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12/11/02
Sur l’un des deux sommets de la Cité des Gaules, le vent froid
et constant avait enfermé les corps des passants sous d’épais
manteaux laineux de synthèse. Assis en ce début d’après-midi
sur l’un des bancs qui offraient une vision de rêve de la rive gauche
de la ville, Thomas, bien emmitouflé, laissait voguer son regard depuis
le Parc jusqu’ aux Soucoupes.
Malgré le soleil automnal, la température avait décidé
ce jour-là de ne pas franchir le zéro. Un hiver froid s’annonçait
mais Thomas, qui connaissait la région, savait qu’un furieux retour
des vents du sud allait se produire et qu’il empêcherait la ville
de crouler sous la neige les trois mois qui allaient suivre ce moment.
Derrière lui, un son constant et une douce odeur d’oxydes divers
lui rappelaient qu’en dépit de leur amour pour cet endroit, la
population lyonnaise venait y faire tourner régulièrement leurs
jolis 4X4 encombrants en une infructueuse chasse au stationnement. Thomas en
poussa un long soupir intérieur, sachant pertinemment que rien de ce
qu’il ferait ne pourrait changer cet état des choses. Le son, pourtant
était moins intense qu’à l’accoutumée. Thomas
en connaissait la raison car en venant s’installer sur le banc, il avait
aperçu les premiers signaux d’interdiction de circulation.
Novembre, à Lyon, amenait le froid, la grippe, et surtout, ce que les
Croix-Roussins appelaient la “vogue des marrons”. Il s’agissait
d’une ancienne foire aux châtaignes qui avait dégénéré
avec le temps en une fête populaire parfaite, avec son cortège
de manèges plus ou moins loufoques, les vendeurs ambulants de confiseries
plus ou moins exagérément sucrées, les remorques des bonimenteurs
de foire plus ou moins rusés : l’an passé, Thomas avait
passé un bon moment à faire fi des pièges de la baraque
de tir. Ni les plombs évidés, ni la mire faussée de la
carabine à air comprimé ne l’avaient empêché
de faire un carnage parmi les coûteux lots offerts en tranchant avec ce
matériel déficient les minces fils huilés et distendus
s’y rattachant. Bon prince, Thomas n’avait gardé comme lot
gagné qu’un magnifique radio-cd qui depuis diffusait ses programmes
en échange de graisse de cuisson dans sa cuisine...
Et cette année encore, une fois l’ensemble du parc assemblé
(ce qui ne saurait tarder maintenant), la horde de parents fatigués et
stressés accompagnant leurs enfants survoltés et blasés
inonderait le plateau surplombant la ville...
Thomas, que la vision du bonheur hétéro faisait plus sourire qu’autre
chose, se ressaisit et retourna la tête vers la ville en contrebas. Il
préférait nettement regarder les choses de haut plutôt que
de s’y mêler. Non qu’il fasse de l’agoraphobie, ou qu’il
soit à ce point arrogant, non, mais il aimait trop être seul et
tranquille pour passer ses journées dans une foule compacte et bruyante.
Son travail le lui permettant, il faisait les magasins en dehors des horaires
et des jours chargés. Le samedi, il n’allait pas remplir son frigo,
il attendait un jour de semaine pour être plus tranquille. Quand à
le voir au stade assister à une rencontre de la belle équipe locale...
A moins qu’il n’ait un président sur qui tirer (et encore
!), il ne fallait pas trop compter dessus...
Tout à ses pensées personnelles, Thomas ne réagit pas quand
le bureau le contacta. Il ne se résigna à décrocher son
portable que quand ce dernier, en mode vibreur croissant, fit s’agiter
sa poche comme si une ruche de frelons furieux s’y était réfugiée.
“ Quentin j’écoute...
-...
- Oui je sais mais j’ai...
-...
- Bon d’accord j’arrive...J’en ai pour un bon quart d’heure.
-...
- Au fait, Claire est disponible ?
-...
- Bon vous lui dites de venir dans mon bureau. J’ai à lui parler
de choses à mettre au point avec elle. Je ne suis pas contre le fait
de passer par vous, mais il est temps que vous cessiez de faire l’intermédiaire
entre nous deux...
-...
- Dans le cas contraire, dites lui qu’elle est virée sur-le-champ.
Et précisez bien que cette fois, je ne rigole pas. C’est compris
?
- ...
- A tout de suite alors.”
