DROITS ET DEVOIRS
23/11/02
1
“ Alors ?
- Alors ? Rien !
- C’est pas vrai !
- J’ai l’air de plaisanter ? Il n’y avait personne ! Personne
! Je le retiens, ce préfet de mes deux qui me l’avait recommandé
!
- Il n’y avait personne ?
- Vous êtes sourd ou quoi, Wolfgang ? Il n’y avait personne ! Nada
! Que dalle ! Zobi !
- Ça m’étonne de lui... D’après ce que j’ai
entendu à son sujet, il ne pose jamais de lapin... Ou alors...
- Ou alors quoi ?
- Vous étiez seul ? Il l’avait demandé, rappelez vous...
- Bien sûr que non ! J’avais deux poissons qui me filaient le train
mais il n’a pas pu les voir.
- Comment ça ?
- C’est leur travail, figurez-vous... Ce sont des pros, à la D.S.T.
quand même !
- Oh lala...
- Quoi ?
- Ne me dites pas que vous avez fait appel à ces gougnafiers...
- Qu’est-ce que vous avez à leur reprocher ? Ce sont des...
- ...Andouilles qui se la jouent James Bond ! Colonel ! Ces nazes ont presque
réussi à foutre en l’air leur couverture dans les années
80 quand ils ont fait sauter ce rafiot plein d’écolos dans l’hémisphère
sud ! Il a fallu tout le talent de nos services pour faire croire à la
presse tout le contraire ! Ça nous a coûté deux bons agents
pour masquer leur incompétence !
- Vous n’étiez pas obligé...
- Tu parles...Le président de l’époque en avait fait une
affaire personnelle... Il faut dire qu’il se tapait la patronne du service.
Ça explique des choses...
- Elle aussi elle y passé ?
- Colonel, même moi j’ai renoncé à compter le nombre
de petits bâtards que notre défunt patron a laissé derrière
lui ! Alors... Enfin, tout cela, c’est pour vous dire que si vous vouliez
une couverture de qualité, il fallait s’adresser à nous
!
- Je ne vois pas en quoi cela aurait changé les choses. Il n’est
pas venu ! Et mes morpions m’ont signalé que personne ne s’est
approché du lieu du rendez-vous. Il n’est pas venu, un point c’est
tout ! Ce n’est pas comme s’il était venu et qu’il
avait renoncé à se montrer en voyant mes petits espions...
- En tout cas, cela complique les choses. Qu’allons nous faire à
présent ? Toute la suite de l’opération était basée
sur lui...
- C’est votre travail, il me semble, d’imaginer un moyen de substitution.
- Merci de me le rappeler !
- Oh, ce n’est pas ma faute si ce blanc-bec n’est pas venu ! Je
me disais aussi, avec un CV pareil...
- Qu’est-ce que vous lui reprochez ?
- C’est une outre ! Du vent ! Ce gars sais faire sa pub mais croyez-moi,
sa réputation est surfaite !
- Ce n’est pas ce qu’en dit le préfet...
- Je me demande bien où il prend ses sources, ce guignol... De toute
façon, Bléno sera parti dans deux ans au grand maximum. J’espère
juste que son successeur sera un peu plus compétent.
- Vous êtes sévère avec Bléno. Il a fait du bon travail
quand nous avons démantelé ce laboratoire planqué sous
une mosquée.
- Je dois dire que vous êtes dans le vrai... mais pour le reste, Wolfgang,
je le connais un peu mieux que vous...
- Vous en êtes certain ?
- Oh oui ! Vous êtes peut-être un des chefs du contre-espionnage
français mais le Bléno, je le fréquente depuis le lycée
!
- C’est un argument de poids. Les meilleurs agences ne peuvent rivaliser
avec les camarades de classe...
- Vous ne seriez pas un peu ironique, là ?
- Moi ? Pas du tout !”
L’air franchement moqueur et les yeux levés au ciel de Wolfgang
disant tout le contraire, le colonel Pastitru jugea bon d’en rester là
sur ce sujet...
“ En tout cas, il n’est pas venu ! Qu’allons nous faire ?”
La question du colonel resta sans réponse. Du moins immédiate.
Quelqu’un venait en effet de frapper à la porte. Le colonel et
Wolfgang, surpris, se regardèrent. Personne n’aurait dû frapper
à cette porte ! Ils se trouvaient dans la maison personnelle du colonel,
en grande banlieue. La maison faisait partie d’un petit lotissement mais
elle était surveillée par cinq agents, et aucun d’entre
eux n’avait alerté les occupants d’une arrivée prochaine.
