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Dans la cabine de pilotage, l’ambiance était au beau fixe. Les trois hommes présents avaient toutes les raisons au monde d’être heureux. Le voyage touchait à sa fin, les passagers étaient bouclés dans la cale, la navigation était facile, et ils allaient toucher de leur employeur de quoi se bourrer la gueule une bonne semaine entière, ainsi que quelques femmes peu farouches et très dociles. Le bonheur quoi.
“ Et toi, tu iras où ?
- Picadilly circus ! Il y a là-bas une poule de première, je vous
dit que ça !
- Picadilly ? C’est pas là ou se retrouvent les travelos ?
- Yen a oui mais elle, c’est bien une femelle, je peux te le garantir
!
- Ah oui ?
- Tu penses bien que je vérifie avant ! Et toi, tu vas aller où
?
- Whitechapel. Je suis assez nostalgique...
- Pourquoi cela ?
- Sa mère y travaille...
- Je te chie dessus, sale con !
- Oh la, calme toi mon gars ! Tu vois pas qu’il se fout de ta gueule ?
- Je m’en fout ! Qu’il retire ce qu’il a dit sur ma mère
!
- Ohlala tu vas pas le prendre comme ça ! Tu t’es pas privé
de la faire, celle là, à Ivan !
- Oui mais la sienne, de mère, elle est vraiment pute ! Pas la mienne
!
- Bon ça va je m’excuse !
- Tu fais bien !
- Vous entendez pas un bruit, là ?
- Non, qu’est-ce qui se passe ?
- On dirait que quelqu’un cogne...
- Faut vraiment avoir l’oreille fine sur ta coquille !
- C’est mon cas, trouduc. Et je te dit que quelqu’un cogne ! Et
ça vient d’en bas !
- Qu’est-ce qu’ils font chier, ceux la ?
- Je sais rien, tu vas voir ?
- Et pourquoi moi ?
- Parce que je te le dis ! Va voir ce qu’ils foutent, ces moujiks ! Et
oublie pas ton flingue, on ne sait jamais.
- Ok.”
Le passeur quitta la cabine, seul. Arrivé à la trappe, il débloqua
le verrou et une fois le passage dégagé, il vit qu’un des
passagers se tenait au pied de l’échelle. le passeur tenait son
arme à la main, au cas où.
“ Qu’est ce qui se passe ?
- C’est Igor, il est malade, faut le sortir de là !
- On arrive dans quatre heures. Il tiendra bien jusque là !
- Faut le faire sortir ! Il vomi partout et en plus il s’est chié
dessus !
- Ça va pas vous tuer.
- Je sais pas comment, mais ça coule, y’en a partout sur le sol
! Faut le faire sortir !”
A ces mots, le capitaine, qui avait suivi depuis la barre la conversation, déboula
hors de la cabine après avoir branché le pilote automatique.
“ Putain de merde tu le fais sortir de là !
- Oh ça va, c’est que de la merde et du vomi, ça va aller.
- Non mais tu te crois où ? Ce foutu bateau est pas à moi ! Si
quand je le rend la commission d’hygiène trouve de la merde mal
essuyée, mon beau-frère va me faire la peau !
- Ça va, tu fais pas chier pour ça !
- Si, justement ! On est pas en Russie ! Chez nous on accepte pas la merde dans
les cales à poisson ! Tu le fais sortir !
- Tu fais chier ! Bon amenez le...”
Satisfait d’être obéi, le capitaine retourna dans sa cabine.
Igor, taché de gerbe et de merde, fut hissé sur l’échelle.
Quand il parvint sur le pont, le passeur lui ordonna de s’agripper au
bastingage de la poupe et il referma la trappe. Igor terminait de vomir une
nouvelle fois quand le passeur vint prudemment à coté de lui et
de la violente odeur qu’il dégageait.
Igor le regarda alors les yeux mi-clos par les remontées gastriques,
puis il recommença à cracher de la bile.
Heureux de voir que l’épisode allait prendre fin, le passeur hurla
à la cabine que tout allait bien. D’un rapide coup d’oeil,
Thomas avait vu que la porte était fermée, et qu’il était
seul avec le passeur qui avait repris son arme en main.
Un Makarov.
Décidément, depuis la chute de l’empire soviétique,
tous les malfrats de l’Est avaient pillé les entrepôts de
l’armée rouge...
Terminant sa nouvelle nausée, Igor se releva. Il fixa alors le passeur
et, avant qu’il ne puisse esquisser le moindre geste, il lui assena un
violent coup de tête sur le nez. L’homme vacilla vers l’arrière
et, tout en se tenant le nez rougi de sang d’une main, il tenta de faire
feu de l’autre. Mais le mouvement suivant de Thomas avait été
de saisir le Makarov par le canon et de lui imprimer un brusque mouvement vers
la droite. L’index engagé sur la détente de l’arme
fut brisé net. Le passeur commença a crier mais son mot fut coupé
par un violent direct du droit sur sa mâchoire. Sonné, il s’écroula
sans un bruit audible depuis la cabine.
