30/04/03
Mais qu’est-ce qui m’a pris d’accepter un boulot pareil...
Bon, arrête de te lamenter et concentre-toi sur ce foutu journal.
Encore une bonne idée de ma sœur tiens...
“ Tu devrais faire comme moi et tenir un journal intime, Thomas. Je le
fais depuis que j’ai douze ans et depuis, quand mon cœur doute, je
me relis et quand je vois ce que j’ai été et ce que j’ai
pensé, je me sens...rassurée.”
Tu m’étonnes...
Bon, allons-y... Cahier...Stylo...
Cher Journal...
Oh putain, ça commence fort...Bon ne te déconcentre pas...
Lyon, France, le 30 avril 2002.
Ceci est le premier jour de ma vie que je consigne par écrit. Pourquoi
est-ce que je commence maintenant ? Bonne question. Cette idée n’est
pas la mienne. C’est celle de ma sœur Mireille, la nonne. Je suis
allé la voir hier, comme je le fais tous les six mois environ. Je ne
vais pas la voir plus souvent pour deux raisons. La première est qu’elle
appartient à un ordre assez strict. Peu de visites. Quand à la
seconde... Eh bien je dois dire que j’appréhende toujours un peu
de lui rendre visite. De toute notre fratrie, nous sommes les membres les plus
liés depuis notre tendre enfance. Et elle est devenue nonne et moi mercenaire.
Besoin d’autre précision ? Bref, je suis allé la voir et
je lui ai confié mes difficultés du moment. C’est là
qu’elle m’a dit que je ferai mieux de tenir un journal. Cela me
permettrait, selon elle, de me stabiliser psychiquement. De voir mon évolution
mentale au fil des mois et des années aussi. Bref, Mireille a vu que
je partais à la dérive et elle m’a donné une ancre.
Pourquoi seulement maintenant ? Je ne le sais pas. Mireille est quelqu’un
de bien. C’est une femme très intelligente et très sensible.
Elle a dû sentir que le moment était arrivé.
Ah oui c’est vrai... Mireille m’a dit de commencer par me présenter.
Bon voilà, je m’appelle Thomas Quentin. J’ai 27 ans. Je suis
né au sein d’une famille nombreuse, et c’est la raison qui
a fait que de toute mon enfance, je me suis senti très seul.
Paradoxal, non ? C’est un peu à l’image de ma vie. Mon existence
est remplie de paradoxes. Je vous en parlerai plus tard. Si j’en ai envie.
Mes parents sont toujours en vie, mais je ne les ai plus vus depuis...1990.
Enfin si, j’ai vu ma mère l’an dernier, je l’ai croisée
dans la rue ici à Lyon. Elle a fait celle qui ne me connaissait pas.
Ce jour-là, je crois bien que j’aurai été capable
de la tuer. Mais cela n’a été qu’une pulsion. Je ne
l’ai pas fait et de toute façon, elle ne mérite pas un sort
pareil car ce n’est pas vraiment de sa faute. Pas entièrement du
moins.
Tuer. C’est une large part de ma vie maintenant. Je ne crois pas malin
de confier tout cela à une feuille de papier, quoique puisse en dire
Mireille... Coupons la poire en deux. Je ne donnerais que des généralités.
Le reste, je le garderai pour moi. Ou alors, j’en parlerai plus tard.
Bon, reprenons au début. Je suis né en 1976. Je suis l’avant-dernier
enfant de la famille. Avant moi, il y a eu Joël, l’aîné.
Il ne l’est resté que trois ans, le temps pour lui de mourir dans
un stupide accident de la route. Avec lui, est morte aussi Noémie. Elle
n’avait qu’un an. Heureusement pour mes parents, il leur est resté
Mireille, la jumelle de Noémie. Ça les a empêché
de sombrer totalement dans le chagrin. C’est d’ailleurs peut-être
à cause de sa jumelle morte que Mireille s’est retirée dans
un couvent. Elle doit croire trouver en Dieu la sœur qui lui manque.
Ensuite, eh bien il a fallu quand même trois ans à mes parents
pour reprendre leur mission procréatrice. En 74, sont nés Rémi
et André, jumeaux également. Puis je suis venu sur cette boule
en 76 et enfin en 79, Elodie, la petite dernière, est née.
Pour les fibres de cellulose qui ne l’auraient pas compris, j’appartiens
à une famille très “vieille France”. Mes parents m’ont
élevé dans la foi catholique. Enfin, dans la branche conservatrice.
Très conservatrice même. Mon père...
Et puis non, je n’ai pas envie de parler de lui pour le moment. Je n’ai
pas envie de me flinguer le moral. Je dois me concentre sur mon travail actuel.
