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Avant un nouvelle et longue journée de travail, Thierry jugea opportun de quitter son luxueux hôtel de bon matin, afin de respirer un grand coup de l’air glacial de Moscou afin de retrouver une forme quelque peu diminuée par de longues stations assises sur une chaise. Protégé des moins dix degrés extérieurs par une belle chapka russe d’un joli rouge communiste (cadeau joliment ironique fait par la branche russe de la Passerelle), Thierry arpenta les rues moscovites, se dirigeant vers le fleuve glacé. Un fleuve glacé. Thomas aimait par dessus tout un tel spectacle. Vivant à Lyon, il ne pouvait pas voir un tel spectacle, et son escale polonaise avait été trop courte et trop mouvementée pour lui permettre d’admirer une Vistule gelée autrement que de façon furtive, de nuit. C’est pourquoi il poursuivit sa route vers la Néva, proche de seulement deux kilomètres. Sur le chemin, il regardait de temps à autre les nouvelles vitrines du consumérisme occidental, affichant des biens hors de portée des bourses du citoyen russe honnête ordinaire. Thomas ne savait trop que penser de l’évolution que subissait la capitale russe. Il ne regrettait pas le régime ancien, non, ni même les immondes immeubles staliniens qui maintenant soit pourrissaient, par manque d’entretien, soit étaient abattus pour faire place à de grandes verrières bureautesques. Il était intérieurement satisfait de voir que l’art de vivre occidental prospérait. Mais n’étant pas dupe, il savait que le progrès ne profitait qu’à une minorité. Une population locale paupérisée, une élite de plus en plus riche. Tous les ingrédients d’un future révolte ou d’une révolution. La seule inconnue dans l’équation était de savoir QUAND le système exploserait. En tout cas, cela ferait des dégâts.


C’est à ce moment là, quand Thomas mira une vitrine proposant des voitures de luxe, qu’il remarqua la petite Lada noire qui le suivait avec obstination depuis...trois bonnes minutes. Thomas marqua un temps d’arrêt. Puis il repartit. Bingo. Le chauffeur avait noté le geste de Thomas et avait tourné après avoir lâché dans la rue trois passagers qui se mirent, avec plus ou moins de discrétion, à le suivre. Thomas pressa quelque peu le pas. Il n’avait pour toute arme qu’ un poignard à son poignet et ses poings. C’est assez peu dans ces conditions face à trois cibles, dont une qui faisait bien cent trente kilos de muscles, pour deux mètres de hauteur.
Qui étaient-ils ? Pas des professionnels de la filature en tout cas...


Thomas s’engagea alors dans une ruelle. Se retournant une fois le passage franchi, il vit qu’il n’avait plus qu’un poursuivant derrière lui, le colosse. Thomas comprit alors, mais un peu tard, qu’il n’avait pas fait le bon choix en s’engageant dans la petite rue. Il ne les voyaient pas encore mais il savait que les deux manquants se trouvaient de chaque côté de lui.
Cerné par les trois individus, Thomas s’était préparé au premier choc en contractant les muscles de son abdomen. Comme il le sentait venir, le colosse russe qui lui faisait face frappa à cet endroit et la douleur, quoique vive, en fut atténuée. Toutefois, le souffle coupé, Thomas ne put empêcher le direct sur son côté droit, et il tomba sur le sol.
Instinctivement, il se recroquevilla. L’un des jeunes moscovites qui l’avaient suivi depuis sa sortie de l’hôtel le frappa alors au ventre avec son pied. Tout en le cognant, il l’injuriait.


Enfin, Thomas imaginait que c’était des insultes. Son russe était trop sommaire pour saisir les nuances de l’argot moscovite.
Les trois hommes avaient bien choisi leur endroit pour passer à l’attaque. Ils avaient attendus que Thomas se soit trouvé près des rives de la Néva. Tout en le frappant, ils l’entraînèrent sous le pont qui enjambait le fleuve à demi-gelé.
Tout portait à croire qu’ils voulaient rester en privé pour accomplir leur besogne.
C’est au moment où Thomas se tenait à genoux sur la rive qu’il décida qu’il était temps de placer sa contre-attaque. Deux des agresseurs se tenaient face à lui. Le troisième était derrière.
Grave erreur. Thomas avait appris qu’il ne fallait jamais se tenir seul derrière un homme à genoux quand ce dernier avait toujours les jambes utilisables. Les trois hommes devaient penser que les premiers coups avaient suffit à lui ôter toute envie de répliquer.
Seconde erreur. Malgré son œil tuméfié et sa bouche en sang, Thomas était prêt à passer à l’action. Les deux bandits devaient le sentir car ils se placèrent à trois pas l’un à côté de l’autre.


