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Assise au bar de l’hôtel Warsawa, la jeune femme buvait lentement son café commandé quelques minutes auparavant. Portant un ensemble pastel, la brune aux lunettes affreuses regardait de temps à autres l’horloge fixée face à elle. Huit heures cinq.
Il est en retard, pensa t-elle.
Avalant gorgée par gorgée le contenu de sa tasse, elle ne put empêcher sa nervosité de monter au fur et à mesure du temps qui passait.
La jeune femme ne bougea pas quand l’homme qu’elle n’avait pas vu venir enleva d’autorité le sac à main posé sur siège à coté d’elle. Reposant le sac face à lui, Thomas salua discrètement la jeune Marie Zéro qui était soulagée de le voir enfin arriver.
Sachant que personne d’autre n’était au comptoir avec eux, ils entamèrent une courte conversation.


“ Vous êtes en retard.
- Désolé. Mes intestins n’ ont pas la notion du temps.
- Vous les avez ?
- Je ne pense pas. J’ai lu et relu une bonne partie de la nuit mais je ne crois que ce que vous cherchiez soit là. Tout est dans l’appareil, vous savez quoi chercher mieux que moi.”


Thomas enleva ses lunettes et les essuya. Puis il les laissa reposées sur le comptoir.


“ C’est fâcheux.
- Mais pas étonnant. Les documents très importants sont soit disséminés, soit très protégés et peu facilement accessibles. En tout cas je ne sais pas si trois semaines de travail seront suffisantes.
- Il vaudrait mieux pourtant. Nous avons eu des informations inquiétantes.
- De quel ordre ?
- Rien vous concernant, mais on s’agite dans les milieux économiques. Trois sociétés chinoises rivales ont annoncé en même temps un relèvement du tarif de leurs prestations. Et ce ne sont pas des petits relèvements.
- C’est le début...
- Tout porte à le croire, oui. Nous avons vraiment besoin des originaux, monsieur. Faites au mieux.
- C’est bien mon intention. Mais j’aurai besoin d’un petit coup de main. Une information à vérifier.
- A quel sujet ?
- Tout est écrit sur le dernier cliché. Vous me ferez parvenir votre réponse de la même façon.
- Très bien. Autre chose ?
- Oui. Je dois partir pour Moscou dès que possible. C’est faisable ?
- Aucun souci, vous aurez vos billets pour une heure. Pourquoi donc ?
- Leur surveillance est très au point ici. Et en Russie ce sera pareil, sauf si j’arrive en avance. J’aurai plus de temps avant que leurs agents ne me verrouillent efficacement.
- C’est bien vu. Rien d’autre ?
- Dites juste à Mozart que je terminerai sa sonate. C’est tout.”


Marie enleva alors ses lunettes et les essuya à son tour, puis elle les posa juste à coté de celles de Thierry. Elle régla sa consommation puis reprit les lunettes. Celles de Thierry.
Et Thierry reprit les lunettes de Marie et les chaussa. L’échange des caméras numériques automatiques réalisé, Thierry s’en retourna dans sa chambre et Marie quitta l’hôtel à son tour.
Arrivé à la porte de sa chambre, Thierry croisa Wilma, qui venait manifestement à sa rencontre.


