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“ Vous êtes monsieur Belo, c’est ça ?”
La voix féminine et ferme qui venait de s’adresser à Thomas le fit s’arrêter dans son trajet de retour vers le bureau. Ce dernier se retourna et regarda la plus si jeune femme. Brune avec de grands yeux verts, vêtue d’un tailleur gris d’un grand couturier, elle venait de sortir d’une pré-réunion quelconque et était apparemment à la recherche de son nouveau collègue...


“Exactement. Enchanté de faire votre connaissance. Vous êtes...
- Cassandra Nioli. Je vous cherche depuis cinq minutes. Où étiez vous donc passé ?
- Parti à la recherche de la secrétaire qui a laissé plus de cinquante fautes dans ce rapport destiné à monsieur Merlot. Outre que ce n’est pas agréable à lire, certains passages en deviennent ambigus.
- Laissez donc ce travail à vos subalternes, vous allez avoir des choses plus importantes à faire. Vous arrivez à un mauvais moment, je me dois de vous le dire.
- Quel est le problème ?
- Les problèmes vous voulez dire. Nous en parlerons plus précisément plus tard, pour le moment, le vieux nous attends pour son prochain rendez-vous. Ce sera une bonne occasion pour vous de faire vos preuves. Je ne vous cache pas que vous ne devez ce poste qu’au départ précipité de ce petit con de Lambert.
- Mon prédécesseur ?
- De vous à moi, je ne le regretterai pas. Un jeune coq arrogant et prétentieux. Si seulement son talent avait justifié son comportement... mais ce n’étais même pas le cas. Alors autant vous dire que vous êtes déjà sur des charbons ardents...
- Cela ne me fait pas peur madame. Je travaille mieux sous pression.
- On va voir cela. Monsieur Merlot a de gros soucis en ce moment au sujet de notre nouveau produit.
- Le progiciel Ménalis ? J’ai vu qu’il y avait pas mal de bugs encore et que cela ne serait pas facile de le sortir à la date prévue.
- Cela concerne le progiciel en question en effet mais il s’agit d’un tout autre problème. De sécurité en fait. Nous avons de grosses inquiétudes à ce sujet, mais monsieur Merlot vous en parlera mieux que moi...”


Tout en terminant sa phrase, Cassandra avait ouvert la porte du bureau du directeur. La pièce, vaste, était bien éclairée par une large baie vitrée. Thomas, explorant rapidement la pièce du regard, repéra les trois capteurs de mouvements qui la nuit assuraient la protection de la pièce. Pas de caméra, à première vue. Mais Thomas était presque certain qu’il n’y en avait pas. Très peu de directeurs aimaient être sous le regard indiscret d’une petite lentille de verre qui épiait leurs moindres faits et gestes. Bien entendu, cette répulsion s’arrrêtait à la porte de leur bureau. Tout le reste de l’immeuble ainsi que le petit personnel étaient sous la surveillance constante de ces petits espions numériques. Thomas, de toute façon examinerait tout cela de façon plus claire plus tard. Pour le moment, il se concentra sur les deux personnes qui se trouvaient déjà dans la pièce.
Face à lui, le dos tourné à la porte et regardant debout vers l’extérieur, se tenait Merlot. le grand directeur, le fondateur de Kalex. Merlot Alfred était un homme qui avait passé la soixantaine. Il ne lui restait plus que trois ans de mandat à la tête de son groupe avant de prendre une retraite bien méritée. Ménalis était certainement son dernier grand projet, et il voudrait partir sur un grand succès.
Visiblement, leur arrivée dans le bureau coïncidait avec une pause dans une conversation que le patron menait avec un second individu qui tournait également le dos à Thomas, bien que positionné de l’autre coté du bureau. L’homme en question était d’assez grande taille. Il portait un costume bleu foncé et il avait les cheveux en bataille. des cheveux noirs. Thomas, à sa vue, fut quelque peu surpris car cette silhouette lui rappelait quelqu’un qu’il avait vu récemment dans sa précédente commande spéciale.
S’étant aperçu de leur entrée, le directeur se retourna.