Thomas prit l’arme, et, s ’avisant qu’elle était bien
chargée (neuf cartouches), il la rangea dans sa poche revolver droite.
Le passeur faisait entendre encore une plainte sourde. Thomas l’assoma
d’un coup de poing. Puis, le tenant sous les aisselles, il le souleva
et il le fit passer par dessus le bastingage. Il prit bien soin de plaquer le
corps contre la coque, puis il le lâcha dans la mer. Le chalutier eut
un petit soubresaut quand le corps fut prit par l’hélice du bateau.
La mer se teinta alors d’un rouge discret qui s’effaça vite.
Et le chalutier reprit son allure régulière quand les derniers
lambeaux de chair et de tissus se dégagèrent enfin.
Hostile un traité, pensa Thomas.
Puis il s’avança sans bruit en direction de la cabine de pilotage,
ressortant le pistolet de sa poche. Il lui faudrait faire vite. Thomas se plaça
face à la porte latérale, puis il l’ouvrit rapidement.
A l’intérieur, le capitaine tenait toujours la barre. D’un
œil, Thomas avisa le second passeur qui portait à ses lèvres
une bouteille d’eau. Le temps que la surprise fasse son effet, le passeur
commença à reposer la bouteille. Cette dernière tomba violemment
sur le sol après que la main du passeur l’eut lâchée,
surprise par le choc causé par la balle qui venait juste de pénétrer
sa tête.
Le coup tiré, Thomas pointa l’arme fumante vers le capitaine qui
avait eu le temps de baisser sa main vers sa ceinture pour y saisir son propre
revolver.
Mais il eu l’intelligence de suspendre rapidement son geste, et de remonter
doucement sa main. Un instant de plus, et Thomas l’abattait aussi, comme
il venait de le faire avec le passeur.
Sachant qu’il venait de gagner la partie, Thomas ordonna au capitaine
de se retourner et de s’agenouiller en croisant les jambes. Ce dernier
s’exécuta.
Satisfait, Thomas entra enfin dans la cabine et, une fois derrière le
capitaine, il saisit son arme par le canon et assomma violemment l’homme
qui tomba comme une souche.
Une fois ce dernier désarmé, et proprement ligoté, Thomas
souffla enfin un peu.
Diviser pour régner. Une fois encore, la devise de Machiavel portait
ses fruits.
Thomas, désormais seul homme valide et conscient, porta le regard sur
la cabine et y localisa la radio. Elle était réglée sur
les fréquences standard de la flotte de pêche des îles britanniques.
Thomas régla la fréquence des garde-côtes mais au moment
de lancer son appel, il y renonça.
Il avait mieux à faire avant d’appeler. Après s’être
assuré que le pilote automatique était toujours branché,
il sortit vérifier la trappe d’accès de la cale. Fermée.
Cadenassée. Thomas pensait que la détonation avait été
entendue mais apparemment, nul ne s’était risqué à
tenter quoi que ce soit contre la trappe. Un rapide mouvement d’oeil tout
autour du chalutier lui confirma que nul trou n’était creusé
dans le ponton du bateau. Retournant dans la cabine, Thomas saisit la bouteille
d’eau presque vide au sol et avec le reste, il aspergea la tête
du capitaine, qui finit par s’éveiller. Thomas s’accroupi
près de lui et, lui montrant son arme, il enjoint le capitaine à
cesser d’essayer de se libérer.
“ Il nous reste combien de temps avant d’arriver ?
- ...
- Ruski ? Spresen sie deutch ? You speak english ?
- ...
- Allons y pour l’anglais. Je sais que vous parlez anglais, je vous ai
entendu. On arrive dans combien de temps ?
- ...
- Bon, je ne suis pas particulièrement patient, vous savez. Votre ami
est mort. Il a une balle dans le crâne. Et votre second complice a été
déchiqueté par l’hélice il y a dix minutes maintenant.
La cale est verrouillée. Vous n’avez aucun secours à espérer
et il me reste sept balles pour vous torturer avec avant de vous tuer si vous
ne parlez pas. On arrive dans combien de temps ?
- ...”
Face à l’absence de réponse, Thomas arma le pistolet, puis
il visa le pied droit et il tira. La balle fracassa le tarse dans une grande
détonation. Le capitaine hurla sa douleur et une fois que celle-ci fut
calmée, Thomas recommença.
“ La prochaine est pour votre genou. On arrive quand ?
- Dans...Il est quelle heure ?
- 21 h 30.
- On sera dans les eaux britanniques dans une demi-heure. On doit accoster une
heure après. Putain j’ai maaaaaaal.
- Plus vite vous parlerez, plus vite je vous anesthésierai.
- Que... Que voulez-vous savoir ?
- Mais tout mon ami. Tout ce que vous savez. Et on a une bonne partie de la
soirée pour parler alors ne vous en privez pas... Première question.
Avez-vous vu ou savez vous si un des passagers d’un précédent
voyage a été tué ? Et au fait, y’a t-il un pantalon
de rechange sur ce rafiot ?”