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Le chuintement du plateau cessa et le son commença à sortir des enceintes. La pièce fut alors emplie d’une douce musique de chambre. La boîte du disque posée sur la table du salon indiquait Mozart sur son étiquette. La petite musique de nuit.
Satisfait du volume de la musique ainsi que de sa qualité, Thomas s’assit sur le volumineux canapé en cuir qui trônait dans son salon.
La longue journée stressante au bureau avait justifié une mise au calme par le biais de la musique. Les nerfs de Thomas en avaient besoin. Il voulait se calmer après la fin d’après midi mouvementée qu’il avait dû subir.
Il n’est jamais agréable de voir la police débarquer chez soi. Surtout quand le chez-soi avait un tel pignon sur rue.
Les deux inspecteurs s’étaient adressé à lui en des termes polis afin de savoir ou se trouvaient trois de ses salariés.
Thomas détestait cela. Les trois hommes, selon les inspecteurs, étaient suspectés d’une série de vols dans des véhicules stationnés. Les dates des méfaits coïncidaient avec leurs jours de repos. De même que les secteurs ou les vols avaient eu lieu. Tous à moins de un kilomètre de leur affectation.
Quels cons...


Bon, objectivement, Thomas n’avait aucune preuve que ses employés avaient fracturé les coffres. Mais en lui, il savait que c’était le cas. Trop de coïncidences...
Il s’y attendait car il savait qu’il y avait des inconvénients à recruter à la sortie des prisons. Ses avocats l’avaient bien prévenus à ce sujet. Il était responsable des actes de ses salariés. Et une affaire comme celle là, outre qu’elle était néfaste à la réputation de ses entreprises, pouvait tout aussi bien le conduire à la barre des accusés si jamais un flic plus tordu que la moyenne s’avisait de s’imaginer que Thomas commanditait les effractions.
Thomas, évidemment, avait quelque peu pris les devants en offrant une aide sans faille aux services de protection de l’Etat chaque fois que l’occasion se présentait, histoire de soigner son image de marque. Et la dernière sortie contre le laboratoire de la mosquée était là pour le réconforter quelque peu.


La mosquée... merde, et Mehdi... Quand est-ce qu’il doit être jugé, ce gosse ?
Thomas, oubliant un peu la détente, ouvrit un tiroir de la bibliothèque et il en sortit un petit agenda.
On est le... Il passe devant la cour... Le 28 du mois...


Il va falloir que je me libère. Je veux être là. Je paye son avocat, j’espère bien que l’enrobé va obtenir de le faire sortir. Il risque quand même huit ans pour trafic de stupéfiants...
A ce moment là, les dernières volutes de détente disparurent quand le carillon de la porte résonna. Comme le repos n’était plus d’actualité, Thomas, agacé, stoppa le disque et alla ouvrir la porte.
Un rapide coup d’oeil au dessus de la porte lui fit voir une lueur rouge discrète.
Le détecteur de métaux encastré dans le mur signalait ainsi une grande masse métallique derrière la porte. Soupçonnant un coup fourré, Thomas se décala sur la droite, se préparant mentalement à une détonation, tout en prenant en main la lame qu’il fit glisser du long de sa cheville.
Piètre protection contre un 9mm, mais suffisant pour quand l’agresseur aura manqué sa cible...


“ Qui est là ?
- C’est moi...”


En dire plus était inutile. Thomas avait reconnu le timbre de la voix de Claire. Il avait bien perçu le bruit d’une voiture stoppant près de l’entrée, mais le voisinage comportait une dizaine de maisons. Impossible de savoir pour qui les passagers éventuels de la voiture étaient destinés.
Thomas ouvrit la porte. Claire se tenait derrière, juchée sur un fauteuil manuel modèle pliant. Elle avait déjà renvoyé le taxi. Thomas se dit alors qu’il ne dormirait pas beaucoup cette nuit-là.


“Entre, tu veux quelque chose à boire ?
- Non merci. De l’eau suffira. A moins que tu ne te sois décidé à appeler la brigade chimique pour te débarrasser du... truc que tu nous sers d’habitude... C’est quoi au fait ?
- Franchement, je n’en sais rien. J’ai trouvé une réserve de cet alcool artisanal quand j’ai emménagé ici. L’ancien proprio avait une licence de bouilleur de cru. Il y a encore le matériel dans l’abri de jardin
- D’empoisonneur, oui... Je me contenterai d’eau alors.
- Comme tu voudras.”


