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Jouant nerveusement de la manette des
gaz, Medhi fonçait comme un fou sur le terrain bosselé et sec
de la piste de cross qu’il avait trouvé lors de ses longues virées
en solitaire au sud de la ville.
Ce n’était pas une vraie piste. Il s’agissait en fait d’un
terrain remblayé suite à la construction du périphérique
sud et Medhi passait de longs moments à le parcourir en tous sens, le
corps uniquement protégé de son blouson de cuir. Pas de casque.
A quoi bon ? Sa seule tentative de faire partie d’une équipe officielle
avait échoué en raison de son refus de se protéger. Les
dirigeants, logiquement, l’avaient exclu, sans même lui demander
la raison de son refus. Mehdi, ce jour là, n’avait prévu
de ne rien dit d’autre que c’était inutile pour lui. Il avait
treize ans alors et depuis, il franchissait sans encombre l’obstacle de
terre. Pas une fois, il ne tomba. Alors à quoi bon un casque...
Arrivé au sommet de la butte, Medhi stoppa son engin. Il scruta, comme
presque tous les jours, le sud. Il n’y avait, depuis le sommet, qu’une
vue limitée sur les vastes champs de blé et les quelques pâturages.
Mais Mehdi voyait plus loin que les taches de verdures. Il voyait plus loin
que la mer plus au sud. Son regard franchissait même les vastes étendues
de sables qu’il n’avait jamais vues qu’en photo. Il savait
que sa famille en était originaire, mais il ne concevait aucune nostalgie
pour cette étendue inconnue. Il voyait plus loin encore. Il voyait au
delà de la forêt tropicale, puis de nouveau des étendues
de sable, puis de la dernière mer et de la dernière terre. Il
voyait le dernier monde. Le monde dans lequel son père avait élu
domicile contre son gré. Le monde ou bientôt, il le savait, il
irait à son tour, à son corps défendant.
Tous les jours ou presque, il venait ici. Il se forçait à regarder
les choses en face. Dans cette scrutation, il trouvait la ressource de croire
aux versets rassurants qu’il lisait tous les soirs ou presque concernant
l’Après.
Le violent vent frais qui soufflait du nord commençait à lui mordre
les mains. Il les plongea dans ses poches pour les protéger. Sous ses
doigts de la main droite, il sentit un objet cubique. Le toucher lui rappela
qu’il devait livrer le petit cube protégé par un film plastique
avant la tombée de la nuit. Remettant ses contemplations et ses réflexions
à plus tard, il remit sa moto en marche et regagna le nord, la ville.
Jouant des petits chemins et des petites départementales, il regagna
la ville de banlieue en moins de dix minutes. Modérant son allure (ce
n’était pas le moment de se faire contrôler par la police...),
il virevolta dans la cité et gagna finalement la petite mosquée
de la rue Lénine de Vénissieux.
Garant proprement la moto, Mehdi se dirigea vers le bâtiment annexe de
la mosquée. Le petit immeuble abritait officiellement les appartements
de l’imam, ainsi que les locaux de trois associations caritatives. Mehdi,
montant au second étage, franchi la porte qui menait à l’une
d’elles. La Main Tendue.
Pour l’Etat, La Main Tendue n’était qu’une petite structure
visant à venir en aide aux déshérités. mais pour
tout le quartier, et pour Mehdi, évidemment, elle n’était
qu’une façade. Mehdi ne savait que peu de choses sur les véritables
activités de l’association. Mais le peu qu’il savait lui
suffisait.
Dans le petit bureau, un homme, tout de blanc vêtu, semblait l’attendre.
Seul.
“ Ah, enfin !
- Désolé monsieur. Je n’ai pas vu le temps passer. Voici
le résultat de la semaine.”
Mehdi tendit le cube translucide toujours protégé par sa pellicule
de plastique. L’homme la déchira, et porta le cube à son
nez.
“ Hummmmmmm.... Le dosage semble être bon cette fois. Voyons ça.”
L’homme ouvrit une petite valise qu’il avait à ses pieds.
Il en sortit une série de fioles remplies de liquides indéterminés.
Il sortit également des éprouvettes, ainsi que des bandes de papier
PH. D’un brusque coup sur la table, il brisa le cube. Il empli quatre
éprouvettes avec des fragments. Dans chaque, il versa un liquide différent.
Mehdi resta debout sans rien dire pendant que les fragments se dissolvaient.
L’homme testa alors les mélanges avec le papier PH mais, au fur
et à mesure de ses tests, son visage se renfrogna.
