ICE


13/09/02


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“It’s a cruel, crazy, beautiful world...”


Claire, assise sur son éternel fauteuil roulant noir, ne comprenait visiblement pas la réplique de son patron. Pas au sens littéral du terme, non, elle maîtrisait bien l’anglais. Ce qu’elle ne comprenait pas, c’est ce que cette phrase venait faire dans la bouche de Thomas, à qui elle venait d’apporter le bilan mensuel d’Investigations et d’Intrusions.
Il n’y avait pourtant pas de quoi pavoiser... Presque comme à l’accoutumée, le résultat du mois précédent était catastrophique pour Investigations, et à peine positif pour Intrusions. A la chef comptable, elle avait déclaré une heure avant qu’elle craignait une charrette pour équilibrer les comptes. Bon, cela faisait presque un an que les comptes étaient dans le rouge et pourtant, Thomas ne semblait pas s’en inquiéter.


“ Monsieur Quentin... Comment va t-on faire ? Si cela continue comme cela, le mois prochain nous ne pourrons même pas payer nos employés...
- Nos employés ???
-Pardon, vos employés... Non, je vous parle sérieusement Thomas. Nous avons de sérieux problèmes cette fois ci et même vos “contrats” hors normes ne suffiront pas à nous aider cette fois-ci... Vu que vous n’en acceptez aucun malgré les nombreuses demandes...
- Claire, ma chère Claire... Je que je fais de ces missions hors services, cela ne regarde que moi. Pour le passif, même si cela ne me fait pas plaisir, je puiserai dans les réserves. Il y a de quoi tenir trois ans.
- A propos de ces réserves, justement, comment vous allez justifier cette fois leur arrivée ? La comptable en chef ne croira pas à un énième prêt bancaire. Surtout si vous oubliez encore de lui donner les bordereaux pour les remboursements et les intérêts...
- Vous avez décidé de me gâcher la journée, Claire ? Je sais parfaitement que notre comptable trouve bizarre mes capacités à trouver de l’argent aussi facilement que je le fait. Évidemment, je ne peux pas lui dire que le fric vient de travaux particuliers comme ceux que je fais mais croyez-moi, chère Claire, je saurai bien lui faire avaler une nouvelle couleuvre... Il faut juste que je trouve quoi lui dire, c’est tout...
- A moins de lui dire tout ce que vous faites... L’avantage est cela vous évitera de trouver de nouvelles excuses à lui raconter. Tiens c’est curieux ça... C’est toujours moi qui les lui raconte justement, vos excuses... Pourquoi ce n’est jamais vous ?
- Vous plaisantez j’espère... Justine n’est pas une mauvaise fille. Elle ne mérite pas que je lui accroche sur le dos une cible semblable à celles que nous portons tous les deux...Quand à savoir pourquoi c’est vous qui lui annoncez mes histoires à dormir debout, c’est simplement parce que j’ai horreur de cela, c’est tout.
- Je le sais bien... Mais à deux, nos capacités sont limitées. Vous êtes sur le terrain, moi je m’occupe des piratages. Il nous manque quelqu’un, Thomas. Quelqu’un qui...
- ...ne se mêlera pas de nos affaires... Je suis d’accord avec vous sur le fond, Claire, mais il n’en est pas question. Pas pour le moment en tout cas. Vous avez lu les journaux ? Pas les pages “micro”, hein...
- Pas vraiment. Je n’ai guère le temps pour cela vous savez...
- Eh bien si vous l’aviez, vous auriez lu ce matin que Invetris a été judiciairement liquidée. Et pour ne pas faire tache, son ancien PDG Darel a fait de même.
- Quoi ?
- Liquidé. Version officielle : overdose de barbituriques. Mais qui va se tuer aux somnifères en pleine journée, je vous le demande...
-...
- C’est la raison pour laquelle je ne prends pas de travaux spéciaux ces temps ci, Claire. Il y a trop de risques. Je veux laisser passer l’orage un petit moment et ensuite, je reprendrai du service.
- Darel, mort...
- Comme je vous l’ai dit. C’est vrai que la fin d’Invetris est une excuse valable. Mais croyez-vous qu’un PDG se suicide parce que sa boite coule ?
- Si c’était vrai, la chambre de commerce ne serait qu’ un grand cimetière... Mais cela ne règle pas notre problème immédiat.
- Lequel ?
- Nos finances...
- Nos finances ?
- Pardon, vos finances...
- Bon, Claire, vous allez faire ce que je vais vous dire. Vous allez prendre un annuaire quelconque. Vous me sélectionnez une dizaine de noms. Vous me les embauchez fictivement, vous faites toutes les déclarations bidons pour la compta et le mois prochain, nos employés fantômes seront au service d’un conglomérat quelconque qui vont payer rubis sur l’ongle des surveillances bidons. Cette couverture me permettra d’injecter de l’argent en cachette. Pour ce mois-ci on ne peut rien faire mais la somme que je verserai couvrira tous les frais, et largement. Dans deux mois au maximum, je reprendrai mes travaux habituels.
- Ça ne réglera pas la question... C’est reculer pour mieux sauter...
- Je sais, mais cela me donnera du temps pour trouver autre chose... Et même si... Mais ???”


