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Thomas parvint sans encombres au palier
désigné. Étant passé par l’escalier ( règle
numéro neuf : ne jamais prendre l’ascenseur. Tu peux voir s’il
y a quelqu’un qui l’utilise mais si tu montes dedans, tu ne verras
pas ta cible s’enfuir par l’escalier...), Thomas repéra la
bonne porte. Elle était entrouverte et de l’appartement s’échappait
un fort son de télévision et, en écoutant bien, de sanglots
tout ce qu’il y avait de plus réels. Thomas, prudemment, pénétra
dans l’appartement. Il avait repris en main sa lame et pointait cette
dernière vers le bas. Il jeta de rapides coups d’oeil dans les
deux couloirs latéraux et, toujours attentif, entra plus en avant, vers
les bruits de larmes.
Il fut soulagé de voir Mehdi encore en vie. Ce dernier ne l’avait
toujours pas aperçu. Il se tenait toujours à genoux, la tête
au dessus d’un impressionnante flaque brunâtre et fortement odorante.
Ok... Se dit Thomas. Un regard sur la forme dans le fauteuil et l’odeur
cuivrée qui flottait en plus dans la pièce lui permit de reconstituer
le drame récent. Le tueur avait commencé par le jeune homme dans
le fauteuil (sans doute ce Youssef. Je parierai qu’il avait un Desert
Eagle dans la main il n’y a pas si longtemps...). Puis il était
parti. Pour où ? Tuer Mehdi ? J’ai averti sa mère. La frousse
que je leur ai filé va les dissuader d’ouvrir à d’autres
personnes qu’à Mehdi. Et Hassan, enfin, si c’est lui, ne
pourra pas insister trop longtemps. Le raffut que j’ai fait aura alerté
le voisinage. Donc Mehdi et ses proches sont en sécurité, du moins
pour l’instant. Donc que va t-il faire ? Pour ce soir, plus rien. Mais
dès demain, le groupe passera à la vitesse supérieure.
C’est maintenant qu’il faut frapper.
“ Mehdi Elhadj ?”
Après avoir rangé sa lame, Thomas posa sa question de pure forme
afin d’attirer l’attention de son interlocuteur. Il avait aussi
pris la précaution de fermer la porte d’entrée...Mehdi,
en entendant son nom, se dressa d’un geste vif sur ses deux jambes. Il
était un peu paniqué. Normal : il était à coté
du cadavre de son meilleur ami, le tueur était peut-être tout proche
et un inconnu qu’il n’avait pas entendu s’approcher venait
de l’interpeller...
“ Que... T’es qui toi ?
- Je ne te veux pas de mal. Je suis là pour t’aider...
- Putain mais t’es qui toi ??? Casse toi ! Tire toi j’ai un flingue
!”
Thomas vit que le jeune homme pointait un objet au travers de son blouson. Doigt
ou flingue ? Son expérience lui avait appris que dans 99 pour cent des
cas, on avait affaire à un index dissimulé. Mais Thomas n’était
pas d’humeur joueuse. Il décida de calmer le jeu à sa façon...
Thomas, en signe de bonne volonté, leva les mains. Il fit toutefois attention
à se placer de façon à se trouver juste à coté
du petit meuble à chaussures sur lequel se trouvait un immonde mais utile
petit vide-poches en marbre.
“ Ok ok...Reste calme... Je suis juste là pour te venir en aide...
- Tu crois que je vais te croire ? C’est toi qu’a saigné
mon pote, ouais ! Putain tu vas y passer !”
D’un geste brusque, Thomas s’empara du lourd bibelot. Tout en décalant
son corps sur sa gauche, il visa le corps de Mehdi et il lança le bloc
de marbre qui toucha Mehdi à la poitrine. Sous le choc, Mehdi bascula
en arrière. Dans le même temps, se servant de sa jambe gauche comme
d’un appui, Thomas bondit sur le jeune homme et usant de son inertie,
il bascula Mehdi en arrière. Il toucha violemment le sol et en fut étourdi
un court instant. Ce moment fut suffisant à Thomas qui asséna
un violent crochet du gauche. Mehdi, lourdement frappé, sombra immédiatement
dans une inconscience dont il ne sortit que dix bonnes minutes plus tard.
“ Que...Aïe...
- Tu te réveilles enfin... Je commençais à m’inquiéter
un peu...
- Ahhh j’ai mal....
- Tiens, met ça, ça ira mieux.”
Thomas, qui était assis dans le canapé, jeta à Mehdi un
sac plastique fermé et empli de glace.
“ Merci...Aïe...
- Quand tu le pourras, j’ai aussi préparé un peu de pain
et de lait pour toi. C’est sur la petite table.
- Du quoi ?
- Pain et lait. Avec ce que tu as vomi, ta gorge et ton œsophage doivent
être irrités. Trempe la mie de pain dans le lait. Le mélange
calmera ta douleur et le lait diminuera le taux d’acidité de ton
estomac.”
Assez incrédule, Mehdi vit en effet à la place désignée
un grand bol rempli d’un liquide blanc et, à coté, une baguette.
