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La journée passa calmement. Thomas utilisa la majeure partie de son temps à se battre contre des chiffres tous aussi mauvais les uns que les autres. Après le relatif fiasco de sa précédente opération contre Kalex, il avait du stopper provisoirement ses opérations parallèles pour d’évidentes raisons de sécurité. Et cette décision pesait durement, non seulement sur son moral (en chute), mais aussi sur ses finances cachées (stagnantes) et sur ce qu’il avait promis de faire. La raison qui le poussait à faire tout cela. Sa Mission. Malgré tout ce qu’il faisait, malgré tout ce qu’il endurait, malgré tout ce qu’il allait devoir faire et endurer par le futur, rien d’autre ne devait compter que son Travail.
Et pourtant, son échec le gênait. Bien sur, parce qu’il avait perdu pas mal d’argent, mais surtout parce qu’il avait perdu en partie confiance en lui.


Quel idiot il avait été... Si seulement il avait pris le temps d’enquêter un peu plus sérieusement sur Darel, il aurait découvert qu’il était télécommandé par l’Elysée. Il aurait alors décliné l’offre et rien de tout cela ne se serait passé. Ni le pseudo-vol, ni la mort de Darel, ni même l’incarcération de Hebrar, qu’il avait apprise par espionnage des services de police. Michel payait cash sa participation à l’opération qui devait le piéger. Thomas était d’ailleurs à peu près certain que sans le lien qui l’unissait à son ancien patron, le président, Michel aurait subi également le triste sort de Darel.
Mais quel idiot... Et maintenant, il multipliait les contrôles sur des opérations ordinaires et légales. Il perdait du temps et de l’énergie à s’assurer que l’on ne tentait pas à nouveau de le piéger... Si c’était le but de l’opération Kalex, eh bien il fallait reconnaître que l’Elysée avait réussi son coup. Pour la première fois depuis longtemps, Thomas avait peur. Et agir sous le coup de la peur ne le conduirait qu’à un désastre plus grand encore.
Thomas savait bien évidemment tout cela. Il essayait de se raisonner. mais peine perdue. Le doute semé en lui avait germé et les racines du mal étaient implantées bien au fond de son être.


Oh bien sur il essayait de se raisonner, de faire marche arrière mais rien à faire. Il faudrait du temps pour que l’échec et ses funestes conséquences ne finissent par s’effacer. Mais ce ne serait pas encore pour tout de suite. Et la curieuse visite d’Anne n’était pas faite pour améliorer les choses, loin de là... Bon, c’est une amie. C’est la sœur d’un homme à qui je donnerai ma vie si le besoin s’en faisait sentir. N’aurais-ce pas dû être lui qui aurait dû avoir à remplir cette Mission, s’il n’ avait pas quitté le...service quelques mois avant pour pouvoir se soigner ?
Le cours d’une vie est une chose bien étrange... Un geste oublié à un moment précis, et toute une vie en est changée à jamais. Et d’autres, avec elle. Si seulement Charles n’avait pas pris la décision d’oublier un soir le risque qu’il courrait à coucher sans prendre la plus élémentaire des protections...


Mais cette précaution, il a choisi de ne pas la prendre. Et aujourd’hui, il en paye le prix. Il va même le payer de sa vie, peut importe le temps que cela prendra. Si j’en crois Anne, le processus est déjà bien entamé, malheureusement... Et conséquence inattendue de cela, c’est moi qui me retrouve à sa place. Aurait-il fait comme moi ? Fait la même erreur ? En aurait il fait d’autres ?
Et moi ? Je peux bien parler, moi, de funeste décision... J’en ai pris déjà bien quatre, dans ma vie... pas mal, pour un homme de vingt-six ans seulement... Ça augure bien de la suite, en tout cas.
Le fil des pensées tristes de Thomas fut interrompu par le bruit que fit la porte frappée. Après que Thomas eut donné son approbation, l’homme entra. Thomas allait quitter son travail dans cinq minutes et c’est à ce moment convenu que Éric, l’homme qui avait été chargé par Claire de suivre Anne, entra faire son rapport...


