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Une nouvelle semaine commençait, et elle commençait comme la précédente s’était terminée : sous un ciel gris et une atmosphère assez lourde malgré l’heure matinale. Les employés de Kalex, par groupes, quittaient les rames du tramway qui les déposaient pratiquement en face de l’entrée et ils se dirigeaient vers la société pour y passer les 9 ou 10 heures suivantes. Nouveau membre de la “grande famille”, Henri Belo suivait le petit troupeau en direction des trois blocs de béton et de vitres entourée d’un beau gazon vert très bien entretenu et très bien arrosé en dépit de la récente interdiction d’user de l’eau à de telles fins en raison de la sécheresse débutante. Le groupe franchit la porte et ses composantes se mirent en file indienne, afin de passer leur badge personnel dans le lecteur optique. L’identité de la personne étant confirmée, le portail chromé s’ouvrait alors et ne laissait passer qu’une personne à la fois. Sur le coté, un passage libre destiné aux fauteuils roulants était quand à lui fermé par un corps de gardien grand et musclé, au visage aussi inamical et intimidant que possible. Henri, malgré le visage peu avenant, se dirigea vers ce dernier.
“ Bonjour, excusez moi, pouvez nous appeler le service du personnel ?
Je m’appelle Henri Belo et je commence à travailler ici aujourd’hui.
- Vous n’avez pas encore reçu votre badge ?
- Non. Je devais le récupérer samedi mais l’encodeur était
en panne et on n’a pas pu m’enregistrer.
- Oui je suis au courant... Un instant...”
Se servant de son petit émetteur, le garde appela le service concerné.
Deux minutes plus tard, une jeune femme rousse en tailleur vert apparut et tendit
à Henri la précieuse carte. Henri la glissa dans le lecteur. Le
signal vira au vert et Henri passa le portail. Sans hésitation, il se
dirigea dans le couloir central en direction du bloc de la direction. Il prenait
ce jour son poste d’assistant de direction, en remplacement de son prédécesseur
parti quasiment du jour au lendemain pour un nouveau poste bien mieux rémunéré
dans une obscure filiale américaine d’un grand groupe européen.
Sous le visage au teint clair, orné d’une chevelure brune et d’une
barbe courte de même couleur, Thomas Quentin, alias Henri Belo pour, oh
oui bien la semaine, venait tel un renard de s’infiltrer le plus normalement
et le plus légalement du monde au sein du poulailler, pardon, de la cible.
La phase une est accomplie, se dit Thomas.
C’était la partie la plus facile de son plan : prendre la place
d’un assistant du directeur. Il lui avait suffit de se présenter
à ce dernier sous l’identité d ‘ un chasseur de têtes
et de lui faire miroiter une place plus gratifiante sur un autre continent.
L’entreprise qui le recrutait, bien évidemment, n’existait
pas. Le pauvre assistant ne pourrait même pas s’en rendre compte
car dès son arrivée sur le sol américain pour y préparer
sa venue, la police des frontières l’intercepterait sur la foi
d’un dossier du FBI truqué (merci Claire !) le présentant
comme un trafiquant d’armes. Il serait mis au secret deux semaines, comme
l’y autorise la loi américaine, avant qu’un débuggage
bien calculé ne révèle le pot aux roses et ne lui rende
la liberté. Relâché, il serait comme à l’accoutumée
expulsé vers l’Europe ou il pourrait par le futur raconter son
odyssée dans les cellules américaines.
Thomas, une fois le pigeon parti, n’avait plus qu’à investir
la place, engagé par Kalex sur la foi d’un rapport bidonné
par le cabinet de recrutement le plus en vue de la ville, bien entendu expédié
par cette très chère Claire...