D’un geste sec, Thomas referma la petite laisse électronique. Une
vaine chasse au taxi plus tard, Thomas s’engouffra dans le bus assurant
la liaison avec Vaise. Il aurait un peu de retard mais au moins, il serait au
chaud pour repenser à sa relation avec son amie.
Son amie... C’est étrange comme les relations entre les personnes
peuvent évoluer avec le temps, songea Thomas. Claire était effectivement
devenue son amie. Et pourtant, il revoyait dans sa tête sa première
rencontre avec la fugitive paralytique. Il se souvenait de son hésitation,
de sa peur qu’elle ressentait à l’idée de toucher
à nouveau un clavier. Après ce qu’elle avait fait, évidemment,
cela se comprenait... Mais Thomas, assez perfidement, ne lui avait pas laissé
le choix. Enfin si, soyons honnêtes... Claire avait le choix. Expier ses
crimes en travaillant pour Thomas. Ou payer en passant le restant de sa vie
enfermée entre quatre murs gris et humides.
Claire, que la perspective de passer sa vie restant en prison effrayait par
dessus-tout, avait accepté l’offre de Thomas. Les premiers mois
avaient été cordiaux, polis sans plus. Et puis, Claire s’était
ouverte d’avantage. Ou bien est-ce Thomas qui avait fait un peu dégeler
son cœur ?
La vérité, comme toujours, se situait entre les deux...
Toujours est-il que depuis...Oh oui bien six mois, Claire et Thomas s’entendaient
comme larrons en foire. Le talent naturel de la jeune femme pour toutes les
tâches administratives lui avait tiré de son pied de belles épines.
S’il y avait bien une chose au monde que Thomas détestait par dessus-tout,
c’était la paperasse...
Thomas se remémorait tout cela en tête afin de savoir pourquoi
la jeune femme était devenue glaciale à son encontre. Évidemment,
Thomas savait parfaitement ce qui avait déclenché la crise entre
eux deux. Mais il voulait savoir. il voulait TOUT savoir. Claire était
une fille intelligente. Elle savait que Thomas lui avait parlé sur ce
ton pour son propre bien. Thomas avait-il surestimé les capacités
de déductions de Claire ? Ou bien avait-il brisé quelque chose
en la jeune femme sans le faire exprès ? La conversation qui allait maintenant
débuter, puisque Claire, roulant son corps en direction du bureau, y
déposa sans un regard pour son patron, une pile de parapheurs à
éplucher et à signer. Sans plus lui accorder d’attention,
Claire positionna son fauteuil face à Thomas, qui, assis, eu enfin les
yeux de son amie en face de lui.
“ Claire, Claire, Claire...
- Oui monsieur ?”
Le ton de Claire évoquait plus un répondeur numérique qu’autre
chose. Appuyez sur un pour la réponse “oui”, appuyez sur
deux pour “non”. Appuyez sur trois pour espérer qu’un
humain vous réponde...
“ Ah Claire !
- Vous voulez ma carte d’identité ? Vous avez oublié mon
nom de famille ?
- Tu ne me rends pas la tâche facile...
- Je peux vous retourner le compliment, monsieur.”
Pour Thomas, chaque “monsieur” était plus empli de reproches
qu’une engueulade en bonne et due forme...
“ On se connaît depuis combien de temps... Bientôt deux ans,
non ?
- Vous voulez que je vous commande un gâteau pour fêter cela ? Vous
le voulez à quel parfum ? Cyanure ou Arsenic ?
- En temps normal, je rirai de tes répliques... Mais là, tu m’en
veux à mort, je le vois bien...
- C’est un bien faible mot, monsieur. Et si cela ne vous dérange
pas, je préfère que vous me vouvoyiez... C’est une façon
de parler plus saine entre un maître et son esclave.”
Thomas, qui est patient, mais qu’une remarque peut faire dérailler,
senti ses wagons partir en désordre sur les côtés...
“ Vous le prenez comme cela ? Très bien Claire, je vais être
direct comme la dernière fois. Oui, tu es mon...esclave. Et pour longtemps
encore. L’esclave veut-elle que je lui rappelle pourquoi elle trime pour
moi ???
- ...
- Ah on perd de sa superbe hein ??? Vous savez, très chère Claire,
il existe de nombreuses différences entre vous et moi. Sur le papier,
nous sommes identiques, mais sur un point, nous nous différencions. Moi
malgré tout ce que j’ai fait et tout ce que je suis amené
à faire, je me regarde dans mon miroir sans honte le matin. Et ce n’est
pas votre cas encore, n’est-ce pas ?