“ Alors, monsieur Nor. Racontez-moi tout.
- Eh bien monsieur Quentin, ce sera vite fait. La jeune femme que vous m’avez fait suivre est sortie de l’immeuble à dix heures ce matin. Elle a pris le bus pour le centre ville. Elle est descendue à Bellecour et là elle est allée au cinéma.
- Au cinéma ?
- Oui, elle est entrée à la première séance. Elle est allée voir un navet ricain et ensuite, elle y est retournée. En fait, elle a passé toute la journée enfermée dans les salles. Elle n’en sortait que pour choisir un autre film, au hasard, d’après ce que j’ai vu.
- Toute une journée dans un lieu public, cette femme a visiblement peur d’être seule... Comme vous êtes ici, je suppose qu’elle là aussi, non ?
- Oui. Nous sommes arrivés depuis une demi-heure en fait. Je ne l’ai quittée que lorsqu’elle allait aux toilettes. Et pour venir vous faire mon rapport, monsieur.
- C’est parfait, Éric. Vous pouvez partir. Au fait, elle vous a repéré ?
- Sincèrement, je ne le sais pas. J’ai toujours fait attention à ne pas prendre mes billets à la même caisse qu’elle, mais à celle d’à coté. Et dans la salle je me mettais à une place différente à chaque fois, tout en faisant attention à voir sa tête se détacher sur l’écran. Si elle m’a vu, elle ne m’a pas identifié comme étant un danger, monsieur.
- Bon, ce sera tout alors. Merci encore.”


Thomas congédia Éric, qui s’en alla. Encore un mystère de plus... Mais y a-t-il un mystère ? Anne est gendarme. Elle a une profession dangereuse, et je la connais suffisamment pour savoir qu’elle n’est pas effrayée par n’importe quoi. Soit elle est très menacée, soit on me monte un nouveau bateau.
De toute façon, il n’y a qu’une seule façon de savoir de quoi il en retourne...
Sur ce, Thomas enfila une solide veste de cuir sur les épaules et il sortit de son bureau. Il descendit un étage et entra dans la salle d’attente réservée à sa clientèle. Anne était seule à cette heure là. Elle posa le magazine qu’elle avait en mains quand elle vit Thomas passer la tête dans l’ouverture de la porte.


