3

 

Quant Thomas revint à lui, il se trouvait dans un endroit inconnu. Que faisait-il là ? Et ou était ce “là” ? Une minute (?) avant, il avait face à lui une quadragénaire qui lui vantait sa société qu’il était censé protéger et maintenant, il était au sol, le corps maintenu sous une masse informe. Ouvrant un peu plus les yeux, Thomas identifia la forme comme étant la femme avec qui il parlait. Se dégageant, il nota qu’il était dans un endroit totalement enfumé. La poussière masquait la vue qu’il avait auparavant et ses narines sentaient l’odeur âcre de l’incendie qui dévorait une partie du bâtiment.


Mais le plus surprenant pour Thomas, c’est que toute la scène se passait dans un parfait silence.
Pas de cris. Pas de gémissements. Pas de bruit de matériaux brûlés. Rien du tout. Thomas porta la main à ses oreilles puis les retirant il les regarda. Propres. Enfin si on excepte la poussière et la suie.
Bon, je ne saigne pas. Donc mes tympans ne sont pas crevés.
Thomas articula quelques sons, mais il n’entendit sa voix de de manière très faible. Comme si son larynx s’était trouvé à une centaine de mètres.


Sourd. Je suis sourd. Que s’est-il passé ? Je parlais et...Bombe. Enfin explosion. Et elle...
Thomas ausculta sommairement Gisèle. Comme il avait perdu ses oreilles (il ne paniquait pas trop à ce sujet. Il savait qu’une brusque onde de choc produisait cet effet : une surdité temporaire, de quelques heures au plus. Si ses mains avaient été tachées de sang par contre, cela aurait signifié à Thomas une surdité quasi-définitive.), il posa sa main sur la poitrine de la femme toujours inconsciente.


Le cœur bat. Et elle respire. Inconsciente, mais vivante. Thomas posa sa main sur la nuque de la directrice. A priori sa nuque est intacte. Peu de risque de la blesser gravement en la déplaçant. Thomas n’avait pas vraiment le choix d’ailleurs. Le système d’extinction automatique fonctionnait mais on ne pouvait écarter l’hypothèse d’une seconde explosion. Il fallait quitter le hangar. En se redressant, Thomas vit au travers de la fumée et de la poussière les mouvements paniqués des ouvriers qui fuyaient l’endroit. Enfin, ceux qui le pouvaient. Thomas vit une dizaine de corps inertes sur le sol, surtout à proximité de la tour détruite et désormais au sol. Thomas prit alors Gisèle, toujours inconsciente dans ses bras et, se repérant, se dirigea vers la sortie déjà bien encombrée d’ hommes et de femmes en fuite.
Pris dans le tumulte, Thomas tenta tant bien que mal de garder Gisèle dans ses bras. Ce n’était pas chose facile dans le chaos ambiant. Tout le monde voulait quitter le hangar le plus vite possible et tous s’entassaient vers les issues. Thomas avait choisi de passer par l’entrée principale. Les portes en étaient grandes ouvertes (merci aux concepteurs d’avoir bien respecté les consignes de sécurité !) mais l’étroitesse du couloir était un obstacle qui ralentissait le flot, surtout après le coude. Thomas se souvint alors des leçons qu’il avait reçues pour une situation de ce genre.


Ne pas résister. Se laisser porter par le flot tout en veillant à ne pas tomber.
Thomas appliqua ce qu’il avait appris. Durant trois minutes, il se laissa porter par le flot des gens apeurés. Il dut batailler pour rester debout mais finalement, il parvint à sortir.


L’extérieur, avec son immense réserve d’air frais, se présenta enfin à Thomas. Le flot humain désormais sans carcan s’égayait dans toutes les directions etThomas put constater enfin que peu de personnes étaient sorties seules. Un grand nombre de blessés avaient accompagné les valides sur lesquels ils s’étaient appuyés. Désormais libres de toute entrave, beaucoup se laissèrent tomber au sol. Thomas s’éloigna un peu de la sortie et y posa la directrice. Il n’entendait toujours rien et seuls les lueurs bleues clignotantes l’avertirent de l’arrivée des secours. Pompiers et ambulanciers.
Un peu épuisé par l’effort, Thomas se laissa à son tour choir. Inutile de jouer les héros et de replonger dans la fumée. Les secours sont là. Repos.
Assis à même le sol, il passa sa main sur son visage afin de se débarbouiller un peu. Le geste mit sa montre en face de ses yeux et Thomas vit avec un peu de surprise l’heure.