“ Ah, madame Nioli ! Et vous devez être monsieur Belo je suppose.
- Enchanté de vous revoir monsieur.
- On s’est déjà vu ? Je ne m’en souviens pas.
- Croisé serait un terme plus exact. je vous ai aperçu brièvement samedi quand je suis venu chercher mon passe. Vous ne m’avez pas vu car vous étiez en grande discussion avec madame ici présente.
- C’est possible... Laissez moi vous présenter monsieur Hébrar.”


L’homme se retourna. Thomas eu un grand mal à dissimuler sa surprise car devant lui se tenait Michel. Le garde du corps personnel du président qu’il avait braqué quelques semaines auparavant.
Que diable faisait-il la ? Thomas parvint à réfréner sa curiosité. Il allait laisser Michel lui donner toutes les raisons de sa présence ici. Poser des questions risquerait de se montrer dangereux s’il en prenait l’initiative. Durant un court laps de temps pourtant, Thomas se demanda s’il n’était pas tombé dans un piège quelconque. la future conversation allait, il l’espérait, apporter quelques précisions.


“Ravi de vous connaître monsieur Belo.”
Thomas serra la main sans plus de force qu’il n’en fallait. Il n’avait aucune inquiétude quand à une reconnaissance possible. Il avait une couleur de cheveux différente, des lentilles de couleur, une barbe teinte et il avait également légèrement obscurcit sa couleur de sa peau afin de la rendre plus mate. Thomas fit bien évidemment attention à ne pas fixer exagérément Michel droit dans les yeux. Il l’avait fait lors de leur rencontre précédente et il était possible que Michel ne reconnaisse l’intentité du regard qu’il avait alors porté, en dépit de toutes ses précautions présentes.


“ Moi de même, monsieur...
- Hébrar. Michel Hébrar.
- Monsieur Hébrar ici présent nous est délégué par l’ Elysée. Il se peut que nous soyons la cible très prochainement d’une vaste opération d’espionnage industriel.
- Encore ?
- Ma chère Cassandra, vous n’ignorez pas que dans notre branche, l’espionnage est une pratique courante hélas.
- Je le sais bien mais quand même... Nous avons déja repoussé trois tentatives depuis le début de l’année. La sécurité est sur les dents et nous réclame des moyens supplémentaires. Notre budget commence à en souffrir et l’ambiance générale se dégrade depuis que vous avez imposé un check-up général des disques pour dénicher les fuites internes.
- Croyez bien que je ne l’ignore pas, Cassandra. mais cette fois-ci, nous avons de bonnes raisons de craindre le pire, n’est-ce pas monsieur Hebrar?
- Hélas pour vous, en effet. Nous avons acquis la certitude que vous allez être victime d’un redoutable pirate informatique. Nous ne connaissons pas son identité mais nous en savons assez sur ses méthodes pour envisager une riposte rapide et efficace.
- Excusez-moi, dit Thomas, mais je ne vois pas comment un pirate pourrait infiltrer le système informatique. Il n’est pas relié à l’extérieur à ce que je sais. Même les serveurs sont isolés du reste du parc à ce que j’ai compris.”


Thomas, qui ne pouvait se permettre de poser certaines questions, comme de savoir ce que Michel faisait là et comment il avait appris pour sa mission, pouvait en revanche laisser son alter-ego se demander comment infiltrer une Tour d’Ivoire. Avant même que Merlot de réponde, Thomas se faisait une petite idée sur la question...