“ Anne, ma chère Anne, comment s’est passée ta journée ?
- Mortellement ennuyeuse. J’avais hâte de te revoir, tu sais.
- Et pourquoi donc ?
- Je t’en dirai plus un peu plus tard, si tu le veux bien. Je préfère oublier un peu mon histoire pour le moment, même si ce n’est que pour une heure. Tu m’emmènes où ?
- Un charmant petit bouchon que je connais bien, c’est près de la gare. Tu ne perdras pas de temps après.
- Toujours adepte de la pure diététique à ce que je vois...
- Hé ! On n’a rien sans rien ! J’ai un métier éprouvant et je suis trop viandard pour brouter une feuille de salade à trente sacs dans le dernier restau à la mode... Mais ne t’en fais pas, ils en font aussi, des salades...
- Merci de te faire du soucis pour moi. On y va comment ?
- On va prendre le métro, c’est plus rapide à cette heure. La station n’est pas loin et de toute façon j’ai laissé ma voiture chez moi aujourd’hui. C’est un crime de rouler par un beau temps pareil.
- C’est vrai qu’il fait très beau. C’est à se demander comment on peut supporter un blouson pareil par ce temps...
- Je vois que comme le veut l’adage, être flic est plus une nature qu’un métier pour toi...
- On ne se refait pas... Et puis je suis gendarme, pas policier... Je ne suis pas pour la guerre des polices, mais je tiens à ce que l’on fasse bien le distingo.
- Je me suis toujours demandé pourquoi on gardait deux forces de maintien de l’ordre concurrentes. Mais bon je ne veux pas ouvrir ce débat ce soir. Je suis trop content de te revoir enfin...
- C’est gentil. mais je ne rappelle pas d’avoir croulé sous tes appels. Ni de t’avoir souvent vu chez moi. Tu sais pourtant que je vis à quelques kilomètres d’ici depuis quatre ans.
- Je sais. C’est pile un an avant que tu m’aies avoué que tu en pinçais pour moi... C’est une soirée que je ne suis pas prêt d’oublier.
- Et moi donc... J’ai eu le coup de foudre pour toi, c’est tout. Ça arrive. Mais je dois reconnaître que tu as été correct en me disant de suite que je n’avais aucune chance avec toi. J’ai des amies pour qui ça n’a pas été le cas...
- Que veux-tu... J’en ai souvent parlé avec Claire, tu sais. Elle est ma meilleure amie et sans doute la seule personne au monde à qui je peux ouvrir mon cœur sans risque. Non que cela arrive mais bon, je sais que je peux lui en parler le cas échéant.
- Ça n’arrive jamais ?
- Non. Je me prend parfois à espérer le contraire mais chaque jour qui passe me le confirme encore plus. Je n’aime plus. Je me sens encore incapable d’aimer à nouveau. Et pour tout dire, je ne suis pas certain de le vouloir à nouveau.
- Je ne veux pas me mêler de ce qui me regarde pas, mais bon, ça fait combien de temps exactement...
- Six ans. Enfin, un peu plus. ça fait six ans que c’est arrivé et pourtant, rien n’a évolué sur ce plan là.
- Attends Thomas, tu veux me dire que tu n’as plus eu de rapports sexuels depuis six ans ?
- Oh non ! Parfois je vais me défouler au sauna.. Je te parle d’amour, Anne. Pas de sexe...
- Ohlala... Mais pourquoi j’ai posé cette question moi...
- Il n’y a rien de mal. De mon point de vue en tout cas. Je ne t’en veux même pas de m’avoir menti ce matin quand tu m’as fait croire que tu partais en vacances à Barcelone...
- C’est gentil. C’est gentil aussi de m’avoir fourni un garde du corps sans m’en avertir...
- Ah tu l’as vu ?
- Il a tout fait pour rester discret, tu sais. Mais il en faisait tellement que je ne voyais plus que lui, pratiquement... J’espère qu’en te disant ça je ne vais pas lui nuire, à ce pauvre garçon...
- Tranquillise-toi... C’était une mission au débotté, il ne pouvait pas monter une couverture acceptable en si peu de temps. Mais là tu dois comprendre que tu dois m’en dire plus, Anne.
- Je vais le faire, Thomas. Mais avant, je veux manger quelque chose. J’ai l’impression que je ne pourrai pas tout sortir si j’ai le ventre vide. Et j’ai vraiment envie de tout te dire, Thomas. J’ai si peur...Si peur...”


Anne se blottissait désormais contre Thomas. Elle serrait son corps contre le sien de façon à évacuer quelque peut la peur qui la rongeait. Thomas se promit de n’aborder le sujet que lorsque Anne le lui autoriserait. L’affaire devait être d’importance car Anne n’avait par la passé jamais fait preuve d’autant d’inquiétude. Oh elle avait eu peur, c’est une chose tout à fait normale. Elle disait qu’un gendarme qui n’avait jamais peur était soit à la retraite, soit mort.


Et Thomas, à ce moment-là, se promit de ne pas en rajouter en lui disant qu’il venait de repérer à nouveau sur les reflets de la rame un homme d’une trentaine d’années qui les suivait apparemment depuis la sortie de l’immeuble. Il garda donc le silence, laissant Anne lui serrer le corps toujours d’aussi près. Changeant de ligne, Thomas surveilla d’un coin de l’oeil l’individu qui les suivait toujours. A leur sortie du métro pourtant, l’individu accéléra la cadence de ses pas et dépassa les deux protagonistes, s’engageant dans l’escalier conduisant au tramway, sans un regard pour ses deux cibles. Thomas se demanda alors s’il n’avait pas été un poil parano sur ce coup-là. Après tout, beaucoup de monde travaillent dans le 9e maintenant que le quartier a été reconverti en bureaux et centres d’affaires. Et beaucoup vivent à l’est de la ville. Pas étonnant alors que Thomas ait pu avoir l’illusion d’être suivi.
Par prudence toutefois, Thomas se promit de rester vigilant.


