14
Le long trajet touchait à sa fin. En tout cas, Thomas l’espérait
désormais.
Intégré à un groupe de treize passants à Moscou,
il avait passé les quatre dernières journées à se
voir transbahuté d’un bout à l’autre de l’Europe.
Un passeport “oublié” par un ancien client du bar de Dimitri
lui avait conféré l’identité d’Igor Krasniev,
manoeuvre de trente ans, originaire d’un petit village de l’Oural.
Un accident dans son enfance l’avait privé de l’usage de
ses cordes vocales, mais le reste de son corps était parfaitement intact,
comme les deux passeurs s’en étaient assurés. Ils avaient
accepté de prendre Igor en charge contre une belle somme en dollars après
s’être également assuré que le paysan ne portait sur
lui aucune arme, aucun micro ni aucun système de traque. Par contre,
ils ne s’étaient guère intéressé aux épaisses
lunettes brune assez moches qui mangeaient le visage d’Igor.
Igor, suivant les ordres des passeurs, monta à l’arrière
d’un ancien camion de l’armée qui allait les mener pour la
première partie de leur voyage vers Saint Petersbourg. Là, ils
avaient été transférés à bord d’un
cargo battant pavillon lituanien (Click sur le nom...) à destination
de Hambourg. Ce furent deux journées très éprouvantes.
Thomas dut veiller à ne dormir que peu de temps. Sa plus grande crainte
était de rêver et de parler dans son sommeil. Si cela était
le cas, il était certain d’être tué.
Le reste du groupe était composé d’hommes uniquement. Thomas
avait vaguement compris que leur destination finale serait le Pays de Galles.
Comme il était censé être muet, il ne pouvait pas redemander
ce que le passeur avait dit la veille...
Le voyage était très inconfortable. La navigation se fit au sein
d’un conteneur plombé. Seule une petite aération permettait
le renouvellement de l’air. Ils n’avaient que des fruits secs pour
tout repas. Le troisième jour, ils eurent droit à de la viande
salée. Et quelques bouteilles d’eau. Durant le trajet, quelques
hommes parlaient parfois. Toujours doucement, un marin non complice pouvait
les entendre et mettre le voyage en péril.
Les conversations tournaient toujours autour des mêmes thèmes.
Le lieu de naissance, la famille, les femmes... Igor avait fait comprendre aux
autres par geste qu’il ne pouvait pas parler et ces derniers l’avaient
dès lors quelque peu écarté des conversations. Parfois,
un des passagers demandait une approbation à tout le groupe. Thomas,
qui maîtrisait suffisamment le russe pour ne pas se tromper, inclinait
la tête en signe d’approbation, ou de négation parfois. Mais
il ne donnait jamais d’autre précision.
Arrivés en Allemagne, ils durent attendre la nuit. Vers trois heures
du matin, ils furent poussés hors du conteneur et dirigés vers
un nouveau camion, guère plus confortable que le premier. Un des passeurs
se plaça parmi eux. En le regardant attentivement pendant que le regard
du russe se portait ailleurs, Thomas estima qu’il possédait deux
armes de poings. Et probablement deux couteaux sur lui. Un au poignet, un autre
à la cheville. Le second passeur lui se trouvait à côté
du chauffeur.
Après deux heures de route, le camion arriva dans un petit port de pêche
dont Thomas ne put saisir le nom. Poussés vers un petit quai, ils attendirent
encore une demi-heure l’arrivée d’un petit chalutier qui
allait les conduire, aux dires des passeurs, aux côtes du Kent. Là,
un dernier camion les prendraient en charge jusqu’à Cardiff où
une nouvelle vie de labeur et de peine les attendaient.
C’est à ce moment que Thomas estima que les passeurs commençaient
à le regarder d’un drôle d’oeil.
Vu la faible vitesse du chalutier, le trajet vers l’Angleterre promettait
de durer deux pleines journées. Les trois premières heures, Thomas
se demanda si sa couverture était aussi protectrice qu’il l’estimait.
Mais plus le temps passait, et moins Thomas en était certain.
Les quatorze passagers avaient la possibilité d’aller presque partout
sur le minuscule bateau. Seul le poste de pilotage leur était interdit.
Thomas, avisant les deux passeurs rejoindre le capitaine, prit le risque d’épier
leur conversation. Afin de ne pas attirer l’attention, il se rendit à
la proue afin d’admirer le paysage. Comme il était censé
venir d’une région située à deux mille kilomètres
de la plus proche mer, Thomas estima que nul ne s’inquiéterait
de la voir à l’avant du bateau pour admirer un paysage qu’il
n’était censé n’avoir jamais vu. Un quart d’heure
après, estimant la méfiance probable quelque peu atténuée,
il quitta sa position et fit mine de s’en retourner à l’arrière.
C’est à ce moment, arrivé au niveau de la porte d’entrée,
qu’il s’aggripa brusquement au bastingage et qu’il se mit
à vomir consciencieusement son dernier repas.
Le bruit du renvoi de nourriture attira l’attention de quelques passagers
qui se mirent quelque peu à rire, se moquant du mal de mer d’Igor.
La surprise passée, de nouveau, nul ne fit plus attention à lui.
Cessant le renvoi, Thomas, en dépit du diesel marin, tenta d’identifier
quelques bribes de la conversation.
L’opération ne fut que partiellement couronnée de succès.
Comme Thomas le craignait, la conversation tirait à sa fin, et le bruit
du moteur n’aidait pas à la bonne marche de l’opération.
Toutefois, Thomas en était certain, il avait identifié cinq mots.
Exemple, prudence, pareil, internationale, arrivée.
La conversation visiblement finie, Igor regagna l’arrière du chalutier
avant qe la porte ne s’ouvre et, s’enroulant dans une couverture,
il tenta de donner un sens à ces bribes de phrases.
Et le résultat ne l’enchantait guère.
Thomas connaissait une expression, mais il ne se souvenait plus de qui elle
était.
Quand tu vois un animal qui semble avoir des pattes palmées, qui semble
avoir des plumes, et qui semble faire coin-coin, alors, on peut raisonnablement
penser que l’on a affaire à un canard.
Cette expression signifiait que quand on avait une forte impression, alors il
y avait tout lieu de penser que ce à quoi l’on pense va devenir
réel. Va être vrai. Et dans un court moment.
Sa couverture, Thomas en était certain, n’était qu’une
illusion. Les passeurs avaient compris dès le départ qu’ils
avaient affaire à un imposteur.
Prudence. Pour ne pas éveiller ses soupçons, ils n’avaient
pas agis avant.
Pareil.
Pour Thomas, ce mot était un crève-coeur. Ils avaient déjà
été confrontés à une telle situation. Le souvenir
de Benjamin, l’homme dont il était censé également
retrouver la trace, lui revint en mémoire. La triste logique amena Thomas
à penser que comme il le craignait, Benjamin était mort, exécuté
par les passeurs.
Où ? Dans les eaux internationales. Là où aucune juridiction
terrestre ne s’exerce. Pas de tribunal compétent, à moins
d’avoir un témoin direct de l’événement. Et
Thomas doutait que les autres passagers, et à fortiori le capitaine,
voudraient bien faire une déposition.
Quand ? C’était le seul point positif. Juste avant l’arrivée.
Thomas estima avoir encore une douzaine d’heures avant que le chalutier
n’entre dans les eaux britanniques. Ce laps de temps allait lui permettre
de se préparer aux violents combats qui allaient se produire.
Sachant le temps qui lui restait avant la fiesta, Thomas prit alors le parti
de s’allonger et de se reposer un peu.
Un bon soldat ne se bat pas s’il n’est pas correctement reposé...