Il reporta son regard sur l’inconnu qui, toujours assis, tenait cette
fois pensivement dans sa main une arme à feu. Instinctivement, Mehdi
porta la main à sa poche, mais l’arme qui s’y trouvait avait
disparu...
“ C’est ça que tu cherches ?
- ...
- Desert Eagle. Je ne suis pas vraiment fan des armes israéliennes, mais
je dois dire que c’est un beau pistolet, quand il est bien entretenu...
C’est drôle quand on y pense...
- ...
- Oui, c’est celui que tu avais. J’ai bien fait de me méfier
de ta poche de blouson...Eh bien qu’est-ce que tu attend ? Mange. Sinon
le feu dans ta gorge va empirer, ça je peux te le garantir.
- Qui... Qui êtes vous ? Je...Je crois vous avoir vu quelque part deja
non ?
- Tu peux ! Tu pilotais la moto sur laquelle ton défunt pote essayait
d’aligner ma meilleure amie !
- C’est... C’est vous le type avec le gros flingue !
- Content de voir que tu te souviens de moi...
- Que... Qu’est ce que vous allez me faire ???
- Je vais finir par te forcer à avaler ce lait si tu ne l’ingurgites
pas dans la minute ! C’est pour toi que je dis cela. Plus tu attends,
plus tu risques un ulcère.”
Un peu abasourdi, Mehdi, dont la gorge était effectivement en feu, finit
par boire le lait. juste une gorgée pour commencer. Puis, voyant que
le liquide n’était visiblement pas empoisonné, il but le
bol entier et s’en resservi un second. Ceci fait, il reposa le bol vide,
un peu apaisé.
Ayant un peu recouvré ses esprits, il remarqua alors une grande tache
blanche sur son coté droit. Il se rendit compte alors que le corps de
son ami gisait toujours dans le fauteuil. La seule différence résidait
dans le fait que le cadavre était désormais recouvert d’un
grand drap plus vraiment blanc par endroits.
La couverture mortuaire rendait aux yeux de mehdi la triste fin de son ami plus
réelle encore, plus définitive à ses yeux. Nerveusement,
il se mit alors à pleurer de longs instants. Thomas, qui ne le quittait
pas des yeux, le laissa se vider de son eau. Quand il estima le moment venu,
il reprit alors...
“ Tu as eu de la chance. Je pense que ton assassin t’as raté
de quelques minutes seulement.
- Mon...asssasin...
- Ils ont décidé de vous tuer. Non seulement pour vous faire payer
votre échec, mais aussi car ils sont sur le point de réussir,
et ils commencent à nettoyer leur réseau. Seuls les têtes
pensantes et les personnes vraiment importantes à leurs yeux en réchapperont.
Les petits, les sans-grades... Ils vous tueront tous.
- Pour...Pourquoi...Je leur ai toujours obéi en tout point...
- Simple question de sécurité. Ils vont bientôt entrer en
phase de production massive. Ils ont investi des millions et ils ne laisseront
personne menacer leurs intérêts. C’est la procédure
normale...
- Putainnnnnn....
- Je comprend ce que tu ressens. Il faut que tu saches que maintenant, tu n’as
qu’une seule façon de t’en sortir.
- Ah oui ? Et comment ?
- C’est de frapper en premier. Je ne suis pas là pour te tuer,
tu as dû le comprendre maintenant.
- Vous êtes là pour quoi alors ?
- Excellent question... Pour faire simple, la femme que tu as aidé à
essayer de tuer est une amie à moi. Alors je l’aide à mon
tour.
- Vous êtes un keuf ?
- Non, pas du tout. Je les aide, c’est tout.
- Merde... Ma mère !
- Quoi ta mère ?
- Ma mère ! Mes sœurs ! Elles sont en danger ! Si jamais il va chez
elles...
- Calme toi... Je suis déjà passé chez toi. Elles vont
bien ! Et ça m’étonnerai beaucoup qu’elles leur ouvre
leur porte à ton pote Hassan.
- Comment vous savez son nom ?
- Mehdi, enfin ! Les flics ne sont pas si nuls que ça tu sais... Ils
ignorent encore pas mal de choses, mais avec toi de leur coté, je pense
que tout sera réglé en quelques heures.
- Qu’est-ce qui vous fait croire que je vais vous dire tout ce que je
sais ?
- L’envie de vivre.
- ...
- Tu es condamné, Mehdi. Je te l’ai déjà dit : ta
seule chance de t’en sortir, c’est de les frapper en premier. Collabore
avec nous et je te jure que non seulement personne ne s’en prendra à
toi, mais je ferai tout pour que tu t’en sortes le mieux possible.
- Comment ça ?
- Mehdi, tu es complice d’ une tentative de meurtre sur un officier de
gendarmerie. Tu fais partie d’un réseau qui tente de mettre au
point une nouvelle dorgue très puissante et très dangereuse. Et
pour couronner le tout, tu te trouves sur le lieu d’un crime assez sanglant,
et il y a tes empreintes partout... J’ai besoin de continuer ?
- Je suis foutu alors...