Thomas aida Claire à franchir le petit obstacle que constituait la marche qui barrait le salon. Puis il se rendit à la cuisine chercher le liquide demandé. Il donna le verre frais à la jeune femme.


“ Alors, Claire. Que veux-tu de moi ?
- La police a essayé de te joindre au bureau mais tu étais deja parti. Et ici cela ne répondait pas.
- Normal, j’ai débranché ma ligne. Cela ne doit pas être bien grave. Personne n’est venu.
- Tu n’es pas en cause, c’est déjà ça. Mais nos trois larrons, si.
- Ils ont avoué ?
- Oui.”


Thomas, qui s’était assis, plongea alors la tête dans les mains. Plus par dépit mais aussi par fatigue.


“ Ça va ?
- Il faudra bien. Je suis fatigué, Claire. A un point que tu ne peux pas imaginer...
- Je le sais...
- Ah oui ?
- Enfin, je veux dire que j’imagine très bien ce que tu ressens. Les ennuis recommencent...
- Et ma moyenne baisse... Avec ces trois là, on en est à combien ?
- Quinze. Quinze rechutes. Mais tu employes un total de cent cinquante deux personnes. Ça fait du dix pour cent... Et même moins car au total il y a eu plus de cinq cent employés depuis le début.
- Je sais compter, merci...
- Le pire, c’est que l’on commençait à redresser la tête au point de vue clientèle.
- Et ces trois cons qui me foutent tout en l’air... Je me demande vraiment ce qu’ils ont dans la tête... Je leur donne une chance, ils ont une bonne paye et hop ! Ils se remettent à piquer des autoradios. Il faut vraiment être con pour faire cela.
- Je sais. Ils n’ont aucune excuse. On fait comme d’habitude ?
- Pourquoi changer ? Suspension du salaire dès maintenant. Et licenciement immédiat dès que la sentence est rendue.
- C’est compris.
- Bon, Claire, de quoi veux-tu me parler, vraiment ?
- Quoi ?
- Ces trucs, on aurait pu les régler demain matin au bureau. Tu ne t’es pas tapé quinze bornes en taxi uniquement pour me parler de ça, j’espère !
- Bien sûr que non. En fait, je voulais que l’on parle de toi, Thomas.
- De moi ?
- Oui. Tu nous inquiètes beaucoup en ce moment.
- Comment ça, nous ?
- Tout le monde au bureau, en fait. Ça se voit sur ta tête, Thomas. Tu es malade.
- ...
- Tu es stressé. Tu disparais des semaines entières, comme cet hiver.
- Je n’ai pas...
- Pitié, Thomas ! Ne me sors plus l’excuse du “contrat de surveillance que tu voulais personnellement exécuter”...
- C’est pourtant...
- Thomas, je te le dis en tant qu’employée, en tant que numéro deux même. Tu files un mauvais coton. Et cela se ressent sur l’activité.
- Mais je...
- Thomas ! Arrête de nier les faits ! Tu es malade. Très malade même.
- Et quels sont mes symptômes, docteur ???
- Tu ne te vois pas agir. Nous, si. Ces derniers temps, tu es nerveux. Tendu, tu fais une gueule pas possible au point que j’ai menti à certains clients potentiels pour qu’ils s’entretiennent avec moi plutôt qu’avec toi.
- Quoi ?
- Thomas, on avais besoin de ces contrats. J’ai juste dit que tu étais dans d’autres rendez-vous pour justifier le fait de traiter avec moi.
- Non mais je rêve...
- Et il y a ton langage...
- Mon langage ?
- Je sais que tu es cynique de nature, mais ces jours-ci, tu dépasses les bornes. Même moi, j’ai été scandalisée quand j’ai appris ce que tu avais sorti au sujet de cette pauvre Monique.
- Qu’est-ce que j’ai dit ?
- Une horreur au sujet de sa fausse couche. Bien sur, elle n’était pas là quand tu l’as sortie mais elle l’a su...
- Oh merde...
- Tu peux le dire... Je sais que ton sens de l’humour est particulier mais là, tu as dépassé les limites.
- Je n’ai pas pourtant trouvé que...
- C’est là ton problème Thomas. Tu n’es pas conscient du mal que tu fais aux autres. J’en ai eu un échantillon quand on s’est engueulé après que je t’ai dit que je t’aimais.
- Je ne...
- Et il n’y pas que ça !
- Je...
- Thomas, je vais te parler franchement. Je sais que tu me caches des choses. Et je sais que tu as une autre vie en ce qui concerne le travail.
- Comment cela ?
- Thomas, ne me fais pas croire que je suis conne au point de ne pas l’avoir remarqué ! Il y a des choses... des indices.
- Tu veux me parler de quoi ?
- J’ignore beaucoup de choses à ton sujet, Thomas. Il y a, à ce que quelqu’un a dit, trois niveaux de savoir.
- ...
- Il y a ce que l’on sait. Ce que l’on croit savoir. Et il y a ce que l‘on peut prouver. Par paresse intellectuelle, on confond souvent les deux premiers. J’ai bien réfléchi à la question Thomas. Et je me suis rendu compte qu’en fait, je ne savais presque rien de toi. Qui es-tu, Thomas ?
- En quoi cela est-il important ?
- C’est très important, Thomas. Je crois, et tu vois que je pèse mes mots, que ce que tu es réellement te détruit peu à peu. Et que tu es proche du point de rupture. Tu te comportes comme un salaud parfois, mais je dois avouer que sans toi... Eh bien ma vie ne serais pas aussi...
- Oui ?
- Ma vie ne serais pas ce qu’elle est. Je sais qui je suis. Je sais ce que j’ai fait, et le remords qui me hantera jusqu’à la fin de ma vie, je m’y suis faite... Mais avec toi, malgré le fait que je ne t’aime plus, la vie me semble meilleure, plus supportable.
- ...
- C’est con ce que je raconte... Et c’est toi qui devrai me parler, pas le contraire. Je sais tout de moi, mais de toi... Qui es-tu, Thomas ? Et pourquoi t’es tu déguisé en livreur de colis ce matin ?
- Quoi ???
- Tu vois, Thomas ? Tu es tellement hors du coup que tu ne t’es même pas aperçu que je t’ai fais suivre...
- Putain...
- Je sais que sur le plan de la déontologie, je n’aurai jamais du faire cela. Mais toi de ton côté, tu n’aurai jamais dû te faire avoir comme cela...
- Ah cela va être de ma faute maintenant !
- C’est le cas si on y réfléchi bien, Thomas. “