Oh, rien de bien folichon... Je ne dois tuer personne, ni faire exploser quoi
que ce soit, ou faire brûler quiconque. Je doit juste retrouver deux tourtereaux
(dont un mineur) partis en vadrouille malgré l’interdit familial.
Rien de bien spectaculaire, quoi. J’espère juste que ce travail
se terminera mieux que le précédent. Il n’est jamais agréable
d’avoir affaire à un demi-succès. Surtout quand l’échec
concerne le fils de quelqu’un que j’estime assez. Je l’ai
retrouvé. Enfin, j’ai localisé son corps.
J’y ai gagné 50 000 euros et de quoi détruire une organisation
éco-terroriste. Mais j’aurai volontiers échangé la
vie de Benjamin contre tout cela si j’avais eu le choix.
Mais quoiqu’en disent certains, on n’a pas toujours le choix.
Bon je suis assez déprimé comme cela. Je reprendrais plus tard...
Lyon, le 1er Mai.
Rien bullé aujourd’hui... Il n’y a rien à la télé
alors, je poursuit mon évocation commencée hier. J’ai relu
avant de commencer. Je suppose qu’une journée de vie, c’est
trop court pour voir un changement en soi.
Pour Mireille peut-être. Moi j’ai changé en... C’est
pas facile à dire. En fait, ça s’est étalé
sur pas mal de temps. Un saut, puis la stabilité. Puis encore un saut.
Pour les cinéphiles, ma vie est un peu comme celle de Pink, dans le film
The Wall des Pink Floyd. Un putain de bon groupe, ceux là... Je ne suis
pas superstar du rock, mais ma vie est un peu pareille à celle de ce
type. Petit à petit, j’ai bâti un mur pour me protéger
de l’extérieur. Et je dois dire que j’appréhende de
voir le jour où je devrai soit le détruire, soit en crever de
le voir fini.
Hum j’apprend une chose sur moi là. Je pars facilement en vrille
quand j’écris...
Bon, carcan. Premier saut : je découvre que j’aime mater les mecs.
Je vous raconte pas ce que je faisais aux pages slips pour hommes des catalogues
de ma mère... Élevé dans la plus pure tradition catho...
Il faut croire que sur moi ça n’a pas pris. Heureusement pour moi
d’ailleurs...
Deuxième saut...
Non ça je peux pas le dire. Pas encore. Ça fait dix minutes que
j’essaye mais non, je ne peux pas. Pas encore.
Troisième. Ils savent. Je pars. Espagne. Je n’ai que seize ans
et demi. Je me jure de ne revenir que quand je serai libre. A dix-huit.
Le numéro quatre. La mort d’Adam.
Je ne peux rien dire de plus. La peine me paralyse le bras. Et le reste aussi
(il s’est écoulé une bonne heure avant que j’écrive
ceci). Je n’ai pas pleuré pourtant. Cela fait six ans que je n’ai
pas pleuré...
C’est comme aimer. J’en suis incapable maintenant.
Le cinq. Un dénommé Antonioni a commandité l’explosion.
J’y ai passé plus d’un an à y travailler mais il est
mort. Je l’ai enfermé. Je l’ai torturé. Il est mort
lentement. Il a eu mal. Très mal. Je n’ai pas pleuré. Je
n’ai pas eu de peine pour lui. Même pas pour moi. Après coup,
j’ai su que les légistes ont été incapables de déterminer
quelle blessure l’avait tué. Je vais épouvanter tous ceux
qui lirons ceci un jour, mais à ce moment, j’en ai été
fier.
Aujourd’hui...
Je ne sais pas.
Mireille avait raison sur un point. Un journal, cela vous force à être
honnête. Et j’aime cela.
Bon je dois arrêter pour aujourd’hui, j’ai mes valises à
faire et mon avion part pour New York dans trois heures. Ces sales gamins ont
trouvé le moyen de se tirer aux USA... Mais bon comme ils ont piqué
les cartes de paiement de leurs parents, je vais pouvoir les suivre à
la trace...
Sales gosses...
New York, New Jersey,le 2 mai.
Purée je suis cassé moi... C’est le décalage horaire...
J’ai assez mal dormi et dans l’avion, j’ai eu droit à
un siège entre une dame à la vessie minuscule (et qui voulait
ABSOLUMENT rester près du hublot) et un homme assez...corpulent. Non,
je suis gentil. Trop gentil. Un gros tas de graisse imbaisable. Voilà,
ça correspond mieux. C’est dommage car avec cent kilos de moins,
il aurait eu une belle gueule je pense...
Bref, je les ai éjecté de l’avion en haute altitude et leurs
coprs ont explosé en s’écrasant au sol. C’est ce que
j’ai imaginé du moins. Et je dois dire que cela m’a calmé.