“ Ah vous étiez là...
- Bonjour mademoiselle. Comment allez-vous ?
- Très bien merci.
- Pas de nouveaux trous de mémoire ?
- Non, rien de ce genre. Merci de vous en inquiéter.
- C’est normal, voyons. Alors, vous vouliez me parler ?
- Voir comment vous alliez surtout. Je suis passée hier soir et vous n’avez pas répondu.
- Je sais. J’ai pris un cachet pour dormir, j’étais un peu patraque.
- Ah oui ? Ça explique pourquoi vous n’avez pas répondu au téléphone.
- Vous avez appelé ?
- Oui comme votre porte était fermée à clé et que vous ne répondiez pas, j’ai eu peur pour vous.
- C’est vrai que les cachets sont très efficaces. J’espère que vous n’avez pas paniqué...
- J’ai été inquiète c’est vrai, mais quand su que vous aviez réclamé des somnifères à la réception, j’ai été rassurée. Je suis donc allée me coucher. Pas avec vous comme je l’espérai, mais bon...
- Et je crains que je ne sois contraint de remettre notre prochain cours à une autre occasion. J’ai eu un appel de mon ministère. Mon voyage pour Moscou est avancé et je pars dès ce soir.
- Oh non... Mais je ne suis pas au courant...
- Je viens juste de l’apprendre. Je pense que vous aurez le fax dans peu de temps.
- Mais pourquoi donc ?
- Alors là... Vous connaissez l’administration française, non ?
- Oui.
- Alors cela ne devrait pas vous étonner. Nous au ministère, nous avons vite appris à ne pas demander pourquoi. De toute façon, parfois, même nos chefs l’ignorent...
- J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir...
- Dans le cadre de mon travail, c’est peu probable. Mais si vous me donnez votre adresse...
- C’est une bonne idée ça ! En attendant, vous êtes partants pour un café ?
- Pourquoi pas ? Vous me raconterez les dernières nouvelles. J’ai essayé les journaux télévisés mais mon polonais ne me permet pas de comprendre autre chose que les images.
- Allons y alors.”


Reprenant l’ascenceur, Thierry et Wilma n’échangèrent pas un mot avant d’être installés à une table du restaurant.


