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Installé depuis treize ans à Moscou, Dimitri Karpin croyait bien en avoir fini avec son ancienne vie. Levé depuis cinq heures du matin, il était venu à son établissement afin de réceptionner les livraisons du jour. Le dernier camion parti, Dimitri renvoya les trois aides manutentionnaires et il resta seul dans son bar afin de procéder aux comptes de son entreprise. Concentré sur ses chiffres, il ne vit pas immédiatement que quelqu’un se tenait debout devant lui. Le costume déchiré, la chemise froissée, le visage tuméfié.


“ Mais... Qui êtes-vous ?
- Il semblerait qu’il va neiger de soir. Vous ne croyez pas ?”


L’homme avait parlé en russe. Son accent pourtant le désignait clairement comme un étranger.


“ Que...”
Dimitri se souvint alors qu’il avait entendu une telle phrase auparavant. Bien longtemps avant en fait... Dans une autre vie.


“ Le... La neige ne devrait pas tenir, nous sommes proches du printemps.
- Ici, le printemps n’arrive jamais avant Mai.”


Dimitri, convaincu par la seconde moitié de la phrase-code, regarda alors son interlocuteur un peu plus attentivement.


“ Thomas ! C’est toi ?
- Ce vieux Dimitri !”


Les deux hommes se congratulèrent alors. Heureux d’avoir chacun revu une vieille connaissance.


“ Mais dans quel état tu es ? Qu’est-ce que tu as encore fait ?
- Une mauvaise rencontre avec trois moscovites. Tu as de quoi soigner ça ?
- Mais bien sûr !”


Dimitri disparu alors derrière le comptoir, puis il réapparu tenant à la main une boîte blanche frappée d’une croix rouge. Après avoir échangé quelques banalités, il entreprit de désinfecter la blessure de Thomas.