Thomas fixa les yeux de Claire. Elle ne cilla pas un instant, et le reste de son visage était formel. La sentence était justement rendue. Coupable. Thomas remonta au fond du canapé. Les mots, cruels pour l’amour propre, avaient du mal à sortir. Aussi par le fait que Claire lui coupait souvent la parole...


“Depuis combien de temps suis-je comme cela ?
- Des mois. Personne ne te parlait car on espérait que cela s’arrangerait avec le temps. Mais ce n’est pas le cas. Alors...
- Je suis allé chez Greenpeace chercher des informations.”


Claire fut quelque peu surprise par cela. Elle savait qu’il fallait travailler Thomas au corps pour lui soutirer parfois des informations, mais aussi rapidement... Cela n’était jamais encore arrivé.


“ Euh oui ça je le sais, mais pourquoi ?
- Tu te rappelles qu’il y a de cela quelque mois, j’ai été pris dans une explosion...
- Oui évidemment... Ce seraient eux qui... Ce n’est pas possible...
- Pas vraiment, non. Ils sont toujours pour la non-violence. Mais leur ligne de conduite est de plus en plus contestée de l‘intérieur.
- Ah oui ?
- Il faut lire autre chose que “Je debuggue mon pc magazine”...
- Très drôle...
- Il existe une faction qui veut pousser Greenpeace à passer à la lutte armée. Ils sont liés selon certains à d’anciens des mouvements d’extrême gauche issus des groupes anarchistes des années 70. La tambouille révolutionnario-anarcho-casse-bonbons habituelle de ce milieu, quoi...
- Et donc...
- Je suis allé chez eux me procurer la liste de leurs prochaines actions officielles. Je suis quasiment certain qu’une des prochaines manifs sera plus explosive que les autres.
- Comment tu peux le savoir ?
- Comme tu le dis, je ne le sais pas. Je devine. J’analyse selon les données que j’ai et j’essaye de trouver les bonnes conclusions.
- Quelles données ?
- Je leur ai piqué la liste. Mais avant, j’avais préparé le terrain avec les documents que l’on m’ avait fourni.
- Qui ?
- Le travail en Russie de l’hiver dernier. Une partie du paiement consistait en informations à leur sujet.
- Oui mais qui...
- Des gens bien placés.
- En clair, les services secrets, ou les R.G.
- On va gagner du temps et dire que oui... Bref, je suis déterminé à leur faire payer leur bombe chez Agrifice.
- Ah carrément...
- Tu sais peu de choses sur moi Claire, c’est vrai. Eh bien ce soir, tu apprendras cela sur moi. Je suis quelqu’un de dangereux. Si on essaye de me tuer, de façon consciente ou non, je riposte. Et crois moi, pour éviter les représailles, il vaut mieux ne pas me rater.
- Je crois que je ferai bien de m’en souvenir...
- Tu es dans le vrai, Claire.
- ... Et tu comptes leur faire quoi exactement ? Les tuer ?
- Je...
-...
- Je crois que je vais t’appeler un taxi, Claire. Tu m’a assez forcé à parler pour ce soir.
- Je ne le pense pas, Thomas. Je veux t’aider, malgré tout ce que tu m’as fait subir. Tu es bien parti, continue...
- Non Claire. Peut-être un autre jour. Mais si je continue...
- Oui ?
- ...
- Tu ne vas pas donner dans le cliché et me sortir qu’il faudrait que tu me tues après, j’espère...