Thomas s’interrompit. Une jeune femme, brune, venait de faire son apparition dans l’embrasure de la porte ouverte sans avoir signalé auparavant sa présence.


“ Bonjour Tommy, j’espère que je ne te dérange pas...
- Anne ! Quelle surprise ! Mais bien sûr que tu me dérange. Tu n’as toujours pas perdu cette sale habitude d’entrer sans frapper, hein ???”


Claire se retourna alors. La jeune brune, portant un tailleur bleu et une jupe de la même couleur, quoique légèrement plus foncé, affichait un grand sourire. Une très belle femme, se dit Claire. Dommage que son visage soit mangé par ces lunettes. Elles sont trop grandes pour sa figure.


“ Anne, je te présente Claire. Claire est mon second dans cette maison de fous.
- Enchantée, Claire...
- Moi de même, mademoiselle...
- Claire, voici Anne Beaulieu. Une bonne amie à moi. Elle est la sœur de mon ami Charles dont je t’avais déjà parlé. Alors, que me veux tu cette fois ci, Anne ?
- Je suis simplement passée te dire bonjour, Tommy. Je suis en congé et j’ai fait un petit détour avant de rejoindre Barcelone pour pouvoir te voir.
- Tu es en vacances ? C’est bien la première fois depuis...bien...combien de temps déjà Anne ?
- Eh bien depuis que l’on s’est vus la dernière fois ! Presque un an et demie !
- C’est vrai... On s’est vus à mon retour de voyage. Et comment va Charles, au fait ? J’ai essayé d’ appeler ton frère, mais je tombe toujours sur son répondeur, et il ne me rappelle jamais...
- Mon pauvre... pas très fort. Il se morfond depuis qu’il a été muté dans les bureaux... Et son mal ne s’arrange pas tu sais...
- C’est con...
- Tu l’as dit. Il déprime sec en ce moment, mais comme tu le sais, il ne veut plus l’aide de personne, du moins pour l’instant.
- C’est lui qui choisit...
- Malheureusement, il n’est jamais heureux dans ses choix, comme tu le sais d’ailleurs. Il ne m’a dit que tout dernièrement que son médecin avait du lui augmenter ses doses depuis six mois déjà. Alors tu vois à quel point il se renferme sur lui-même...
- Euh Thomas...
- Oui Claire ?
- Ce n’est pas que je sois insensible aux malheurs de tes proches, mais il va en arriver un autre, de malheur, si on ne termine pas l’analyse des bilans...
- C’est vrai... Excuse moi Anne, mais tu pars quand pour l’Espagne ?
- Ce soir, je prends un train de nuit. Je comprends, Tommy. On se retrouve en fin de journée ?
- Excellente idée. Je finis à 19 heures ce soir, on aura le temps de se manger un truc et de parler avant que tu ne partes. Reviens ici, on aura plus de temps. Ton train est à quelle heure ?
- Heu.. une heure du mat’. Oui, c’est ça.
- Alors on ira manger dans la presqu’île. Pour gagner du temps Anne, je te conseille de mettre tes valises en consigne à Perrache. On aura pas à repasser chez toi pour les prendre.
- C’est déjà fait, Tommy... Bon je te laisse, ton employée est sur le point de te ligoter pour t’obliger à rester. A plus tard Tommy...
- A ce soir, Anne.”


La jeune femme repartit alors, comme elle était arrivée, sans bruit. Thomas resta un petit moment à fixer la porte close, un petit sourire aux lèvres.


“ Dites moi, Tommy... Par pure curiosité, le dernier train pour Barcelone, il part depuis où, à tout hasard ? Vous le savez ?
- De la Part Dieu. Et il part à minuit. Et il ne passe pas par Perrache. Je le sais car j’ai pris ce train la semaine dernière quand je me suis...éclaté à Barcelone. Je ne pense pas avoir besoin de ton aide pour le moment, Claire, mais si tu veux passer un bon moment, tu es la bienvenue. Je crois que la soirée va être...passionnante. En attendant, je vais lui coller un morpion, à ma très chère amie menteuse. Juste histoire de savoir ce qu’elle va faire ces prochaines heures. Claire, vous pouvez vous en occuper ? Je finirai seul ces foutus bilans pendant ce temps.
- C’est parti patron...Au fait, c’est vraiment une amie ???
- Je n’en ai pas le moindre doute. Mais comme elle est gendarme, tu comprendras que je prenne quelques précautions avec elle tout de même...
- Et elle est flic en plus ? Vous avez l’art de nouer de singulières relations vous... Enfin, de votre part, le contraire serait surprenant... Bon j’y vais, à tout de suite, patron.”