- Non, en effet. Et je crois que ce ne sera jamais le cas.
- Et vous savez pourquoi ?
- Eh bien j’ai...
- Non Claire ! Ce n’est pas ce que vous avez fait qui compte. C’est
ce que tu vas faire qui importe. C’est la différence majeure entre
nous. Ton acte était...pas gratuit mais presque. Moi, j’ai un but.
Une mission. Une finalité. Et pour reprendre ce qu’ a dit Vian,
pour moi oui, la fin justifie les moyens employés.
- Et ensuite ?
- Quoi, ensuite ?
- Vous dites que votre but justifie vos actes. Mais qu’est-ce qui justifie
votre but ?
- C’est une bonne question, Claire. Très bonne même. Mon
but se justifie par lui-même, tout simplement. Je ne peux vous en parler
car malgré tout ce que vous faites pour moi, vous n’appartenez
pas à mon monde. Et vous n’en ferez jamais partie. Priez en tout
cas pour que ce soit toujours le cas...
- C’est pour me parler Philosophie à un Euro que vous m’avez
faite venir ? J’ai du travail qui m’attend encore...
- Non, Claire. Je t’ai fait venir car depuis presque un mois, tu ne veux
plus me parler. Tu ne communiques avec moi qu’au travers de la secrétaire.
Et je veux que cela cesse, pour plusieurs raisons.
- Ah oui ?
- Ce n’est ni pratique, ni professionnel de ta part. Cela va finir par
peser sur l’atmosphère de mes deux boîtes. et je tiens à
conserver la relative bonne ambiance qui y règne. Et enfin, ce...cela
me fait mal de te voir agir ainsi.
- Oh vous avez mal ? Première nouvelle...
- On s’entendait très bien avant. S’aidant toujours, se soutenant...
Je me rappelle la dernière fois que je suis revenu de Paris. Tu m’as
attendue jusqu’à l’aube. J’ai été à
la fois touché et ému par cela. Tu n’avais aucune raison
de faire cela et pourtant...
- Hum...Disons que ce soir-là, je n’avais rien de plus intéressant
à faire, et puis voilà...
- Claire... Je sais que tout est venu de ce que je t’ai dit la dernière
fois.
- Ah oui ? Je ne m’en suis pas rendue compte...
- Je sais que je me suis conduit comme le dernier des salauds. Encore que...
- Encore que quoi ?
- Claire, j’ai été volontairement blessant pour une raison
toute simple. Je ne voulais pas te mêler à cette affaire. je ne
voulais pas que tu y sois mêlée d’une façon ou d’une
autre. Je voulais être sûr que même accidentellement, tu ne
viennes pas t’en mêler, c’est tout. Je savais que cette histoire
risquait de dégénérer et je n’étais pas certain
de pouvoir te protéger efficacement.
- Oh comme c’est mignon... et pendant que vous y êtes, sortez-moi
le couplet sur votre amitié indéfectible que vous ressentez toujours
pour moi, comme ça le tableau sera complet !
- Tu ignores une bonne partie de ce qu’il s’est passé, Claire.
Tu sais que j’ai failli me faire abattre avec Anne.
- Les risques du métier...
- Je dois dire qu’avec le recul, les événements n’ont
pas été aussi dévastateurs que je ne le craignais. Tu aurais
pu avoir une place dans cette histoire, Claire.
- Ah oui ?
- Je dois reconnaître que oui. Je ne vois pas en quoi tu aurais pu nous
être vraiment utile, mais le fait est...
- Que tu es vraiment un con.”
Sur cette réplique, la voix de Claire s’était faite plus
tranchante, plus triste. De plus, les suivantes allaient être prononcées
avec colère en prime...
“ Quoi ?
- Tu ne comprends donc rien ? Je me fiche d’avoir été ou
non derrière un ordi à pêcher des infos sur le net, ou bien
à être sur le terrain à tes cotés. Je sais pertinemment
que clouée sur ce foutu fauteuil, je n’aurai pas constitué
autre chose qu’une cible tentante. Ce n’est pas la question à
mes yeux.
- C’est quoi alors ?
- Thomas, tu es idiot ou quoi ? Je...Bah laisse tomber.
- Claire, dis moi ce qui ne vas pas. Pourquoi réagis-tu comme cela au
fait d’avoir été mise a l’écart ? J’ai
été brusque, oui, pour ton bien. J’ai été
blessant, soit, et je le regrette, Mais à ce moment, tu dois c...”