Bon j’ai passé la douane, j’ai pris le métro, je suis
maintenant à l’hôtel et j’écris ceci pour obéir
à ma chère sœur.
J’ai eu de la chance dans mon malheur. Ils ont dormi une partie du vol,
et j’ai pu revoir mes notes au sujet de mes cibles du moment. Toujours
autant de gagné...
Isabelle Duncan. Vingt ans. Fille à papa. Le papa est dans l’export,
grosse fortune. En tout cas, assez pour avoir un petit manoir avec vue sur le
parc de la Tête d’Or. Le compte en banque est conséquent
(j’ai vérifié, on ne sait jamais...) et ils peuvent allonger
les 75 000 demandés. Je sais. Mon tarif pour une recherche de personne,
c’est 50 000 plus les frais. Mais ils ont les moyens, alors je surtaxe...
Il y a aussi Anthony Spiral. Dix-sept ans. Mineur donc. Papa dans l’export
aussi, et maman est avocate. Pas mal de pognon aussi, mais beaucoup moins que
les Duncan. Donc tarif normal. 50 000.
Le reste, c’est Roméo et Juliette.
Les deux familles ne se supportent pas. Normal, elles sont en concurrence au
niveau boulot. Mais les petits rejetons s’aiment. Leurs parents veulent
pas. Le père Duncan a été assez con pour proposer de jeunes
et forts thunés prétendants potables à ses yeux à
sa fille. Résultat, la double fugue.
Bon une seule fugue en fait. La fille est majeure, elle fait ce qu’elle
veut. Enfin en théorie car c’est papa qui commande apparemment.
Le gamin lui, n’aurait pas dû partir. C’est un coup à
se mettre les flics au cul, ça... Les parents n’ont pas voulu le
signaler et se sont adressés à moi. Ils n’ont pas dit pourquoi
mais j’ai deviné tout seul. Il y a un point commun entre la Haute
et mon monde. La réputation. Ne pas faire de vague, c’est la règle.
Alors on évite la police et on casque 50 000 euros... Ça ne me
dérange pas, si quelqu’un se pose la question.
Bref, le gamin a piqué la carte Gold de son papa et c’est grâce
à cela que je sais qu’ils sont à New York. Où, je
ne sais pas encore. Dans une heure, je me connecterai à nouveau au serveur
de la banque, qui me donnera (enfin je l’espère) le prochain retrait
ou le prochain achat.
En attendant, je vais essayer de dormir un peu.
Roméo et Juliette... J’ai adoré le film avec le bellâtre,
la chèvre là...Je sais plus son nom... Non qu’il me plaise
(je ne fais pas la sortie des maternelles...) mais il a bien joué le
rôle.
J’espère juste que cette histoire ne finira pas comme dans la pièce...
New York, le 3 mai.
Pas trouvé où ils sont.
Ils sont plus futés que ce que je croyais... Ils ont retiré un
petit paquet en liquide à un distributeur de la cinquième avenue,
et depuis, plus rien ! Ils sont dans un hôtel, c’est sûr,
mais ils ont réglé en liquide leur chambre. Pas de trace, donc.
Mais bon je pense avoir délimité un périmètre. J’ai
fait le tour des réceptions, en prétendant être leur oncle
(fausse carte d’identité à l’appui !). Pas de trace.
Et les registres que j’ai consulté ne m’ont pas montré
de noms familiers.
Bref pour le moment, je tourne en rond. Et je déteste ça.
Et poursuivre l’évocation de mon existence ne ferait qu’empirer
les choses !
Je suis encore bon pour me farcir la tournée des hôtels... J’en
ai fait trente deux ce jour. Il en reste quarante selon le bottin local.
Déprimant. Je préfère me mater un film à la télé
tiens, ça va me vider la tête...
...
Finalement, je crois que je vais me tirer une balle dans la tête. Ce sera
plus humain pour moi que de continuer à mater le...film on va dire. C’est
quoi ce type qui bute un gonze à coup d’extincteur !!! Il y a trois
cent chaînes, et il a fallu que je tombe sur un film français !
En plus le gars il s’y prend mal. J’y crois pas une seconde ! Il
fait trop durer le truc !
Croyez-moi, apprentis tueurs. Plus vous tuez vite, moins vous avez d’emmerdes.
Et je parle par expérience !
Bon je vais voir s’il y a du nouveau sur le serveur de la banque. On ne
sait jamais.
...
Je finis d’écrire cela en vitesse et je fais mes valises ! Mes
cibles sont loin d’être des lumières ! Ils ont utilisé
directement la carte pour acheter deux billets d’avion pour Las Végas
!
