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Sans montre, Thomas ne savait pas quelle heure il était désormais. Un bon moment auparavant, tous les passagers avaient été “invités” à descendre dans la cale du petit navire. Le temps froid et humide qui baignait le bateau avait contribué à la bonne exécution de l’ordre intimé, donné afin sans doute de ne pas attirer l’attention d’un quelconque avion de reconnaissance repéré au radar.
Les passagers s’étaient répartis dans la cale en fonction de l’espace disponible. En gros, ils étaient trois ou quatre dans chaque compartiment puant le poisson pêché lors du précédent voyage. Tous étaient assis aux coins de chaque carré. Thomas avait pour voisin de cage deux hommes originaires de Novgorod et un de Volgograd. Tous “savaient” qu’Igor était muet, aussi aucun d’eux ne lui adressa la parole.
Cela convenait parfaitement à Thomas, qui peaufina son plan de bataille. La situation était... tendue. Thomas allait devoir sans nul doute faire face à trois hostiles, sinon plus, car il était toujours possible que l’un ou l’autre des clandestins ne prêtent main forte aux passeurs.
Thomas allait donc se battre contre un nombre indéterminé de personnes, sans aucune arme (pour le moment du moins) pour se défendre.


Dire que la situation était désespérée était un doux euphémisme. Thomas savait, par expérience, que se battre dans de telles conditions (terrain non choisi, nombre d’hostiles élevé, armement nul), équivalait à une mort certaine. Il n’y avait que dans les séries télévisées ou les films hollywoodiens où une telle situation voyait le héros triompher à la fin d’une mémorable bataille rangée d’où il en émergeait le brushing à peine défait.
Comme il passait pour muet, que les clandestins voulaient aller en Angleterre sans encombre malgré la perspective de l’ esclavage (et comme de toute façon son russe était trop sommaire), il ne pouvait tenter de rallier à sa cause un ou plusieurs passagers.
Même chose pour le terrain. Un chalutier n’offrait que peu de possibilités tactiques. Thomas espérait juste qu’il ne se ferait pas menacer dans la cale. Dans un espace si exigu, il n’avait aucune chance. A l’extérieur au moins...
Quand à l’armement... les seules armes étaient en possession des passeurs. Sa seule chance de s’en emparer d’une se tiendrait au moment où ces derniers l’auraient à la main. Autant dire trop tard.
Thomas, en se baladant dans la cale, avait regardé si’il pouvait se procurer une arme. Mais rien ne convenait. Il avait espéré trouver un hameçon oublié mais malgré ses recherches discrètes, il n’avait rien trouvé. Sans doute les passeurs avaient-ils eu ce problème auparavant (peut-être avec Benjamin ?), et ils avaient réglé la question. Même un outil oublié aurait convenu, mais il n’y en avait pas.
Thomas n’avait dès lors qu’une seule chance. L’offensive.


L’attente, c’était la mort pour Thomas. Il lui fallait agir vite, et bien.
La première difficulté serait de se trouver à l’extérieur. Thomas devait ensuite faire en sorte de se trouver en présence des passeurs, mais un à un seulement. A un contre un, Thomas avait ses chances.
Ensuite, il lui faudrait empêcher les passagers de lui faire un sort, car même dans le cas ou il serait armé, Thomas ne résisterait pas longtemps à un assaut massif des clandestins. Il pourrait sans doute en abattre trois ou quatre, mais si la ruée était trop bien lancée, il succomberait sous le nombre.
Donc, comment faire pour se retrouver dehors...
Thomas chercha la meilleure façon de faire. Et surtout le meilleur moment.
Un moment de réflexion plus tard, Thomas souria légèrement. Une ébauche de plan se mettait en place. Il ne lui manquait plus que le bon moment.
Quand agir ?


Maintenant ? C’était risqué. Il faisait encore jour et l’arrivée était prévue, à première vue, pour le milieu de la nuit. Évidemment, les passeurs viendraient à le tuer avant. A l’allure actuelle du chalutier, ce serait pour... trois heures avant les côtes. Ce qui voulait dire, quatre bonnes heures avant le coucher du soleil.
Thomas estimait que ce moment, le crépuscule, était le moment le plus approprié. C’est le moment où la vue de toutes les personnes est la plus mauvaise, car les yeux ont du mal à s’habituer à la baisse de luminosité. En revanche, c’était trop tôt du point de vue des clandestins. Car si Thomas réussissait son coup, il lui faudrait rester encore trois bonnes heures en leur compagnie avant l’arrivée des premiers secours.
Trop long. Beaucoup trop long.
Thomas se replongea alors dans ses réflexions. Il avait appris que le moment où l’esprit humain était le plus fragile, c’était à partir de vingt deux heures. La fatigue relâchait les capacités cognitives des individus et ces derniers devenaient plus facile à diriger, à manipuler. N’importe quel dictateur savait cela.
Mais à ce moment, il serait sans doute trop tard pour éviter son exécution.Thomas tira la conclusion que le crépuscule tardif était le meilleur moment pour agir. Ce n’était pas le moment idéal, mais Thomas n’avait pas d’autre choix.
Restait le problème de pouvoir sortir. Pour la suite, Thomas, qui avait la configuration du bateau en tête, savait à peu près quoi faire.
Mais le premier problème, c’était de sortir.