“ Sans trop vous en dire mon cher Belo, ce n’est pas tout à fait exact. Il existe un lien entre les serveurs internes et les autres machines. Personne dans la société n’est au courant à part nous et le chef du réseau. Il est évident que cette information est secrète au plus haut point. Vous même d’ailleurs, mon cher Belo, vous n’en saurez que le strict minimum pour le moment.
- C’est déjà une grande marque de confiance, monsieur.
- Ne me remerciez pas trop vite. Nous avons effectué une enquête rapide sur votre compte, au delà de votre cv.
- Dans notre secteur, c’est une pratique courante, rassura Cassandra. Ma propre vie a été épluchée quand j’ai intégré Kalex il y a de ça onze ans.
- Je ne m’en formalise pas, rassurez-vous.
- Et...Vous ne voulez pas savoir ce que l’on appris sur vous et ce que l’on en pense ?
- C’est inutile monsieur. Vous savez beaucoup de choses sur moi et le fait que vous me parliez d’une chose aussi importante aussi librement devant moi suffit à me prouver que vous êtes satisfaits de votre enquête. Et de ma probité.
- Vous me plaisez, mon garçon. Vous êtes futé, et vous ne parlez pas pour ne rien dire. C’est une qualité trop rare dans notre milieu pour être soulignée.
- J’ai tout de même une question à vous poser monsieur Hebrar.
- Oui, laquelle ?
- Vous dites que vous venez de l’Elysée, non ? Je voudrais savoir en quoi notre société est si importante aux yeux de l’Etat pour que vous preniez la peine de nous prévenir de cette façon. Un simple avertissement de la part des services de police aurait suffit non ?
- En temps normal, vous auriez raison, Monsieur Belo. Mais le pirate que vous allez avoir à affronter est vraiment une personne à part. C’est un spécialiste de l’infiltration et de l’effraction. Nous ne pouvons rien prouver mais il est à l’origine du craquage des sécurités de plus de trois cent systèmes industriels éprouvés. Il entre, il prend ce qu’il veut et il sort par la grande porte pour revendre au plus offrant les progiciels piratés. On dit que sa fortune ainsi constituée est estimée à plus de neuf cent millions ( Si seulement, soupira Thomas intérieurement...). On ignore presque tout de lui. On ne sait même pas quel est son sexe.
- Que sait-on de lui alors ? Et que faire pour se protéger ?
- Nous avons un atout dans notre manche, reprit Merlot. Nous savons qu’il va venir nous frapper alors qu’en règle générale il attaque par surprise. Il doit s’attendre à des contre-mesures mais certainement pas qu’il est attendu. J’ai déja donné les ordres nécessaires afin que les serveurs soient équipés de fichiers fantômes destinés et à le tromper, et à le localiser. Si je vous ai fait venir ici, c’est pour que vous alliez prêter main forte à notre chef de réseau pour les transferts. Les vrais documents seront tous rassemblés dans le serveur de la première salle. La connexion sera évidemment coupée en prévision de son raid mais nous laisserons les passages actifs vers les trois autres serveurs qui tous seront plombés. Dès qu’il entrera, nous saurons ou il est. Une minute après nous aurons toutes les informations pour établir son identité. La police n’aura plus qu’à le cueillir.
- Et pour finir de vous répondre monsieur Belo, je suis autorisé à vous dire que le président lui-même a été mis au courant de la tentative de notre pirate. Monsieur Laudec a à cœur de protéger un secteur de pointe pour le bien de notre économie.
- Sous-entendriez-vous que le pirate a déjà un acheteur potentiel et que ce dernier est étranger ?
- Eh bien... C’est l’hypothèse la plus probable. En France il n’y a pas une société qui aurait intérêt à se livrer à de telles pratiques. Si elle se faisait prendre, les conséquences en seraient terribles pour elle, se hasarda Michel.
- Admettons... J’ai un peu de mal à croire a cette hypothèse pour parler franchement. Monsieur Merlot, quel est votre avis sur la question ?
- Je suis d’accord avec vous, Belo. Rien que d’ici, je peux voir le siège d’un vrai repaire de requins.”


Merlot, à n’en pas douter, désignait Invetris de ces mots assassins. Le bâtiment brun situé de l‘autre coté de la technopole et bien visible depuis le bureau du directeur, abritait la société qui avait engagé Thomas pour faire à peu près ce dont ils avaient parlé ces dernières minutes.


“ Cette foutue canaille de Darel est non seulement un incapable dans le domaine de l’informatique, mais en plus il est capable de tout. Je me souviens que lorsque l’on était en cours de gestion ensembles, il avait la sale habitude de piquer les idées de ses “amis” et de les utiliser sous son nom. Ce gars n’a qu’un seul vrai talent. Il sait s’entourer des meilleurs. C’est la raison pour laquelle sa boîte a vécu aussi longtemps, mais on dirait que son flair l’a lâché. Dans un an, Invetris ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
- Vous ne le portez pas dans votre cœur, monsieur Merlot...
- Vous feriez pareil, monsieur Hebrar, si quelqu’un vous avait volé votre... Enfin. C’est du passé tout cela. Et aujourd’hui, nous devons nous concentrer sur autre chose. Cardon, le chef réseau, vous attend dans cinq minutes maintenant. Vous pouvez y aller, j’ai encore des points à régler avec monsieur Hébrar...”