Thomas s’interrompit alors. Dans sa tête, tout en discourant, il
avait passé en revue les raisons possibles pour lesquelles Claire était
si furieuse contre lui. Il avait reconnu ses erreurs de comportement et pourtant,
cela ne l’apaisait pas. Il avait été humiliant. Il s’en
était excusé et pourtant, elle n’était pas apaisée.
Face au visage triste de Claire, les yeux empli de la grande question “
vas tu enfin comprendre ce que je veux te dire ?”, Thomas finit par mettre
la main sur ce qui n’allait pas.
“ Claire. Tu es amoureuse de moi, c’est ça ?”
Claire ne répondit rien. Du moins pas par mots. Mais son visage était
la réponse inscrite sur chair.
“ Oh putain...”
Thomas se prit la tête dans les mains. Il venait enfin de comprendre ce
qui n’allait pas.
Claire était amoureuse de lui...
Bien entendu, Thomas comprenait tout maintenant. Il avait toutes les pièces
du puzzle, et le dessin ne lui plaisait pas, mais alors pas du tout.
Claire l’aimait...Et tout était clair...
Sa réaction.
Bon évidemment se faire dire que l’on est une inutile à
roulettes, il y a plus malin pour dire qu’elle ne peut être utile
sur ce coup-là. Mais cela avait...
D’une voix presque monocorde, Thomas finit par dire ce qu’il avait
compris sur Claire à cette dernière.
“ Tu m’aimes, et moi je t’ai violemment rejetée. Je
n’ai voulu que te mettre à l’écart d’une affaire
trop dangereuse pour toi, et avec ma douceur caractérisée, tu
as reçu la réponse qui faisait de toi une moins que rien à
mes yeux, alors que je suis tout le contraire, de ton point de vue. Je t’ai
fais une réponse qui t’as fais te sentir totalement exclue. Qui
t’as fais te sentir inutile alors que de ton coté... Oh Claire...”
Thomas, honteux, ne put continuer. Claire enchaîna.
“ Tu as enfin compris. Tu as fini par mettre le doigt sur ce que je ressens
pour toi. Je t’aime Thomas. Je sais parfaitement que mon amour n’est
pas partagé, et qu’il ne le sera jamais. Mais c’est ainsi.
Du moins jusqu’à présent.
- Comment ça ?
- Thomas, je t’ai mis mon cœur sous le nez et, en parfait mâle
idiot que tu es, tu l’as piétiné. Je savais parfaitement
que je n’avais aucune chance, mais cela ne change rien. Quand tu m’as
rembarrée le mois dernier, tu n’as pas seulement humilié
une amie, une collègue. Tu as aussi humilié une femme qui t’aime.
- Je.. Je ne le savais pas...Je ne l’avais pas vu...
- Bien sûr que non... Mais l’ignorance n’excuse en rien la
faute. Que ce soit accidentellement ou pas, le fait de tuer quelqu’un
a un même résultat. Quelqu’un meurt. Pour l’amour,
c’est la même chose. Tu ne savais pas que je t’aimais, mais
tu as brisé ce que j’avais de plus précieux envers toi.
Ma confiance aveugle.
- Je ne voulais pas faire ça, Claire.
- Je le sais bien. On se connaît depuis deux ans et pourtant, je te connais
mieux que tu ne l’imagines. Je sais qu’au delà de tes deux
entreprises, il y a quelque chose d’autre. Je sais où tu vis, je
connais tes habitudes. Je sais qu’il y a des fichiers que je ne dois jamais
ouvrir, comme cette armoire, ici, de ce coté du mur. Je ne sais pas ce
que tu y caches et pour tout dire, je m’en moque. Je te côtoie tous
les jours ou presque, et je connais à peu près ton caractère.
- A peu près ?
- Ne fais pas le malin... Je sais que parfois, ton comportement est faux. Tu
es souvent toi mais parfois, tu es autre chose. Tu joues un rôle. Tu le
fais bien d’ailleurs, mais pas assez pour que je ne m’en aperçoives
pas. Tu ne veux pas que je voie que parfois, tu es au bord de la dépression,
de la crise de nerfs. Tu es quelqu’un de solide Thomas, mais il y a quelque
chose qui te brise. Lentement. Tu portes une lourde charge et tu ne veux de
l’aide de personne.
