alors si vous êtes d’accord, serrez-moi la main...”
Maximilien sursauta. la voix ne venait plus du portable, mais de derrière
lui. il se retourna. Thomas était là, debout, le bras droit tendu
et la main ouverte, un léger sourire aux lèvres. Maximilien était
d’autant plus stupéfait qu’il avait en face de lui...son
propre visage rond et barbu. Les yeux étaient de la même couleur
que les siens et il pouvait distinguer sur le sommet du crâne la petite
tache de vin qui se trouvait sur le sien. Même forme, même emplacement...
“ Mais...comment ?
- Ces petits laryngophones sont absolument époustouflants, vous ne trouvez
pas ? Le simple mouvement de la glotte suffit à se faire comprendre même
si l’oreille n’entend rien de plus qu’un murmure.”
Thomas retira le petit scotch couleur chair qui masquait sur son cou la puce
émettrice de l’appareil sus-nommé.
“ Excusez ce petit tour, mais il me permet de jauger une personne plus
facilement...
- Vous êtes...plein de ressources vraiment.
- Et vous n’avez encore rien vu... Bien évidemment, le visage que
vous voyez n’est pas mon véritable moi. J’adore ces masques
de cinéma. On met parfois des heures à les mettre mais bon, la
sécurité avant tout n’est-ce pas...
- Le résultat est...saisissant en effet. Si ce n’est la voix, j’aurai
juré que c’était moi...
- Je pourrai aussi, mais bon ce serait inutile dans votre cas d’en rajouter
encore. Votre demande est acceptée dans les termes que nous avons défini.
Je commencerai dès demain. Vous pouvez partir maintenant, je dois encore
rester un peu. Et surtout, surtout, n’oubliez pas ce que je vous ai dit
au sujet du Boomerang. Il me déplairait vraiment de travailler gratuitement
à votre perte.”
Maximilien parti, Thomas resta un moment à scruter l’extérieur
en quête d’un élément pouvant le laisser croire à
une présence non désirée. Quelques instants plus tard,
rassuré sur l’absence de témoin potentiel, il retira le
masque qui avait protégé ses traits et impressionné son
nouveau client. Retournant dans le hangar, Thomas se dirigea vers le bureau
adjacent à la pièce dans laquelle le portable ( maintenant rangé)
s’était trouvé. Claire, qui terminait de ranger ses câbles
de connexion, demanda...
“ Alors ?
- Rien à signaler, tout est calme dehors.
- Je m’en doute, si cela avait été le contraire, on filerait
vers je ne sais où pour semer nos poursuivants... Non je te demande ce
que tu penses de ce type.
- C’est plutôt ton opinion qui serait intéressante... Pour
moi, il n’est qu’un client de plus. Tout ce que tu as glané
sur lui aujourd’hui s’est révélé correct mais
cela ne me permet pas de le juger globalement pour autant. Qu’en penses-tu
?
- Je n’aime pas ce gars... Thomas, j’ai comme tu le sais fréquenté
des types dans son genre. Par expérience, je sais que jamais un homme
placé à un tel niveau n’avouerait à quiconque que
sa boîte est sur le point de couler. Devant une caméra, ce genre
de type est capable de mentir aussi facilement qu’un politique en campagne
électorale et dans un conseil d’administration, ce sera toujours
“Tout va très bien madame la Marquise...”. Ils sont tellement
habitués à faire croire tout et n’importe quoi qu’ils
ne savent pas reconnaître la vérité, ni même de l’accepter.
- Je le sais aussi bien toi figure toi... C’est leur métier de
défendre becs et ongles ce qu’ils ont créé. Mais
tous ne sont pas à mettre dans le même sac... Je lui accorde le
bénéfice du doute, Claire. Et maintenant, parle moi des deux sociétés
en question...
- Invetris et Kalex ? Autant parler du jour et de la nuit... Les deux boîtes
sont basées à Montpellier et elles ont des filiales dans toute
l’Europe. Elles s’affrontent régulièrement sur le
terrain du progiciel et elles ont une part de marché respectables face
aux géants du PC américains. Toutefois, leurs relations sont identiques
à celles entre Coca et Pepsi... C’est la guerre entre elles, surtout
à cause des équipes de directions d’ailleurs. Ils ont fait
les mêmes écoles mais ils ne cessent de s’affronter, de jouer
à celui qui aura la plus grosse boîte. Autre différence,
Invetris est dans une mauvaise passe financière, surtout à cause
d’investissements hasardeux de la part de ton client, d’ailleurs.