Thomas porta son regard défiant vers l’homme placé à sa gauche. Son premier geste fut de se relever sur son genou droit, accréditant ainsi l’hypothèse d’une attaque sur ce dernier qui se mit en garde tout en reculant, son compagnon se préparant pour la riposte.
Mais une fois son appui assuré, Thomas se redressa violemment vers l’arrière, et le sommet de sa tête heurta la mâchoire de l’homme resté à l’ arrière. Poursuivant d’un mouvement tournoyant, il leva la jambe gauche et son talon renforcé de métal brisa la mâchoire de l’homme situé à sa droite. Ce dernier s’effondra, cassé par la douleur. Le dernier homme, surpris par la tactique de Thomas, s’élança à son tour. Mais sa course s’acheva contre la lame que Thomas avait fait surgir de son poignet. Pénétrant la poitrine, le couteau trancha l’aorte. Titubant, perdant intérieurement son sang, l’homme gargouilla quelques bribes de mots en tentant vainement de refermer sa blessure avec ses mains. Puis il tomba, face contre terre.
Thomas, assuré d’avoir tué l’agresseur, se retourna vers les deux survivants. Le colosse, qui s’était pris la chaussure renforcée de Thomas en plein visage, se relevait difficilement, la fracture ne le laissant pas en paix.


Voyant qu’il ne pourrait pas parler, Thomas se plaça derrière lui, alors qu’il était encore à demi allongé. D’un violent coup de coude, il le replaqua au sol, étourdit. Saisissant la tête, Thomas lui imprima un violent mouvement circulaire. Le sinistre craquement qui s’ensuivit signala à Thomas la rupture des cervicales. Il lâcha alors la tête qui se posa au sol avec un angle étrange.
Thomas se tourna alors vers le troisième homme. Sonné et encore effrayé, il se tenait assis au bord de la digue. Les jambes coupées par l’émotion, il vit Thomas s’approcher de lui d’un pas assuré.
Il gémit quelques “niet...” mais Thomas ne stoppa pas son mouvement. Alors que l’homme s’imaginait recevoir un nouveau et sans doute fatal coup, Thomas s’accroupit face à lui. Dans son meilleur russe, il demanda alors qui l’avait envoyé, lui promettant la vie sauve s’il parlait. Mais l’homme, terrifié, ne put sortir rien d’autre que quelques “niet”.


Thomas saisit alors la tête de l’homme afin que son regard se fixe dans le sien et, calmement mais fermement, il reposa la question. L’homme répondit alors qu’il n’en savait rien, qui’il avait reçu de l’argent, lui et ses frères, et une photo. La note, brûlée depuis, donnait le nom de l’hôtel, son nom et le sort qui lui était réservé.
D’un ton adouci, Thomas assura à l’homme qu’il allait être rapide. Thomas lui décocha un violent coup au visage. L’homme tomba, inconscient.


Fouillant les trois corps, Thomas ne récupéra que la photo. Rien d’autre.
Il lui parut alors évident que son identité avait été éventée. Thierry Eckant, devenu une cible, allait devoir disparaître.
Thomas regarda le corps de l’homme inconscient. Notant une ressemblance morphologique suffisamment proche, il prit sa veste et l’échangea avec le manteau de l’homme évanoui. Après cela, il plaça sa clé d’hôtel dans une poche du veston.
Il traîna le corps dans l’eau glacée, prenant soin de maintenir la tête sous l’eau. Puis il laissa les poumons se vider lentement de leur air. Reprenant connaissance au contact du froid, l’homme de débattit un instant, mais la poigne ferme de Thomas ne lui laissa aucun répit. Après un ultime spasme, l’homme cessa de bouger. Thomas retira alors le corps inerte et le laissa reposer à moitié sur la berge en contrebas de la digue.


Thomas se releva alors, et prit une profonde inspiration.
Reprenant un mode automatique, Thomas traîna les deux autres corps et les jeta dans le fleuve. Le faible courant se chargea de les faire dériver entre les blocs de glace. Avec de la neige fraîche, Thomas couvrit les traces de sang coagulé de sa victime poignardée. La police trouverait le noyé nanti du passeport.


Mais le visage ne correspondait pas exactement avec la photo du passeport. Et Thomas avait besoin que l’on croie Eckant mort ne serait-ce que quelques jours. Aussi il retourna vers le corps et, avisant un affleurement rocheux, il l’y traîna. Parvenu au bon endroit, Thomas saisit la tête du cadavre et frappa violemment le crâne mort contre la pierre. Il répéta l’opération jusqu’à ce que les tissus, gonflés par les chocs post-mortem, soient plus difficilement identifiables. Une fois le résultat désiré atteint, Thomas remit le corps à demi-immergé dans le fleuve et après avoir nettoyé le sang sur la roche, Thomas s’en fût.
Libéré de toute attache, Thomas allait pouvoir finir son travail.