Les deux hommes sortirent chacun leur arme, qu’ils pointèrent en
direction de la porte. Le colonel et le chef des services secrets, chacun de
son coté, contactèrent discrètement leurs agents via leurs
oreillettes. Personne ne répondit. Il y avait juste un son de parasite
dans chaque écouteur.
Puis on frappa de nouveau à la porte. Le colonel risqua alors...
“ Qui est là ?
- Mercenaires Pizzas. Vous avez commandé une Entrevista avec double ration
de mauvaise foi, je crois bien !”
Abasourdis, les deux hommes restèrent figés un petit moment. Reprenant
ses esprits, Wolfgang alla ouvrir la porte, le colonel se plaçant alors
en biais par rapport à la porte, afin le cas échéant de
ne pas rater l’intrus.
Wolfgang ouvrit. Vêtu d’un imperméable rouge rappelant effectivement
l’uniforme habituel des livreurs de pizzas, l’homme en revanche
n’en portait pas le casque. Logique, puisque personne dans la maison n’avait
entendu le boucan de la mobylette mal réglée qui complétait
généralement l’équipement. En revanche, l’homme
portait à bout de bras un grand carton qui servait effectivement à
transporter les galettes de pain garnies.
En ce qui concerne le visage, les traits de l’homme ne disait absolument
rien aux deux comparses. Des cheveux blonds courts, des yeux noirs, le visage
glabre.
“ C’est ici, l’Entrevista ?
-...
-...
-Bon. Soyons sérieux. Mon nom est Thomas. Enchanté de faire votre
connaissance. Je peux entrer ?”
Ni Wolfgang, ni le colonel ne bougèrent. Finalement, Sully revint de
sa surprise.
“ Euh... Oui...Ne faites pas de gestes brusques et posez ce carton !
- Pas de problème. Vous pourrez la manger après, c’est une
vraie ! Fromage et tomates. Moi j’ai déjà mangé.”
Thomas entra. Lentement. Le colonel ne le quitta pas un instant des yeux ni
du canon de son SigSauher réglementaire. Thomas leva alors lentement
les bras. Sully entreprit alors une fouille sommaire qui s’avéra
infructueuse. Suivant le canon de l’arme, Thomas fut amené au salon,
ou les deux hommes tentèrent en vain de reprendre contact avec leurs
agents.
“ Inutiles d’épuiser vos piles. Ils ne vous entendent pas
!
- Comment ça !
- Je n’aime pas les oreilles indiscrètes. J’ai amené
avec moi une Borne Blanche. Toutes les liaisons radios sont H.S. tant que l’appareil
sera en fonction. Une fois notre entrevue achevée, je la désactiverai.
Vous vous en seriez sans doute aperçus si vous aviez écouté
la radio. Ces petits brouilleurs ont une fâcheuse tendance à parasiter
la bande F.M....
- Mais ces appareils ne sont pas en vente libre ! Comment vous êtes-vous
procuré un tel appareil ?
- Vous croyez qu’un détail comme celui-là va me gêner
? Ce n’est pas vous, monsieur Sully, qui me direz le contraire ! Quand
à savoir où je l’ai eu...
- Vous êtes donc Thomas...
- Effectivement. J’ai répondu à votre appel mais cet après-midi,
j’ai eu la très désagréable surprise de voir que
le Colonel n’a pas tenu ses engagements...
- Simple précaution de ma part ! Il est hors de question que je me déplace
sans un minimum de sécurité ! Je ne vous cacherez pas, monsieur
Thomas, que je suis très hostile au fait de recourir à vos services.
- Pour ma part, je considère cela comme étant tout à fait
normal. Jusqu’à présent, seuls les...services parallèles
de l’Etat ont fait appel à mes talents.
- Ah oui ?
- Vous seriez surpris de savoir qui, colonel... Mais bon je ne suis pas ici
pour parler de mon passé. Je voudrais connaître l’objet de
votre demande. Vous avez été plus qu’évasifs dans
votre courrier, et je dois ajouter que votre initiative de cet après-midi
m’ inciterai à refuser de faire affaire avec vous.
- Très bien. Nous allons faire vite alors. Monsieur Thomas, que savez-vous
de l’association La Passerelle ?
- Hum... Comme ça, assez peu de chose. C’est une assoc’ basée
dans le nord, je crois. Elle a été fondée par d’anciens
ouvriers du textile au chômage qui voulaient aider les jeunes à
se lancer dans le monde du travail.