“ Aïe !
- Ohlala. Ça pique pas plus que ça tu sais ! Quelle doudouille !
- Vas-y mollo avec l’alcool, tu veux bien ? La coupure est profonde.
- Oui en effet... Je me demande même si tu ne devras pas avoir quelques points de suture.
- Tu sais les faire ?
- Non. Je peux t’orienter vers un médecin pas trop regardant, si tu le veux.
- Non merci ça ira comme ça. Moins de monde saura que je suis venu ici, mieux ce sera.
- Alors sinon, quelles nouvelles de France ?
- A quel sujet ? En général ou de mon côté ?
- Bah les deux on va dire. Fais vite, je n’ai plus qu’à te bander le visage.
- Oulala. Ils ont cogné fort, ces brutes.
- Tu m’étonnes, les frères Bronski ne sont pas connus pour être des tendres.
- Qui ?
- Les Bronski. D’après la description que tu m’as faite, cela ne peut-être qu’eux.
- N’étaient.
- Quoi ?
- Ils n’étaient pas connus pour être des tendres.
- Oh je vois...
- C’étaient des célébrités locales alors ?
- Si on veut oui. Des abrutis sans plus de cervelle qu’il ne leur en fallait. Ils étaient assez recherchés par les encaisseurs de dettes. Les petits mafieux aussi les recrutaient souvent quand ils devaient faire disparaître des témoins trop bavards.
- Des petites frappes quoi. Doués dans la casse mais trop idiots pour leur confier quoi que ce soit d’autre.
- En tout cas, le quartier sera un peu plus sain désormais. Alors, pas de nouvelles ?
- Bah si. De mon côté, c’est toujours marée basse. Pas d’amis. Pas de mec. Et je viens de me brouiller à mort avec une employée qui était tombée amoureuse de moi...
- C’est vrai ? Toi tu as le chic de les attirer...
- C’est le fait que je sois pédé je pense... Tu sais que les femmes sont très attirées par les hommes sensibles et montrant un peu de vulnérabilité ?
- Ne m’en parle pas...
- Et bien sûr, les mecs qui se montrent comme ça ou qui ne sont pas machos sont gays pour la plupart. La nature est assez mal faite de ce point de vue.
- Comme ça, ça va aller ?
- Attends que je regarde... C’est parfait ! Plus qu’a remettre les lunettes et...hop.
- On ne te reconnais pas.
- C’est le but, non ? J’ai un grand service à te demander, Dimitri. Est-ce que tu connais un réseau de travailleurs clandestins qui opère dans les parages ?
- Cela se pourrait...
- Combien ?
- Le mois a été difficile... Cinq mille...
- Putain tes tarifs ont grimpé !
- Le niveau de danger aussi. Tu veux savoir quoi ?
- Je ne veux rien savoir. Je veux y entrer. Faire partie du prochain convoi.
- Rien que ça ?
- Tout ce que je sais, c’est qu’un départ doit se faire dans deux jours. Mais je ne sais pas où aller, ni qui contacter. Et avec mon accent, je me ferai repérer trop facilement.
- Tu l’as dit ! Tu espères y faire quoi ? Libérer des esclaves qui ne pensent qu’à aller à l’Ouest ?
- Ce n’est pas mon travail, ni tes oignons d’ailleurs. Je voudrais savoir si c’est possible.
- Huit mille.
- Quoi ?
- Hé, je vais devoir recruter un clodo pas trop connu pour t’introduire dans le groupe ! Pas question que l’on voie ma bobine ! S’il y a du boxon, les passeurs feront vite le lien et la Néva est trop froide pour moi ! Mille pour le payer, mille pour qu’il m’oublie et mille pour ses funérailles s’ il se fait prendre...
- Je ne savais pas que tu faisais dans l’arnaque, maintenant... Mais bon je n’ai pas vraiment le choix. Mais l’argent tu ne l’auras qu’à la fin de ma mission. Je n’ai que de la menue monnaie sur moi.
- Combien ?
- Suffisamment pour te faire une avance. Quel pied ?
- Pardon ?
- Dans ma chaussure. Il y a des billets usagés en euros à gauche et en dollars à droite. Ça devrait suffire à t’encourager à m’intégrer à son groupe.
- Il faut l’espérer. Au fait, tu en es ou de tes cours de russe ?
- Pas mieux qu’avant j’en ai peur. Bah on dira que je suis muet.
- Tu n’as rien trouvé de mieux ???
- Dimitri, je suis continuellement surveillé depuis près d’une semaine pas un réseau mafieux spécialisé dans la traite d’esclaves. J’ai eu une bombe polonaise jusque dans mon lit afin de me “distraire” de mon inspection, et là je viens de buter trois gus qui voulaient me faire connaître la vie façon chaton. Tu crois que j’aurai pu trouver quelque chose de mieux pendant tout ce temps ?
- T’as eu une femme dans ton lit ???
- Je l’ai droguée pour me sauver, après je lui ai fait croire qu’elle était saoule. Et si tu racontes quelque chose d’autre, je te bute...
- Ok ok je dirai rien d’autre...
- Au sujet du réseau, tu sais quoi d’autre ?
- Rien j’en ai peur. Tu sais Thomas, je ne suis officiellement qu’un barman d’une boîte gay de Moscou, pas une officine de renseignements. Cela fais cinq ans que je suis ici et personne ne m’a percé à jour. Et je tiens à finir tranquillement dans mon lit, vieux et usé.
- Je sais, c’est pour cela que tu es parti du...Service ?
- Entre autre, oui. Mais comme je en pouvais pas abandonner totalement ce monde, alors j’ai accepté de rempiler dans les services auxiliaires. C’est moins contraignant et moins dangereux. Quand on ne se fais pas prendre, bien sûr. Tout ce que je fais, c’est d’écouter et de rapporter, c’est tout.
- En tout cas, je suis content de te revoir.
- Moi aussi... Dis-moi, tu as revu Alain dernièrement ?
- Dimitri...
- Quoi ?
- Tu sais bien que je ne peux pas t’en parler... Tu n’es plus des nôtres.
- Oui je sais mais toi non plus alors ??? Bon... Il va bien ? J’ai entendu de vilains bruits.
- Ah oui quoi ?
- Que du vague. Le service serait dit-on dans un piteux état. Je n’y croyais pas trop mais quand j’ai appris que tu avais démissionné, alors je dois dire que cela m’a fait quelque chose...
- Ah oui ?
- Thomas, je suis resté dans le Service vingt-deux ans. C’est près de deux fois la moyenne. Cela suffit pour savoir ce que valent les gens. Et quand je t’ai vu intégrer le Service, j’ai dit à Alain et d’autres, “voila le gars qui un jour sera notre patron”.
- C’est vrai ?
- Oui, et tu me connais, je ne parle jamais à la légère. Je me demande bien pourquoi tu es parti...
- Ça, je ne veux pas en parler.
- C’est toi qui voit... Pour en revenir à ce que nous faisons, tu as une idée de la suite ?
- Vaguement. Le point faible du plan de Sully, c’était que je n’étais pas libre de mes mouvements. Maintenant que je suis... mort, j’aurai les coudées franches.
- C’est très dangereux. Si tu es découvert, personne ne pourra t’aider, tu le sais bien j’espère ?
- Oui papa... Tout ce que j’espère, c’est que ces foutus verres soient encore en état de marche. Je n’ai pas le matériel pour m’en assurer.
- Ce sont des caméras ?
- Numériques ultra-plates, ultra-fines et ultra-compliquées à réparer en cas de pépin. Les fournisseurs m’ont assuré que les caméras supportent une chute de cinq étages. Mais un direct du droit là, je n’en sais rien...
- Je connais un peu ces modèles, tu me les fais voir ?
- Si tu y arrives...”


Dimitri replongea derrière son comptoir, et il en ressortit une boîte de minuscules tournevis.


“ Tu vas voir que cela marche avec cela ?
- En tout cas, si elles sont en panne, je le saurais.”


Chaussant un monocle à verre grossissant, Dimitri entreprit d’ouvrir le minuscule compartiment de la branche gauche des lunettes.
La trappe ouverte, il chaussa alors un œilleton de diamantaire. Il inspecta le contenu de longues minutes. Puis il referma l’appareil.


“ Alors ?
- Rien de cassé. En ce qui concerne les objectifs, pas de soucis. S’ils venaient à être brisés, il y a un minuscule réservoir de cristaux liquides qui se brisera automatiquement, obscurcissant le coin du verre, ici, tu vois ? Pour l’alimentation, les capteurs de chaleur de la tempe sont OK aussi. Je ne peux pas m’avancer plus en ce qui concerne les mémoires mais les connecteurs me semblent bons. En toute logique, elles enregistrent encore.
- Tant mieux. Je profiterai du voyage pour faire une bonne série de portrait. Sully aura au moins quelque chose à se mettre sous la dent. Une dernière chose, Dimitri.
- Oui ?
- Je ne suis jamais venu ici. Pour personne. Pas pour Wolfgang. Pas même pour Catherine.
- Je ne vois pas de quoi vous voulez me parler. Je suis resté seul tout le matin.
- Merci Dimitri.
- De rien...”