Sortant de la gare, Thomas et Anne empruntèrent la place adjacente et s’enfilèrent dans une de ces charmantes petites rues du 2e arrondissement, si belles à parcourir et si polluées par les véhicules qui s’obstinaient à y circuler malgré l’étroitesse des voies et le manque absolu, régulier et connu de places de stationnement. A cette occasion, Anne se surprit à enregistrer dans sa mémoire les numéros de plaque des (nombreux, très nombreux !) véhicules irrégulièrement stationnés sur les places de livraison, pour handicapés, ainsi que la file ininterrompue des voitures en double et triple file...


Vraiment, je ne peux me détacher de mon travail, se dit-elle. il va bien falloir pourtant...
Quittant la rue menant à Bellecour, Thomas et Anne passèrent par de petites ruelles suffisamment étroites pour ne laisser le passage à aucune voiture. Thomas avisa alors le petit restaurant, qu’il désigna à son amie.
C’est alors que venant de derrière, un puissant bruit de moto enfla dans l’oreille de Thomas. Sans se retourner, il sentit, grâce au bruit, les pneus crisser sur le léger pavage et il entendit le moteur augmenter son nombre de tours dans une proportion signifiant que son pilote augmentait à dessein sa vitesse dans un but précis.
Habitué de telles manœuvres, Thomas n’eut nul besoin non plus de se retourner pour voir que sur la moto mugissante, se trouvaient deux personnes. Un pilote, et un passager tenant une arme dans sa main.


Elle ou moi ?
Moi ou elle ?
Nous deux ?


Peu importe la cible. Ce qui comptait, c’était de réagir au moment propice. Au moment ou le tueur allait faire feu, et pas avant. Pour ne pas lui laisser le temps de corriger sa visée.
Thomas pressa légèrement son pas. Anne, qui n’avait entendu que tardivement le bruit de la moto, s’était presque arrêtée. Thomas n’eut aucun mal à lui prendre sa jambe d’appui avec la sienne et à faire ainsi chuter la jeune femme. Il pivota légèrement son corps de façon à présenter le dos, couvrant son amie de façon la plus complète possible.
Le tireur fit feu. Deux fortes détonations qui se répercutèrent sur les murs rapprochés de la ruelle. Pistolet, pensa Thomas. Si je ne réagit pas rapidement, dans le cas ou ils auraient manqué leur cible, ils feront demi-tour et la, ce sera game over...
Pas de douleur, se dit Thomas. Je n’ai pas été touché. Et le bruit entendu me fait dire que c’est le mur qui a été touché.


Réagis, bordel ! Lève-toi vite ! Ils vont repasser...


Comme le sentait Thomas, le tireur, voyant qu’il avait manqué sa cible, fit signe au pilote de faire demi-tour. Il remit en joue les deux corps étendus et... Non, il n’y a qu’un corps d’étendu...


L’homme au blouson. Il est debout.
Putain il a une arme !


D’un bond, Thomas s’était remis debout. En se relevant, il avait saisi de son holster son gros magnum 357 qui ne le quittait pratiquement jamais. Et quasi immédiatement, il pointa l’arme vers la tête casquée du tireur.
Voyant l’arme, le pilote de la moto n’attendit pas que son passager lui communique son ordre. Obéissant à son instinct de survie, il stoppa la marche de sa machine et, accomplissant rapidement un nouveau demi-tour, il repartit à toute vitesse vers le restaurant, qu’il dépassa, avant de disparaître dans une rue perpendiculaire.
Alors que le bruit de la moto disparaissait dans la circulation, remplacé par le brouhaha du voisinage qui se demandait ce qu’il venait de se passer, Anne, après s’être assurée qu’elle n’avait rien, se releva. Défroissant sa jupe d’un geste rapide, elle vit Thomas remiser dans sa poche sa puissante arme.


“ Que... Que s’est-il passé ?
- On y va.
- Que...
- Viens Anne. On met les voiles. Ils peuvent très bien revenir. Il y a une station de taxis pas loin. On va aller chez moi.
- Tu n’as...
- Rien ? Non. Je n’ai ni blessures, ni bonnes raisons pour m’expliquer pourquoi on vient de te tirer dessus. Et pour tout dire, je n’ai pas envie d’être là quand tes collègues viendront voir ce qui s’est passé. Alors on file.”