- En gros, c’est cela. Vous le savez sans doute, mais l’association
a changé de mains il y a de cela dix ans, et depuis, ils ont élargi
leur champ d’action aux anciens pays de l’Est. Ils envoient des
ouvriers former des travailleurs et ensuite, ces derniers font parfois le chemin
inverse pour travailler en France ou en Angleterre ou au Pays de Galles.
- Rien de bien répréhensible en somme.
- En apparence seulement. Dans le même temps, vous n’êtes
pas sans ignorer que le Nord du pays est devenu une plaque tournante de l’immigration
illégale vers le Royaume-Uni. Si vous regardez les infos, vous devez
savoir que les grandes villes du Nord fourmillent de candidats au passage vers
les îles Britanniques.
- Bien évidemment... tant que Londres ne sera pas plus ferme ou Paris
plus souple sur cette question, les abords du tunnel et des quais seront autant
de lieux de passages. Sous-entendriez vous qu’il y a un rapport entre
ces deux faits ?
- C’est malheureusement ce que nous croyons. Nous soupçonnons l’association,
où du moins certains membres, d’être mêlés au
trafic d’esclaves.
- Diable ! Vous avez déjà une idée sur la question ?
- Oui. Nous savons que l’association a noué des liens avec des
conglomérats textiles européens ou asiatiques. Nous pensons que
par ce biais, l’association se fournit en esclaves venus de l’Est
ou de Chine avant de les faire passer soit à Paris, soit à Londres.
Les candidats se présentent aux ports d’embarquement en Europe
ou en Asie et les passeurs les mènent à leur destination. Ensuite,
ces derniers sont contraints de travailler dix, douze ou même quatorze
heures par jour dans des conditions épouvantables afin de rembourser
le prix du voyage aux passeurs. Inutile de vous dire que le billet est très
élevé et qu’il faut parfois dix, vingt ans aux malheureux
pour redevenir libres.
- Et l’association ? Comment est-elle impliquée ?
- Nous pensons qu’elle masque par de faux rapports émis les flux
de personnes. Tous les ans, l’association publie un compte-rendu usine
par usine, mettant en valeur telle unité de production du Yunnan, alors
que les travailleurs sont en fait employés dans le 20è arrondissement.
Pour faire bref, ils diffusent de faux documents faisant croire que telle marque
vend des vêtements fabriqués dans des conditions normales et moralement
acceptables alors que c’est tout le contraire. Inutile de préciser
que ces marques rétribuent grassement l’association pour de tels
faux.
- Et vous ne faites pas éclater la vérité ?
- La première difficulté réside dans le fait que nous manquons
de preuves. Soit nous avons des témoignages de seconde mains, soit les
documents ont été acquis de façon...judiciairement inacceptable.
- Je vois ce que vous voulez dire... Et la seconde raison ?
- Eh bien... les marques concernées sont de première importance.
Elles font partie de grands groupes industriels qui ont énormément
d’argent et un grand pouvoir de nuisance. La mondialisation a eu pour
effet que si nous lâchons les infos que nous avons à la presse,
dans le mois qui suit, la France perdra plus de la moitié de ses emplois.
Par pure représailles, ils peuvent mettre plus de cinq millions de personnes
au chômage en un rien de temps. Vous comprenez que dans ce cas, notre
champs d’action est très restreint...
- Je comprend en effet... Mais qu’attendez-vous de moi ?
- Des preuves. Nous voulons que vous vous procuriez les originaux des rapports
comptables. Nous voulons également les listes des passeurs, ainsi que
leurs attaches. Et si possible, nous voulons avoir des documents liant l’association
avec les grands conglomérats. Bref nous voulons avoir de quoi nous défendre
si jamais ils leur venaient à l’idée de lâcher leurs
avocats. Nous ne gagnerons jamais un procès légal, c’est
pourquoi nous voulons avoir de quoi pour faire en sorte que le procès
n’existe jamais.
- Mais sous quel prétexte ? Je ne pense pas que vous manquiez de bons
agents, mais le plus dur dans une infiltration, c’est de trouver la bonne
excuse afin de ne pas attirer l’attention de l’ennemi. Il n’y
a qu’au cinéma qu’un agent réussit un bluff pareil
sans une énorme préparation derrière...
- Vous êtes loin d’être un idiot, vous...
- Merci...
- Pour l’excuse, elle est toute trouvée ! En tant qu’association
loi 1901, La Passerelle doit se soumettre à un contrôle fiscal
et juridique tous les trois ans, afin de vérifier le caractère
associatif et non lucratif de l’organisme. Et l’échéance
arrive dans deux mois maintenant. Nous allons vous introduire dans l’association
en tant qu’agent fiscal chargé de préparer l’inspection.