- Il y a des choses plus importantes que cela. Si tu veux, je te promet que nous en reparlerons après que les Green Warriors aient été mis hors d’état de nuire. Mais pour le moment, j’ai besoin que tu t’en ailles. Tu me comprends, j’espère.
- Pas du tout Thomas. J’ai beau essayer, je n’arrive pas à te comprendre. Je devine que tu as des motivations que je ne connais pas. Cela t’aiderais beaucoup si je savais ce que tu voudrais faire, mais comme tu ne le veux pas... Je ne peux pas te forcer à te donner mon aide.
- Non, en effet.
- Et pourtant tu en as besoin. Tu n’imagines pas à quel point.
- Je...
- ...
- ... Je crois vraiment qu’il faut que tu partes Claire.
- Pourquoi ?
- Si tu restes, tu finiras par me convaincre. et malgré le fait que nous ne soyons plus que patron et employé, je tiens beaucoup trop à toi pour te faire vivre ce que j’endure.
- Alors laisse moi au moins t’aider comme avant. Tu es bon en informatique mais je te suis infiniment supérieure. Je peux t’aider de cette manière, ainsi, je ne te gênerai pas.
- On...
- Oui ?
- Trouve-moi la prochaine cible des Green Warriors. Trouve-moi le nom de leur leader, ainsi que des autres cadres dirigeants.
- Et en échange ?
- Quoi, en échange ?
- Je veux t’aider, Thomas, mais cela ne sera pas sans contrepartie... Le temps où tu pouvais user de moi à ta volonté est révolu, Thomas.
- Voyez-vous ça ! et depuis quand ?
- Depuis que tu m’as brisée le cœur et foulé au pied notre amitié. Tu te sens toujours coupable de cela, et si j’accepte de t’aider, ce sera en échange de ta guérison.
- Ma guérison ?
- Je veux tout savoir de toi, Thomas. Je veux connaître l’histoire de l’homme qui a eu l’occasion de me livrer aux polices européennes et qui ne l’a pas fait en échange de mes services. Je veux tout savoir de toi pour connaître le cancer qui te ronge. car j’en suis persuadée, Thomas. Me parler te libéreras.
- Tu ne manques pas d’audace...
- C’est toi qui m’a appris que chaque chose avait son juste prix.
- C’est vrai... Mais ton tarif est trop élevé pour moi.
- Je ne le crois pas. Tu vois ce disque ?”


Claire avait sorti de son sac un cdrom. Elle le prit à deux mains et elle commença à le plier en deux, comme pour le casser.


“ Tu es tellement mal que tu n’as pas vu que je t’ai fait suivre. Tu ne m’adresses plus la parole pour tes affaires privées mais je sais faire des additions. Tes faits et gestes, je les ai plus ou moins prévus depuis que tu t’es trouvé sur les lieux de l’explosion. Sur ce disque, il y a tout ce que tu me demande sur les Green Warriors. Noms, dates, lieux, cibles. Il y a même les noms de leurs liens avec Greenpeace. Toutes les infos sont démontrées, prouvées. J’ai mis deux mois pour tout trouver mais toi, il te faudra bien un an pour parvenir au même résultat. Acceptes-tu mon tarif ou dois-tu t’attendre à passer douze mois supplémentaires emplis de stress comme ce que tu vis actuellement ? Un oui et je te donne le disque. Un non et je le casse. Ta réponse ?”