Les finances de Kalex en revanche sont saines à priori.
- A priori ?
- Tu sais Thomas, à part faire partie du CA d’une entreprise, il
est très difficile d’avoir les vrais bilans entre les mains. Ces
documents sont ultra-secrets car ils pourraient servir à déstabiliser
les cours et à provoquer une OPA par exemple.
- Kalex n’a pas tenté de profiter de la situation ?
- Curieusement non... L’an dernier, les investisseurs qui avaient parié
sur un rachat d’Invetris ont perdu de grosses sommes quand Kalex a affirmé
ne pas s‘intéresser à son adversaire.
- Et leur informatique ?
- Là c’est plus ma spécialité... En gros, il te faut
savoir juste une chose : les deux boîtes ont une philosophie mécanique
différente. Invetris possède des machines et un réseau
interconnectés et accessibles depuis le Net. Évidemment, ils ont
des systèmes de protection top niveau. Je ne sais pas si même moi
je parviendrai à les percer, c’est te dire. Kalex en revanche a
opté pour le système de la Tour d’Ivoire. Leurs machines
ne sont reliées que de façon concentriques.
- ?
- En gros, une machine n’est connectée qu’à la machine
du service supérieur, protégée évidemment par un
bon firewall. Et aucune de leur bécane n’est reliée à
la Toile. Les transferts de données se font par cdrom ou par disques
volatiles, utilisés uniquement par des personnes assermentées.
Et le serveur central de Kalex n’est accessible que par trois personnes
uniquement.
- Qui sont ?
- Le directeur, le chef de projet et le chef opérateur. Ce dernier n’intervient
d’ailleurs que quand le serveur a un problème. Le reste du temps,
l’accès lui est interdit.
- Ça c’est quelque chose qui va me compliquer la tâche...
J’imagine que le progiciel piraté doit se trouver dans la machine
la mieux protégée et en même temps, ils doivent pouvoir
y accéder facilement afin de faire les mises à jour et les corrections...
Ma très chère Claire, si tu étais moi, qui choisirai tu
de...pirater afin de pouvoir accéder au saint des saints ?
- Sans hésiter, le directeur. Il est la seule personne à avoir
un accès illimité au serveur.
- C’est une bonne réponse. Je crois que je vais opter pour une
opération de style "morpion"... Bon on file maintenant, je
ne veux pas rentrer trop tard.”
Quelques minutes plus tard, la voiture de Thomas et de Claire filait vers le
nord, vers les quais de Saône. Tout en conduisant, Thomas mettait au point
son plan afin de mener à bien sa mission. Concentrée sur son portable
allumé, Claire ne voyait pas que Thomas touchait quasiment continuellement
la petite médaille qu’il portait autour de son cou. Si elle l’avait
vu, peut-être aurait-elle enfin demandé d’ou venait ce petit
bijou, et que qu’il signifiait pour lui. Claire leva les yeux un instant.
Aussitôt, Thomas interrompit son geste et reposa sa main droite sur le
levier de changement de vitesses. Claire n’insista pas, elle redirigea
ses yeux vers son écran et elle sentit que Thomas avait remis sa main
sur son médaillon. Elle le connaissait depuis 18 mois maintenant et travaillait
pour lui depuis autant de temps, mais par certains cotés, elle sentait
qu’elle ne connaissait qu’une partie du personnage. Bon que certaines
commandes soient traitées par le patron, c’est normal. Claire n’avait
pas été élevée au couvent des oiseaux et elle savait
parfaitement que certaines missions impliquaient des actes plus ou moins délictueux.
Thomas les accomplissait, en prenant toutes ses responsabilités.
Mais parfois quand même... Il y avait des choses vraiment étranges.
Ces sommes parfois folles qui partaient vers des comptes dont elle n’avait
pas le contrôle... Claire s’en était une fois ouverte à
Thomas et ce dernier lui avait opposé une fin de non-recevoir telle que
plus jamais elle n’avait abordé la question. Et puis de son coté,
Claire non plus n’était pas un ange. Elle savait que Thomas travaillait
parfois pour... Mais Claire interrompit là ses pensées. Ce qu’elle
avait fait par le passé lui interdisait à jamais de juger son
patron, de juger qui que ce soit, quelqu’en soient les raisons.
A vrai dire, je suis moi-même à juger, songea tristement Claire.
Et jamais je ne dois l’oublier. Pour ce que j’ai fait. Pour que
je ne le refasse jamais.