Cela va vous laisser un mois pour tout éplucher et fouiner partout car
vous serez envoyé en Pologne, en Chine mais également en Inde
et en Russie.
- C’est une bonne chose que mes vaccins soient à jour ! Mais pourquoi
moi ?
- Je ne vais pas finasser avec vous, monsieur Thomas. Nous savons beaucoup de
choses à votre sujet. Entre autre que vous avez la formation nécessaire
pour faire un contrôleur fiscal crédible. Nous savons également
que vous êtes un mercenaire assez bien côté sur le marché,
et que le visage que nous voyons n’est évidemment pas le vôtre...
- Petite précaution de ma part. Et puis j’aime bien me déguiser.
J’étais très fort quand j’étais gamin... Mais
si vous me connaissez bien, vous devez alors connaître mes...disons habitudes
?
- Votre Boomerang ? Oh que oui... mais vous pouvez être rassuré.
S’il y a bien une chose à laquelle les services secrets sont fidèles,
c’est bien à leur parole.
- Paroles, paroles...
- Et pour finir, vous avez la réputation d’être efficace.
Une personne sûre, fiable, et surtout inconnue des services secrets étrangers,
vous comprendrez que vous êtes l’idéal pour cette mission.
- Ma modestie en prend un coup mais je vous croirai sur parole. En revanche,
avant de vous donner ma réponse, je voudrai vous poser deux questions.
- Oui ?
- Pour un tel travail, mon prix sera de 50 000 euros. 50 000 et quelques informations.
Acceptez-vous ce prix ?
- A quel sujet, les informations ?
- Je vous en parlerai en privé. Je n’ai rien contre vous, colonel,
mais je préfère que vous ne soyez pas au courant d’une petit
affaire personnelle...
- Le prix est raisonnable, je l’accepte. Votre requête en revanche
me pose problème.
- Ce n’est rien de bien méchant, je vous en parlerai plus tard.
Comme vous acceptez mon prix, considérez mon aide comme acquise.
- Très bien, nous parlerons de votre requête plus tard. Et la seconde
question ?
- Je voudrai connaître la requête du Colonel. Maintenant.
- Quoi ?
- Qu’est-ce qui vous fait croire que je veux vous demander quelque chose
?
- Colonel, vous n’avez pas ouvert la bouche depuis que je suis là.
Vous faites une tête de cent pieds de longs, votre corps est quasiment
recroquevillé dans votre fauteuil et vos yeux sont pour ainsi dire plus
parlants que tout. En plus, rien de ce que nous avons parlé ne peut concerner
la gendarmerie. Alors, quelle est la raison de votre présence ici ? Vous
avez aussi une requête, je le vois bien...
- Eh bien...
- Si le colonel le permet, je parlerai à sa place. Je crois que ce sera
plus facile pour vous.
- ... Oui je crois aussi.
- Notre enquête sur l’association dure depuis neuf mois maintenant.
Comme à l’accoutumée, nous avons infiltré un agent
au sein d’un groupe de fuyards venus de l’Est. Nous y avons envoyé
un de nos éléments les plus prometteurs. Et nous sommes sans nouvelle
de lui depuis trois mois maintenant.
- Un jeune agent ?
- Oui, inconnu des services étrangers, du moins nous l’espérions.
Mais après le dernier contact à Calais, nous avons perdu sa trace.
Le groupe dont il faisait partie a débarqué dans le Kent et malgré
l’aide des policiers locaux, ce groupe s’est dispersé dans
la nature. Nous ne savons pas où il est. Le colonel voudrait que vous
le retrouviez.
- A voir votre aspect, j’imagine qu’il s’agit d’une
personne qui vous est proche, n’est-ce pas ?
- Tout a fait. Le fils du colonel est entré au service de la Nation parmi
mes effectifs. Il a disparu depuis trois mois maintenant, et nous voudrions
que vous vous chargiez de sa recherche.
- Agent en service, donc pas d’enquête de police possible.
- Exactement.
- Je déteste voir un homme perdre un proche. Je me chargerai de votre
cas également.
- Merci, monsieur Thomas. Mais...Et votre prix ?
- Bah, considérez qu’il est inclus dans ce que je vous ai demandé
! Pour vous parler franchement, je n’aime pas profiter du malheur des
gens. Mais je vous déconseille fortement de refaire allusion de cela
à quiconque ! J’ai une réputation à garder, moi !”