Sans dire un mot, une fois le quatrième tube testé, il prit les
éprouvettes et les déversa dans un verre. Il le tendit à
Mehdi.
“ Encore raté. Tiens, va me vider ça dans le lavabo. Et
rince bien, surtout !
- Ça n’a pas marché ?
- Pas encore... Le produit est trop acide encore. Il va falloir finir par envisager
de changer de chimiste, si cela continue...
- Le mélange est aussi mauvais que cela ?
- Va donc vider cette pourriture au lieu de te mêler de ce qui ne te regarde
pas.
- Ok... Excusez-moi.”
L’homme sortit son portable de sa poche et il composa un numéro.
“ C’est moi...
- ...
- Non, c’est encore raté. Cette fois la recette est trop acide.
Vous fabriquez quoi, vous, les cuisiniers, pour rater un plat si simple comme
ça ???
- ...
- Ce n’est pas compliqué, pourtant...Cela va faire trois ans bientôt...Ce
n’est pas comme cela que notre restaurant prendra des parts de marché
à la cuisine antillaise...
- ...
- Oui, oui, je sais...Et le nouveau cuisinier, il va arriver quand ?
- ...
- J’espère qu’il est à la hauteur de sa réputation.
Il viens d’où au fait ?
- ...
- Oui, oui, je sais, ce n’est pas la peine de le crier comme cela ! Moi
aussi je n’ai que des morceaux d’informations... Je suis comme vous
vous savez ! Ce n’est pas la peine de m’insulter pour me dire que
vous ne savez même pas à quoi il ressemble !
- ...
- En tout cas ça va faire encore une semaine de perdue... Pour remporter
un jour le concours, il va falloir en mettre un coup...
- ...
- Il faut l’esperer... La dernière fois, on a eu suffisamment de
victimes de gastro comme cela...Au fait, vous avez songé au gosse ? Que
voulez-vous en faire alors?
- ...
- Oui, je suis certain qu’il comprendra. De toute façon, il va
bientôt recevoir sa lettre de licenciement alors, un peu plus tôt
ou un peu plus tard...
- ...
- Bien entendu... Lui dire qu’il va bientôt avoir une promotion
?
- ...
- Il ne se doutera de rien, non. Et puis Hassan fera ça rapidement. C’est
le moins que l’on puisse faire. Il a été très efficace
avec ces trois putes quand il les a virées...Et vous voudriez le virer
quand ?
-...
- Si tôt ?
- ...
- Non, non, je n’aurai aucun mal à trouver un nouveau livreur.
mais je préfère en avoir un nouveau avant qu’il ne parte...
Disons, dans trois jours...Cela vous va ? Non ? Bon.
-...
- Alors on fera comme cela. Je vous laisse maintenant. Je l’entends qui
reviens. A la semaine prochaine.”
L’homme coupa la communication. Quelques instants après, Mehdi
entra, le verre vide et les éprouvettes propres à la main.
“ Tu tombes bien, petit. J’ai eu le patron au téléphone.
- Ah oui ?
- Oui. Il m’a dit qu’il oubliait ton fiasco de vendredi. Il veut
te donner un autre poste. Il va falloir que tu te rendes mercredi chez lui pour
qu’il t’en dise plus.
- Chez lui ? Je ne sais même pas où c’est !
- Je te le dirai avant de t’y envoyer mercredi. Tu iras travailler directement
sous ses ordres désormais. Considère cela comme un genre de promotion...”
Mehdi, le ventre noué, ne répondit rien sur le moment. Se rendant
compte que l’homme le regardait de façon étrange, il prit
sur lui et donna à son visage le masque de la surprise mêlée
de joie. Remerciant l’homme, Mehdi repartit. Il remonta sur sa moto, les
yeux embués de larmes. Il mit en marche l’engin et commença
à rouler au hasard.
Il espérait que son masque avait été convainquant...
Mehdi n’avait pas peur de mourir. Enfin, c’est ce qu’il croyait.
C’est ce qu’il croyait jusqu’au moment ou, revenant après
avoir bâclé le nettoyage du verre, il avait entendu la fin de la
conversation de l’homme. Il avait entendu que quelqu’un allait avoir
une promotion. Que cette dernière ne serait qu’un piège
pour l’envoyer chez Hassan, l’exécuteur du groupe. Que celui-ci
ne se douterait de rien et qu’il finirait comme les trois putes...
Mehdi, malgré sa basse position hiérarchique, savait que le groupe
avait tué et dissous à l’acide trois femmes, coupables d’avoir
renseigné la police sur leurs activités.
Et maintenant, il allait être le suivant...