Arrivé à, disons onze heures dix, il était entré dans le hangar cinq minutes plus tard. La bombe...Enfin l’explosion a tout fait sauter il était...allez dix-huit. Et là il était vingt-quatre.
Fixant la trotteuse, Thomas vit que sa montre fonctionnait encore. Il s’était écoulé six minutes entre l’explosion et sa sortie. J’en ai passé trois à sortir. Reste trois minutes ou j’ai été hors-service. C’est court. C’est surtout court pour les pompiers et le SAMU. Je n’ai pas vu de caserne à moins de...cinq kilomètres je dirais. Et le plus proche hôpital aussi. En comptant le temps de préparation, les secours ne devraient être là que dans cinq minutes, et pas avant. Ça ne colle pas. Donc ils ont été appelés AVANT que cela saute. Deux conclusions donc.


L’explosion est criminelle, cela ne fait aucun doute.


Quelqu’un a prévenu les secours avant mais la direction et la sécurité d’ici n’ont pas été mis au courant. Ou alors trop tardivement pour évacuer les lieux. J’ai mal à la tête moi...


Toujours assis à sa place, Thomas vit les ambulanciers et les médecins approcher plus près de lui. Il fit de grands signes afin de signaler le cas grave de la directrice. Un praticien s’approcha enfin. Une rapide auscultation plus tard, Gisèle, perfusée et intubée, fut prise en charge. Thomas de son côté fit signe qu’il allait bien afin de laisser les secours s’occuper des cas plus graves mais un médecin de s’occupa pas de ses protestations et le prit en charge. Thomas, dans l’impossibilté d’entendre, fit comprendre par gestes qu’il était sourd. Le médecin comprit et, après avoir regardé les conduits auditifs, l’entraîna vers la plus proche ambulance libre. Il fit s’étendre Thomas qui, au départ, tenta de laisser sa place à cas plus grave que lui. Le médecin, non sans mal, parvint à lui faire comprendre en les lui montrant que les véhicules de secours étaient en nombre suffisants pour tous. Thomas se laissa donc finalement faire.


Le médecin sortit une seringue, une aiguille et un flacon d’un produit que Thomas identifia lors de l’injection comme étant un anesthésique léger. Plus le produit se diffusait, plus Thomas avait l’impression qu’on lui remplaçait la chair par du coton. Le docteur le fit se pencher sur le côté et, prenant une autre seringue, mima face à Thomas le geste de l’aspiration. Thomas comprit. Il laissa l’homme enfoncer l’aiguille dans son tympan afin qu’il puisse aspirer le fluide qui avait envahi son oreille interne.
Plus le liquide était aspiré, et plus Thomas sentait son ouïe revenir. Il n’appréciait que modérément l’opération car malgré l’anesthésie locale, son tympan percé le faisait souffrir. Sans autre choix que de demeurer à demi-sourd pour des jours, Thomas dut offrir son autre oreille au même supplice. L’ anesthésique ayant eu plus de temps pour faire son effet, son autre tympan le laissa en paix quand l’héritier d’Hippocrate renouvela l’opération.


“ Vous m’entendez maintenant ?
- Ahhhhh oui c’est bon docteur...
- Il doit rester un peu de fluide mais il sera évacué naturellement dans les heures qui viendront. En attendant, vous allez être conduit à l’hôpital pour des examens plus complets. Je vais déjà vous donner de quoi aider vos tympans à se refermer.
- Merci docteur, mais je crois que cela va aller.
- Vous quoi ?”
Thomas se leva. Il quitta l’ambulance malgré l’avis contraire du médecin qui ne bougea pourtant pas pour l’en empêcher. Thomas comprit pourquoi un pas plus loin, quand ses jambes se dérobèrent sous lui et qu’il chuta lourdement.
“ Que...Quoi...”


Thomas tenta de se relever mais à chaque tentative, il ne parvint même pas à garder sa position debout. Le médecin, qui estima que Thomas avait désormais compris qu’il ne pourrait pas aller plus loin, intervint alors.


“ Vous ne pouvez plus marcher, monsieur. Votre oreille interne est soit endormie, soit encore sous le choc du souffle de l’explosion. Le mieux que vous puissiez faire, c’est de passer les prochaines heures allongé en attendant que vous récupériez.
- Mais comment cela se fait-il ? Je suis sorti pourtant...
- C’est une conséquence qui n’ est pas systématique. L’anesthésie locale que je vous ai faite a été la goutte qu’il fallait pour que vous perdiez l’équilibre. Ne vous inquiétez pas pour cela, vous remarcherez très vite. Dans trois heures tout au plus. En attendant, c’est hosto et radios, on ne sait jamais. Luc ! Tu peux m’évacuer celui-là, et reviens vite, on a encore du taf !”
Vaincu par la gravité et un équilibre corporel défaillant, Thomas se résigna et se laissa faire. L’ambulance l’emmena alors.