- ...
- Le meilleur exemple en est ces...travaux spéciaux comme tu les appelle.
Je t’aide sur le point de vue logistique oui, mais pas toujours. Parfois
tu accomplis des missions dont tu ne me parles pas. De ça, je ne m’en
formalise pas car je sais que par nature, tu dois rester discret sur tes activités.
Mais cela t’a conduis à te forger une carapace, Thomas. Cette carapace,
elle t’a empêché de voir que j’étais tombée
amoureuse de toi. Et maintenant, tu en payes le prix.
- Et le tarif, c’est un cœur et une amitié brisés.
- Exactement. Malgré l’amour que j’ai eu pour toi, ton comportement
m’a poussée à me remettre en question. Et, sois rassuré,
je ne sais plus si je tiens beaucoup à toi. Quand à notre amitié,
Thomas, je crois qu’il est préférable de la considérer
comme brisée.
- C’est à ce point, Claire ?
- Je ne suis sûre de rien, Thomas. D’un côté je suis
heureuse que tu ais fini pas voir la lumière mais de l’autre, tu
m’as fais tellement de mal en te comportant ainsi...
- Je sais. Mais qu’en est-il de l’avenir ?
- Je dois admettre que tout reste possible, Thomas. Mais pour cela, je crois
qu’il est préférable que je quitte cet endroit.
- Ah ça non, Claire...
- Je crois que si. Si je reste ici, je ne pourrais pas réfléchir
calmement à tout ça. Il vaut donc mieux que je...
- Il n’en est pas question, Claire. Je ne peux pas me passer de toi.
- Thomas...
- Non, Claire, écoute moi. Tu es la femme la plus capable que je connaisse.
Et j’ai désespérément besoin de toi.
- Thomas, je ne suis pas la seule informati...
- Je me suis mal exprimé, Claire. Il est hors de question que tu partes
d’ici. Tu peux le faire, bien entendu, mais dans ce cas, notre accord
sera rompu...
- Thomas non, pas ça...
- Oh si, Claire. Que tu le veuilles ou non, tu vas rester près de moi.
Je sacrifie peut-être la seule chance de voir un jour notre amitié
renaître en te disant cela, mais crois moi Claire, je suis prêt
à le faire.
- Mais pourquoi moi ?
- Tu es la meilleure, Claire. Tu peux pénétrer presque n’importe
quel système informatique, et en ce monde, je ne connais pas cinq personnes
capables de le faire.
- Pourquoi ne t’adresses-tu pas à eux, alors ? Thomas, je t’en
prie, ne fais pas ça...
- Pourquoi ? Tu es la meilleure, Claire. Et tu es ma prisonnière jusqu’à
ce que j’aie fini mon vrai travail.
- Ton travail, ton vrai travail... Je ne sais même pas de quoi il s’agit
! Dis-le moi une bonne fois pour toute, Thomas, et qu’on en finisse !
- Ce n’est pas si simple, et tu le sais très bien, Claire. Mais
c’est une tâche suffisamment importante pour que j’y sacrifie
ma vie si besoin est, alors tu comprendras que je fasse la même chose
pour mon amitié avec toi.
- Thomas...
- J’en suis navré, Claire, mais la vie est ainsi faite. Ta liberté
est soumise à ma réussite.
- Tu as gagné.
- Quoi ?
- Je reste. Pour regagner ma liberté, Thomas. Pas pour notre amitié.
Tu avais raison sur un point en tout cas. Tu l’as sacrifiée. Elle
est morte. Définitivement.
- J’aurai aimé que les choses soient différentes, Claire.
Crois-moi. mais nous devons faire avec nos choix passés. Tu as fait les
tiens, j’ai fais les miens et cela nous a amené ici, à cette
situation. Tu seras libre de partir quand j’en aurai fini.
- Et cela prendras combien de temps ?
- Je ne sais pas Claire. Cinq ans, au moins. A moins d’un miracle, évidemment...
- Je suppose que je devrai me contenter de cette réponse... Au fait,
il y a une nouvelle demande pour Intrusions. Je te laisse faire avec ce dossier
car vu l’ interlocuteur, tu seras mieux à même de traiter
avec lui que moi. Et puis je crois que si je reste plus longtemps dans cette
pièce, je vais finir par vomir.”
Le cœur brisé et l’esprit brouillé, Claire partit alors
dans son bureau, laissant Thomas en compagnie de son dégoût de
lui-même.