Avec cette combine évidemment, le plus délicat était le
devenir de l’assistant-voyageur... Thomas n’avait pas ignoré
ce fait dans son plan, mais le besoin impérieux de s’introduire
au vu et au su de tout le monde au sein de Kalex imposait le sacrifice de cette
pièce. Pour récupérer les données du progiciel et
pour anéantir le futur de Kalex, il ne pouvait agir de nuit, à
la manière des cambrioleurs pour une raison toute simple : il ignorait
ou se trouvait le programme recherché et la structure en Tour d’Ivoire
du système informatique de la société lui interdisait toute
possibilité de placer un ver de recherche dans les machines.
Et puis, ambitieux comme il est, l’ancien assistant n’aurait sans
doute que peu de mal à trouver un nouveau poste. Il lui suffirait de
passer sous silence son séjour particulier aux USA et d’inventer
une autre histoire pour expliquer son départ. Thomas ne se faisait pas
de soucis à ce sujet : il était certain que l’homme était
tout à fait capable d’inventer un bobard pour cacher la vraie histoire.
D’après son ancien poste, c’était son métier...
Thomas...pardon, Henri, souria discrètement à cette dernière
pensée. Il s’installa à son bureau et il consulta l’agenda
de son patron. La journée, et même la semaine, s’annonçait
bien chargée. Pour ce jour, trois rendez-vous, un dîner d’affaires.
La même configuration se présentait le jeudi suivant.
Parfait, c’est ce qu’il me faut. Le dîner va l’occuper
de façon certaine. J’ai donc trois jours pleins pour récupérer
la clé du serveur. Et pour localiser précisément ce dernier
aussi par la même occasion. Et pour savoir en quoi consiste cette clé
d’ailleurs...
Dans l’esprit de Thomas, des éléments de plan se mettaient
en place. En étudiant les plans architecturaux de Kalex, il avait noté
la présence de quatre salles où les serveurs pouvaient potentiellement
se trouver. Elles étaient placées au centre du bâtiment
principal, et outre le fait qu’elles ne possédaient aucune fenêtre,
elles n’avaient qu’une porte d’accès chacune. Thomas
se leva, prit un dossier qui traînait sur le bureau et sortit dans le
couloir. En tant que nouvel assistant, il ne pouvait évidemment pénétrer
les salles de travail mais tous les couloirs lui étaient accessibles.
Il eut tôt fait de se diriger vers les quatre pièces aveugles.
Arrivé au milieu du bâtiment, Thomas eut pourtant une désagréable
surprise. Il avait en face de lui deux portes. Les portes des deux premières
salles aveugles. Thomas devinait qu’en contournant le bloc, il se trouverait
de l’autre coté face à deux autres portes, identiques sans
doute. Et c’était bien là le problème... Elles étaient
identiques. Les lourdes portes de bois (renforcées d’acier à
n’en pas douter) étaient de la même couleur. Elles portaient
à hauteur d’yeux la même plaque indiquant : Salle des serveurs,
sans aucun numéro ou lettre pour les différencier. Sur le coté
droit de chacune, un même lecteur palmaire.
Bon au moins Thomas connaissait une clé : la paume de la main entière
servait de serrure. Afin d’examiner de plus près le système,
Thomas fit tomber exprès le dossier qu’il tenait en mains, de façon
assez naturelle pourtant afin que les gardes, qui observaient la scène
au travers des caméras de surveillance pointées sur les portes,
ne remarquent rien de curieux.
Les choses se compliquent encore, se dit Thomas... Ce sont des lecteurs ARD
100. Ils sont équipés d’une vitre pivotante. A chaque fois
qu’un utilisateur pose sa paume, la vitre, après identification,
est coulissée et lavée à l’intérieur de l’appareil
afin que nulle empreinte parasite ne subsiste par le biais de la transpiration
et de la poussière. Impossible dès lors d’y répandre
une poudre fine afin de révéler les empreintes pour abuser le
lecteur. Ils sont bien protégés. Ça et le fait que Thomas
ignorait dans quelle pièce se trouvait le bon serveur...
Henri finit alors de ranger les dernières feuilles et il s’en retourna
dans son bureau. Pour réfléchir à la question bien entendu,
mais également pour assister son nouveau patron car l’heure du
premier rendez-vous de la journée approchait...