Henri et Cassandra, suivant l’ordre, quittèrent la pièce. Passant devant, Cassandra ne put contenir longuement son inquiétude. Son visage, parfaitement maquillé, ne reflétait rien d’autre qu’ne sourde crainte de perdre tout ce à quoi elle avait consacré l’essentiel des onze dernières années de sa vie.


“ Dites moi, Cassandra, le système informatique est-il si défaillant que ça au niveau de la sécurité ?
- Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?
- Votre voix ces cinq dernières minutes. et votre visage actuel également.
- Vous êtes très observateur, monsieur Belo. Mais je crois que vous interprétez mal mes réactions...
- Comment cela ?
- Je suis inquiète, c’est vrai, mais seulement au sujet du futur projet Ménalis. De son succès va dépendre une bonne partie de l’avenir de Kalex. Invetris est au bord du gouffre mais malheureusement nous les suivons de près, il faut bien le reconnaître.
- Cela va si mal que cela ?
- A vous je peux le dire, comme assistant de direction, il est normal que vous connaissiez la situation. Oui, la société va mal. Nous avons misé pendant trop longtemps sur les mises à jour de notre produit phare, le progiciel Execompta. Nous sommes même arrivés pour la dernière génération à nous limiter à le rendre compatible aux systèmes d’exploitations parallèles, sans apporter de réelle nouveauté, et bien sûr le marché s’en est ressenti. Nos ventes ont plongé et nous avons du licencier plus du quart de nos effectifs. Vous aviez je pense remarqué les bureaux vides n’est-ce pas ?
- Franchement c’était difficile de ne pas les voir... Les utiliser comme remises de luxe pour vos anciennes machines et vieux serveurs...
- Les choses changeront avec Ménalis. Nous pourrons réembaucher et nous pourrons peut-être enfin avoir une protection informatique digne de ce nom...
- Elle est si poreuse que cela ?
- Pas vraiment, mais nous sommes loin du top en la matière. Cardon, le chef de la sécurité informatique, fait ce qu’il peut avec ce qu’il a, c’est à dire pas grand chose. Il est doué, vous allez le voir. C’est lui le chef des “C boys” d’ailleurs.
- Les “C boys” ?
- Le personnel chargé de la maintenance et de la mise à jour des programmes. Bien qu’isolées de l’Internet, nos machines sont liées entre elles et peuvent s’échanger les données dans une certaine limite mais monsieur Merlot, qui a une grande phobie des fuites, a interdit à tout le personnel de faire les mises à jour de programmes eux-mêmes. Ce sont les “C boys” qui le soir effectuent les sauvegardes générales et qui updatent les systèmes d’exploitation quand le besoin s’en fait sentir. Ils sont également les seules personnes à pouvoir ouvrir les tours et à manipuler les disques durs.
- Voilà qui n’est pas habituel...
- Question de sécurité. Cela fait partie de nos procédures. C’est aussi à cause de ces procédures que ni moi ni vous ne pouvons entrer en salles de développement sans être accompagné par un “C boy”. Et évidemment la salle nous est formellement interdite quand une de nos petites fourmis répare une carte crashée ou remplace un disque définitivement planté.
- Vous devez avoir de sacrées pertes de productivité...
- C’est le cas, et cela n’arrange pas évidemment nos affaires. Mais avec du temps, nous pourrons changer certaines mauvaises habitudes. Monsieur Merlot partira à la retraite dans trois ans et il sait que la personne qui lui succédera fera d’importants changements. Il supporte bien cette idée à condition de ne pas la lui rappeler continuellement. C’est pour cela que je n’ai pas insisté sur ces points lors de notre réunion de tantôt. Mais nous sommes arrivés. Au travail, jeune coq ! Montrez-moi de quoi vous êtes capables les mains dans les circuits...”