- Non Mehdi. Aide nous à les coincer, et je te promet que ta mère
n’aura pas honte de toi...”
En voyant le visage de Mehdi, Thomas sut qu’une nouvelle fois, il avait
fait mouche avec ses paroles.
“Je ne sais pas depuis combien de temps tu es avec eux, mais tu en sais
suffisamment pour nous aider. Dis oui, et dans une heure, ta famille sera définitivement
en sécurité.
- Je...Je ne sais pas quoi faire...
- Je te comprend tu sais. Tu es à un tournant décisif de ton existence.
Du choix que tu va faire maintenant, tout va dépendre. Ton avenir. L’avenir
de ta famille.
- Je... Non, je ne sais pas...
- J’ai eu accès à ton dossier pénal, Mehdi. Jusqu’ici,
tu n’as commis que des délits mineurs. Tu as une bonne chance d’avoir
un bon avenir, Mehdi. Il te suffit juste de le vouloir.”
Un avenir...Putain s’il savait...
“ C’est que... Ils m’ont aidé déjà...
Je n’ai plus rien fait de mal depuis que je suis avec eux, tu sais...
J’ai retrouvé le chemin de Dieu alors que je l’avais abandonné
depuis des années...
-...
- C’est vrai ! Ils m’ont tant donné ! Je ne faisait que les
remercier...Putain...Et ils veulent me tuer...
- Ils ne sont pas ta famille, Mehdi. Ta famille est chez toi. Elles ont peur
pour l’instant. Elles ont peur pour toi. Ont-ils peur pour toi ? Ils n’ont
peur que de toi, de ce que tu sais et de ce que tu pourrai dire qui leur serait
nuisible. Ils ne sont pas tes amis. Un ami se met en quatre pour t’aider.
Pas pour te tuer. Ils ont fait avec toi comme avec des milliers d’autres.
Ils t’ont utilisé. Pour eux, tu n’es rien d’autre qu’un
instrument que l’on jette quand il commence à être trop souillé
ou trop émoussé. Crois tu vraiment qu’un musulman qui se
respecte ferait du trafic de drogue ? Je ne crois en aucun Dieu, Mehdi, mais
je sais que le tien réprouve tout ce qui nuit à sa Création.
Et qu’il n’autoriserait aucun de ses croyants à empoisonner
ses semblables.
- Je...
- Crois-tu qu’un imam qui se respecte autoriserait ta mise à mort
?
- Il...Il ne le sait peut-être pas...
- Sois lucide, Mehdi...Tu sais qu’il y a un tueur professionnel dans la
partie. Et ton malheureux ami sous ce drap fréquentait la mosquée
avec la même assiduité que toi. Et ils l’ont tué.
- Youssef...
- Et le prochain drap, il est pour toi, Mehdi.
- Non...Je...Je ne veux pas mourir...
- Alors aide nous, Mehdi. Aide nous, et tu vivras. Je t’en fais la promesse.
- Mais...Si je parle, ils le sauront...
- Si aucun n’en réchappe, alors cela n’aura aucune importance.
Tu as la chance de te sauver, Mehdi. Tout ce que tu as à faire, c’est
de tout nous dire.
- Je...Je sais pas...Pourquoi je vous ferais confiance ? Vous pouvez m’utiliser
aussi et me jeter après, qu’est-ce qui pourrait vous en empêcher
?
- Rien Mehdi. On pourrait te faire parler, et ensuite te boucler pour les vingt
prochaines années à venir. On pourrait aussi ne rien faire et
attendre d’en savoir plus sur le réseau, et te laisser te faire
tuer toi et ta famille pour les laisser croire que nous ne savons rien et espérer
coincer les têtes pensantes du réseau plus tard. Nous pouvons tout
faire. Dans ton intérêt, comme contre. Tu es entre deux feux maintenant,
et tu dois choisir quel brasier te brûlera le moins.
- Tu parles d’un choix...
- Pense au fait que tu l’as toujours... Ton ami ici présent n’aura
plus jamais la chance de pouvoir choisir.
-...
- Je ne te presserai pas de toute façon. Si tu penses avoir besoin de
temps, je peux te laisser seul...
- NON ! Non..Je veux dire...Si je parle...Il ne m’arrivera rien ?
- Tu vivras. C’est tout ce que je peux te promettre. Le reste ne dépend
pas uniquement de moi.
- Je...Je choisis de vivre alors. Qu’est-ce que vous voulez savoir ?
- Tout. Mais suis-moi, ce n’est pas le lieu idéal pour parler.
Je connais quatre personnes qui meurent d’envie de t’entendre, et
je ne voudrai pas les faire attendre plus longtemps.”
D’un pas mal assuré, Mehdi emboîta le pas de Thomas, qui
ouvrait la voie. Avant de quitter l’appartement, il jeta un dernier coup
d’oeil sur le corps désormais inerte de son ami. La vision l’empli
à nouveau d’une immense tristesse, mais également d’une
autre sensation. La sensation qu’il venait de faire le bon choix. Serrant
les dents, Mehdi franchit alors la porte, et le seuil de sa vie nouvelle.