“ Alors, qu’allez vous faire aujourd’hui ?
- Eh bien Wilma, je crains de ne pouvoir faire ce tour de la ville en votre compagnie. Mon avion pars à dix-huit heures. Je reviendrai ici pour deux heures prendre ma valise et ensuite, direction l’aéroport.
- C’est vraiment dommage. Vous manquez quelque chose.
- Bah je reviendrai. En été de préférence.
- Je ne crois pas que ce soit la bonne saison, vous savez. Il est fréquent que la canicule règne en été. Venez plutôt au printemps ou en automne, le climat est meilleur.
- Ah oui ?
- Je vois prie de me croire sur parole ! Et puis en septembre, il y a moins de monde, et nous aurons plus de temps pour...
- Il est vrai que la Pologne a tant de beautés à me dévoiler encore...
- Vous l’avez dit...Et qu’avez vous tiré de votre courte visite ?
- Bien des enseignements. Par exemple, il est clair que nos gouvernants ont vraiment sous-estimé vos capacités à rattraper un retard économique.
- Ce n’est pas une nouveauté...
- Oui, mais là je l’ai vu par moi-même. Votre association, Prinz...Prezn...
- Hihihhi... Pryzjan.
- Amitié... Eh bien je suis stupéfait par votre degré de réussite dans la formation des jeunes polonais aux nouvelles techniques.
- Ce n’est pas étonnant. Contrairement à vous autres Occidentaux, nous accordons plus d’importance à l’enseignement manuel et surtout, nous veillons à éviter une trop grande spécialisation dans les formations.
- Oui je sais. Trop de diplômes tuent les titres universitaires. Et quand un secteur est bouché, les sur-diplômés se retrouvent dans l’incapacité de se reconvertir. Un bon ingénieur informaticien ne fait pas un bon ingénieur électricien ou agronome.
- Alors qu’ici, n’importe lequel de nos étudiants peut passer des mathématiques à la biologie, ou à l’histoire, ou au droit.
- Chaque système a ses avantages et ses inconvénients.
- Je suis bien d’accord. Mais notre plus grosse difficulté reste le peu de visas accordés par vos pays, surtout ces dernières années.
- Que voulez-vous. La crise et le chômage n’incitent pas à la libre circulation des travailleurs.
- Ici nous nous demandons quand est-ce que vous comprendrez enfin que ce ne sont pas les barrières qui vous protégeront. En fermant vos frontières, vous vous privez des travailleurs qui ont la compétence pour relancer votre machine économique. J’ai lu que votre pays peinait à trouver des employés dans certains secteurs comme la construction. Nous avons des travailleurs compétents. Beaucoup n’ont pas de travail ici et ils ne peuvent aller en Europe. Ne serait-ce pas plus simple d’ouvrir vos frontières ?
- Je vais vous scandaliser sans doute mais... Nos patrons sont parfaitement conscients de cela. Mais en revanche, la population elle ne l’accepte pas. Et comme nous avons souvent des élections, ils ne veulent pas les froisser ni risquer de les voir voter pour les fachos comme ça a failli se faire la dernière fois.
- C’est désolant de voir cela...
- Vous sortez de cinquante ans de parti unique. Vous connaîtrez bientôt cela aussi. C’est le prix à payer...
- Vos mentalités n’ont guère évolué à ce que je vois.
- Très peu hélas, surtout sur cette question. Vous savez, mon nom de famille, au départ, n’était pas Eckant, mais Eckansky.
- C’est vrai ?
- Oui. Mon arrière grand-père est originaire de Lodz. Il est venu en France dans les années 1910 pour travailler. Il a fait comme beaucoup de polonais. Il croyait repartir pour la Pologne mais il est resté. Il est resté même quand le gouvernement a tenté de renvoyer de façon massive les polonais dans leurs pays quand il a estimé que les mineurs étrangers “volaient le pain des français”. Il a échappé à une rafle grâce à des amis de la région de Lens et il s’est caché une semaine. Ensuite il est resté. Malgré tout ce que le ministre de l’époque avait pu lui faire à lui et a ses proches. Il a été naturalisé trois ans avant sa mort et il a changé son nom en Eckant.
- Pourquoi cela ?
- Je ne sais pas... Pour montré qu’il s’intégrait peut-être. En tout cas il a eu raison. Ses fils ont échappé à la déportation dans les années 40 grâce à cela.
- Eh bien !
- Avec du recul, je crois qu’il a pesé le pour et le contre. Il a estimé que rester était le meilleur choix malgré l’attitude raciste du gouvernement.
- Je serai curieuse de connaître son raisonnement.
- Moi aussi. Il ne s’est pas attardé sur cette période de sa vie. Je pense qu’il a estimé qu’il était de son devoir de rester. Et il devait aussi estimer qu’il en avait le droit.
- Droits et devoirs. Un duo étrange. Au fond dans nos associations, nous travaillons à équilibrer ces deux termes. Droit au travail et à une vie décente. Devoir de protection et de fidélité.
- Tout dépend en fait de savoir à qui va notre fidélité en premier lieu. Comme nous sommes entre nous, je peux vous confier un petit secret...
- J’écoute...
- Dans le cadre strict de la loi, je ne devrai même pas pouvoir être ici.
- Ah oui ?
- Il y a trois ans, il y a eu des manifestations de sans-papiers. Elles sont été assez violentes car le gouvernement de l’époque avait repris sa parole de tous les régulariser et les manifestants ont été débordés par les extrémistes lors des dernières manifs.
- Oui ?
- Bref, un soir, je me suis trouvé mêlé à une chasse au clandestin. Les policiers pourchassaient les meneurs en situation irrégulière, et un d’entre eux s’est planqué juste dans le hall de mon immeuble. Comme j’étais le seul à l’avoir vu, je l’ai envoyé dans la cave et j’ai dis aux flics qui le poursuivaient qu’il était parti dans une autre direction.
- Eh bien !
- Entrave à l’action de la police. Pour un homme dans ma position, c’est la révocation immédiate et sans appel si j’avais été pris. Et pourtant, pas une fois je n’ai pensé à changer d’avis. Mon devoir était de dénoncer le clandestin. Mon droit était de ne pas le faire. De pouvoir choisir de le faire ou pas, en fait.
- Vous avez été très courageux.
- A mon humble niveau. Ma famille a connu cela. Je ne pouvais pas laisser cela se faire. Et je le referai, du moins tant que nos frontières seront fermées comme cela.
- Hummmm.
- En plus, une telle politique ne peut que favoriser le crime organisé.
- C’est vrai.
- On ne compte plus les clandestins qui sont amenés par des passeurs en Europe. Ils font payer leur passage une somme tellement élevée qu’ils doivent devenir esclaves des années pour rembourser leur dette.
- C’est terrible. Mais que faire contre ?
- Vous aider. Votre association et la Passerelle sont une bonne alternative. En favorisant le passage de travailleurs étrangers, on peut espérer une amélioration de la situation économique. Et en période de croissance, personne ne se préoccupe de l’immigration. Mais je parle, je parle, et nous sommes en retard maintenant. Vous réglez l’addition ? Je n’ai presque plus de zlotys...”