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20/03/03


“ ...et je cours, et je me raccroche à la vie...”


En entendant ce morceau de musique, Thomas marqua un temps d’arrêt afin de voir d’où venait le son. Il venait d’entrer dans le local et il avait juste franchi une porte avant de changer de monde.
Enfin, il fallait comprendre qu’il venait d’entrer dans les locaux de l’antenne lyonnaise de Greenpeace. Sis sur les pentes de la croix Rousse, au cœur de ce qui fut un jour le quartier prolétaire de la ville (bien avant que les yuppies et les riches petites vieilles ne viennent squatter légalement (hélas) les canuts, faisant par là-même monter les prix du quartier de façon exagérée et effaçant la vie de village qui y régnait jusque alors), les locaux flambants neufs de l’organisation écologiste militante donnaient leur vitrine juste en face du petit square de la Croix Paquet, minuscule tache verte oblique sur le chemin goudronné et immeublé qui menait au sommet de la colline. Installé à Lyon depuis trente deux ans, le groupe avait revendu les bureaux du quartier de Gerland pour venir se nicher en un lieu plus conforme à son image de défenseur des petits et de la vie.
Thomas, qui venait donc d’entrer dans les bureaux de Greenpeace, était d’accord avec le principe.


Le local de l’association bruissait de monde. Sur sa droite, une hôtesse répondait aux nombreux coups de fils reçus par la Paix Verte. Derrière elle, une tablée de militants discutait avec ferveur d’une future manifestation alors qu’à une seconde, quatre individus plus calmes et plus concentrés sur des feuilles de papiers posaient apparemment les bases pratiques des futures actions.
Les murs étaient décorés d’une multitude d’affiches et d’affichettes. Certaines, vénérables, rappelaient que sous les pavés se trouvait du sable, une autre que les C.R.S. valaient bien les Waffen SS. D’autres, plus récentes, égrenaient les combats passés en autant de défaites. Non à la centrale nucléaire de Machintruc ! La photo montrait une centrale produisant de très esthétiques explosions dévastatrices et nucléaires. Évidemment, malgré leurs efforts, la centrale avait été construite en temps et en heures, et elle alimentait sans doute maintenant les rangées de néons qui éclairaient la pièce. Ainsi d’ailleurs que les autres centrales contre lesquelles le groupe s’était également insurgé si les posters défraîchis faisaient foi.
L’hotesse se rappela alors au livreur qui fixait la salle au lieu de faire son travail.


“ Oui vous désirez ?
- Livraison urgente pour monsieur Mauricet. Où puis-je le trouver ?”


Thomas rangea sous son bras gauche le lourd paquet (contenant de vieux annuaires très bien emballés) tout en dégageant de sa poche un pad de signatures à reconnaissance digitale.


“ Je signe pour lui. Cela vient d’où ?
- L’imprimerie Maldret. Mais je dois faire une remise en mains propres.
- Ce sont les nouveaux livrets ? Vous pouvez me les donner, je vais signer votre truc.
- Désolé ma poule, mais Caldron a été formel. Je dois les remettre à votre boss en mains propres.
- Vous ne manquez pas d’air... et d’ailleurs qui êtes vous ? Je ne vous ai jamais vu chez Maldret...
- C’est normal puisque je bosse pour la messagerie. Alors tu vois s’il est libre ton boss ? J’ai rien contre toi mais j’ai pas envie de me faire remarquer par le mien de patron. Il a le licenciement facile ces temps-ci. Et on m’a dit en mains propres, alors je donne en mains propres.
- Un problème ?”


Un des militants de la première table, muni d’un bon mètre quatre-vingt-dix et du volume musculaire qui allait avec, venait de s’approcher.


