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“ Mekraoui...Josué...Halka...Marchand...Trémoux...Bencassan...Slimani et Vargan...”
En ce milieu d’après-midi, Thomas, se répétait mentalement
la liste des huit volontaires qui avaient au final accepté sa demande.
Huit sur vingt-deux... Ce score paraissait faible mais au vu des dangers encourus,
c’était un résultat honorable. Thomas avait noté
que les volontaires étaient soit célibataires, soit avaient des
enfants, mais majeurs ou proche de l’être et donc plus ou moins
établis dans la vie.
Logique, évidemment...
Pour ne pas perdre de temps, il les avait lâchés dans la ville
afin de rassembler le plus d’information le plus rapidement possible.
Mekraoui, un de ses employés les plus âgés, avait déjà
fourni une piste intéressante à Thomas. Un peu résigné,
il avait cessé de fréquenter la petite mosquée de son quartier
car, ces derniers temps, les prêches étaient devenus très
virulents. Pour la ville comme pour le pays, ce n’était pas une
nouveauté mais Thomas fut intéressé d’apprendre que
le changement d’imam avait eu lieu à peu près en même
temps que l’arrivée de la première vague d’importation
d’Ice. Et le nouvel officiant ne venait pas du Maghreb, comme les autres
avant lui, mais du nord de l’Inde. Du moins selon ses dires. Pour cette
raison, Thomas l’avait emmené avec lui en voiture, circulant lentement
dans les rues de la petite banlieue sud, cherchant avec de rapides coup d’oeil
des têtes intéressantes pour remonter la piste.
“ D’ou précisément ? Il vous l’a dit ?
- Tout ce qu’il nous a raconté, c’est qu’il est originaire
du Cachemire Indien. Il prétend avoir étudié en partie
en Iran avant de venir en Europe terminer sa formation en Angleterre.
- Encore un parcours tortueux... Il y a des raisons de ne pas le croire ?
- Qui peut le dire, patron... Dans la vie j’ai pu voir que c’est
un homme serviable, très sympathique et faisant le bien autour de lui.
Mais le vendredi... Allah m’est témoin, jamais je n’aurai
cru entendre de telles paroles dans la bouche d’un imam...
- Ses prêches sont si violents ?
- Les premiers non. J’ai toujours pratiqué ma foi dans les préceptes
de Mahomet, patron, et c’est pour continuer que j’ai fini par ne
plus aller à la petite mosquée de la rue Lénine. Mais plus
les semaines passaient, et plus ses sermons étaient emplis de colère
et de haine. Au départ, il faisait directement allusion au sort de nos
frères de Palestine, en priant Allah de les secourir par tous les moyens
possibles mais sans plus. Maintenant, il parle de ses vœux de nouvelle
Shoah pour les juifs. Et pour tous les non-mulmumans, il promettait a peine
pire quand je suis parti de la mosquée.
- Et personne ne l’a arrêté dans son escalade ?
- Ah patron... Vous ne connaissez pas le quartier... Ceux qui travaillent sont
peu nombreux et ils n’ont que des postes manuels ou peu payés.
L’imam a beau jeu alors de les aider dans leur vie de tous les jours et
en échange, eh bien soit ils ne disent rien, soit ils leur apporte un
soutien sans faille...
- Oui c’est un grand classique... La religion a toujours joué sur
la pauvreté pour faire valoir son influence. Il n’y a pourtant
que peu de violence dans ton quartier non ?
- C’est là le plus inquiétant. Je me rappelle qu’avant
son arrivée, il y avait du trafic et qu’après, le bizness,
comme disent les jeunes, a disparu ou presque...
- Laisse-moi deviner... Les jeunes trafiquants se sont découverts des
vertus cachées et une foi insondable ?
- Je sens bien vos sarcasmes, patron, mais je ne vous en blâme pas...
C’est ainsi que cela s’est passé. Le trafic s’est arrêté
et les barbes ont poussé. La police était trop heureuse que le
coin se calme alors ils ne l’ont pas arrêté. Les voiles ont
poussé par la suite pour de mauvaises raisons et ma religion est devenue
presque une honte à mes yeux...Qu’Allah me pardonne, mais quand
je vois cela, je ne sais si je pourrai à nouveau dire un jour à
un inconnu avec fierté que je suis musulman.
- C’est à ce point ? Tu connais mon point de vue sur la question...
- Oh oui patron... Mais vous, ce n’est pas la même chose... Vous
m’avez tendu la main quand je croyais que personne ne le ferait.
- Et si je ne l’avais pas fait, peut-être que vous suivriez avec
passion les prêches de l’imam...
- Seul Allah pourrait le dire. Et c’est sans doute pour cela que tant
de nos jeunes se laissent séduire par ce Satan caché. Tenez, en
parlant de brebis galeuse... Voyez ce jeune homme...”
Le vieil Abdel, de sa place du mort, désigna un jeune homme portant un
cuir noir d’une bonne facture, juché sur une moto qui attira l’oeil
de Thomas. Dans la ruelle, il n’avait jeté qu’un oeil furtif
au véhicule. Mais cela avait suffit à Thomas pour en graver les
caractéristiques et, plaque d’immatriculation mise à part,
la moto qui roulait désormais devant lui après l’avoir dépassé
ressemblait furieusement comme une sœur jumelle à la mob qui avait
servi l’avant-veille à transporter un homme armé d’un
Desert Eagle...
“ Vous le connaissez bien ?
- Un peu. Son père était un ami. Il est mort un peu avant la naissance
de son seul fils. Une vraie tragédie...
- Vous pouvez m’en dire plus ?
- Si vous pensez que c’est important...
- Oh oui...
- Je ne vois pas pourquoi... Mais bon... Le gamin sur la moto, c’est Mehdi.
Mehdi Elhadj. Son père avait été un de mes complices quand
dans les années 80 je vivais de petits braquages, mais il s’était
vite rangé et il s’était marié avec une des plus
belles filles que j’ai jamais vues... Ils sont restés mariés
neuf ans. Ils ont eu quatre filles avant que le petit Medhi ne naisse.
- Son père a eu un accident ?
- Non. Je ne sais pas grand chose car après sa mort, la famille a déménagé
pour venir ici, à Lyon. Moi-même, je ne les ai suivi qu’il
n’y a que quatre ans. Et désireux de me ranger à ma libération,
je m’étais promis de ne plus fréquenter mon ancien monde,
ainsi que mes anciennes relations, fut-ce t-elles innocentes. Mais j’ai
entendu dire qu’une sale maladie l’avait emporté.
- C’est moche... Et le petit ?
- J’ai entendu dire que le gamin ne fréquentait pas les bonnes
personnes. J’ai bien peur qu’il ne soit comme son père, vous
savez.
- Vous savez s’il travaille ? Et sa mère ?
- Alors là... Je sais que sa mère et deux de ses sœurs font
des ménages. Les deux autres et Medhi, je ne sais rien sur eux. Je vous
l’ai dite, patron, je n’ai pratiquement aucune relation avec eux.
- C’est bien dommage...
- Pourquoi Medhi vous intéresse t-il tant ?
- Pour tout dire, je suis presque certain qu’il est mêlé
au trafic. Ou du moins, aux personnes qui le contrôlent. On va pouvoir
rentrer maintenant. J’en ai assez vu.”
Ralentissant et faisant demi-tour, Thomas et Abdel regagnèrent la ville,
laissant Medhi poursuivre sa route vers les champs. Thomas commençait
à mettre son plan de route au point. Maintenant qu’il avait un
bon point de départ, tout serait plus facile...