“ Lucien n’est pas dispo pour le moment et ce livreur ne veut pas le comprendre.
- Tu as entendu ? Tu laisse ton bloc et on s’occupe du reste.
- Vous êtes sourds ou quoi ? “En mains propres”, ça signifie quoi pour vous ? Pour moi, si y’a pas la bonne signature sur mon bazar, c’est l’anpe.
- C’est dommage mais on s’en branle. Soit tu reviens plus tard soit tu laisses ton colis à la dame !
- C’est quoi ce chantier ? On ne s’entend plus au téléphone !
- Ah ! Lucien ! Tu tombes bien ! Ce livreur veut rien entendre !
- Quel livreur ?
- Moi ! J’ai un gros colis pour vous seul et vos potes ne veulent rien savoir. Ça vient de l’imprimerie et c’est chiant à porter comme c’est pas permis !
- Bon, venez et posez-moi ça dans mon bureau.”


D’un geste, Mauricet invita le livreur à entrer dans son bureau. Thomas était content. Son petit show lui avait permis d’attirer son attention et, comme il l’avait espéré, il entrait maintenant dans le bureau aux vitres translucides dont il prit soin de refermer la porte derrière lui d’un viril mouvement du pied.


“ Ils ont fait vite, cette fois !
- Vous ne voulez pas ouvrir, pour vérifier l’état des produits ?
- Bah ce sera vite fait ! Je signe ou ?”


Mauricet, qui s’était approché, avait fixé son attention sur le pad que Thomas lui avait tendu. Sur l’écran de ce dernier, la petite remarque “bonne nuit” le fit sursauter.
Mais il n’eut pas le temps de crier, ni de se défendre. D’un geste rapide, Thomas, qui avait retenu sa respiration, lui avait plaqué la main droite sur le visage. Un mouvement du poignet déclencha la diffusion du puissant anesthésiant qui jaillit de la minuscule tubulure collée à sa paume.


Instantanément, Mauricet, s’effondra. Thomas fit son possible pour bloquer sa chute et éviter un trop grand bruit. Il accompagna la chute du corps jusqu’au sol et une fois ce dernier à terre, Thomas s’en désintéressa et se dirigea vers le bureau du coordinateur du mouvement après avoir discrètement bloqué la porte.
Après son épopée sur les terres polonaises ( magistralement relatée dans l’épisode 5...), Thomas avait obtenu de bonnes informations sur ce qu’il cherchait. Les Green Warriors.
Mais il lui manquait encore de nombreux éléments.


L’identité d’un bon nombre des membres du groupe dissident était encore un mystère. Thomas ( et le services secrets d’ailleurs) pensait qu’une partie de leurs membres continuaient d’agir en cachette au sein de l’organisation principale. Et ce afin de récolter au sein de Greenpeace des informations qui leur serviraient plus tard pour des actions commandos effectuées pour leur propre compte. Bien entendu, Thomas ignorait qui jouait double jeu, mais il avait bien l’intention de le découvrir en mettant la main sur les documents des prochaines actions de Greenpeace. Thomas voulait s’y préparer à l’avance, afin de pouvoir faire le tri entre le bon grain et l’ivraie. Une fois les doublons identifiés, Thomas pourrait alors se concentrer sur eux et découvrir où ils se réunissaient, et avec qui, et quand.
Et enfin, frapper.
Pour Thomas, leur chef était d’ors et déjà mort. Règle numéro cinq.
Pour les autres... Et bien on verrait.


Thomas fut alors enfin satisfait. Il venait de mettre la main sur ce qu’il cherchait. Un petit carnet rouge. A l’intérieur, une longue liste d’événements politiques et sociaux-économiques à venir. Tous étaient annotés. Tirant une vilaine paire de lunettes que Thomas avait “omis” de rendre suite à son voyage précédent (toujours dans l’épisode 5 !), il filma avec ces minuscules caméras numériques toutes les pages du carnet. Il ne lui resterait plus qu’à les analyser et déterminer quels événements étaient les plus susceptibles d’attirer les foudres des Green Warriors.
Les trente pages copiées, Thomas rangea les lunettes, le carnet, et, après avoir installé Mauricet sur le canapé, il ressortit du bureau, en n’ommetant pas de saluer de façon assez remarquée l’endormi.


“ Ok tout est bon ! Merci à tous, au revoir. Oh, il ne veut pas être dérangé pendant la prochaine heure...
- Ah oui ?
- Oui, il vérifie un truc assez compliqué, je n’en sais pas plus... Bon ben salut !”