Après mûre réflexion, en fait, ils n’ont pas eu le
choix : depuis la destruction de LAX (l’aéroport de Los Angeles),
il est impossible d’acheter un billet d’avion avec du cash. Vu leur
destination, je crois savoir ce qu’ils vont faire. J’ai essayé
d’avoir un billet sur leur vol mais le temps que le site soit disponible,
l’avion était plein. Je vais devoir me rabattre sur le vol suivant.
Mais bon, je suis tout près d’eux maintenant.
Au fait, il y a combien de chapelles à mariage rapide à Las Végas
?
J’ai peur de regarder...
Las Végas, Nevada, le 4 mai.
C’est le matin, et je viens de m’installer dans le petit motel près
de l’autoroute. On se croirai dans un film ricain des années 70
! Le lit est grand et large, recouvert par un couvre-lit marron. Les murs sont
jaunasse, la télé semble dater de cette décennie et ne
passe que des conneries (pléonasme, désolé).
Mais ce motel est très bien situé. Il est à trois kilomètres
de l’aéroport, à cinq de la ville et surtout c’est
le premier établissement avant les cent quarante deux chapelles à
mariage rapide qui se trouvent dans le comté de Las Végas.
J’ai un durillon au pied et je crois que ce n’est pas aujourd’hui
qu’il va partir...
Avant de m’y mettre, je préfère écrire un peu. Les
gosses ont deux heures d’avance sur moi, et cela ne changera rien si je
reste un peu ici. Ils ont eu tout le temps de se marier en catimini, mais je
sais qu’ils vont rester un peu en ville.
Comment je le sais ?
Leurs billets ! Leur vol retour pour New York ne part que demain. Ils vont encore
user du cash pour leur nuit de noce, et vu la quantité de chambres d’hôtel
qui se trouvent ici, j’ai autant de chance de les trouver que de voir
mon père devenir bon et tolérant envers les homosexuels.
C’est sorti tout seul, cette réflexion sur mon père.
Mireille avait décidément raison...
Si Dieu existe (et là je fais mienne cette réflexion de Woody
: s’il existe, j’espère qu’il a une excuse valable...),
alors c’est un signe. Il est peut-être temps de parler un peu de
lui.
Mon père s’appelle Noël Quentin. Il est né alors que
le pays entrait juste dans la Guerre, la Deuxième, la Mondialement génocidaire.
Il est issu d’une ancienne famille noble qui a tout perdu (sauf la tête...)
lors de la Révolution. Il a été élevé dans
le respect des anciens et dans la revanche de récupérer ce qui
a été un jour à la famille.
Je n’ai pas le compte précis, mais je crois que cela implique trois
manoirs, un château médiéval, une grande zone de ce qui
est aujourd’hui le Pas-de-Calais, ainsi qu’une grosse fortune et
une particule. L’histoire de la famille est un peu compliquée mais
un des De Quentin renonça au “de” pour sauver sa tête
et lui seul eu des descendants. D’ou l’absence de “de”
dans mon nom de famille...
C’est chiant ce que je raconte ?
Pas pour moi. Je trouve que c’est ce qui permet de le comprendre. Et par
là même de me comprendre.
Bref, papa a été élevé à la dure. C’est
quelqu’un de très intelligent. Il a commencé à travailler
à quatorze ans à une époque où cela était
encore possible de s’enrichir de façon morale, c’est à
dire sans piller un pays ni licencier et détruire des milliers de familles
pour améliorer le cours de son action en bourse.
Il a fait carrière dans le textile. C’était la spécialité
de la région. Il a gravi les marches et à vingt trois ans, il
était patron. Il l’est resté jusqu’aux années
60. Il a tout vendu et a pris sa retraite. Et ensuite il s’est installé
dans le Sud. Pour le climat.
C’est quelqu’un de très ordonné, mon père.
Même dans ce qu’il déteste, il est très méticuleux
à tout expliquer. Il nous a dit un jour qu’il avait vendu car il
savait que l’Asie allait devenir le métier à tisser du monde.
Et contre les salaires de misère pratiqués là-bas, il n’y
avait rien à faire pour lutter contre. Ne pouvant ni lutter, ni délocaliser,
il a eu les couilles d’abandonner ce qui avait fait sa fortune.
C’est une des choses pour lesquelles je ne peux m’empêcher
de l’admirer.
Car oui, je l’admire malgré tout ce qu’il représente
pour moi.
La peur. L’indifférence paternelle. Le mépris.
Parfois, j’ai eu peur de rester avec lui. Il m’a toujours méprisé,
détesté. Les circonstances ne sont pas claires, mais j’ai
appris qu’il a toujours douté du fait que je sois son fils. Ma
mère a eu une aventure, une brève liaison avec quelqu’un
que je ne connais pas. Mon père l’a su, et les choses se sont envenimées.
Que serais-je devenu si au cours de cette fameuse dispute (je n’étais
pas né alors, j’en étais à mon troisième mois
de flottaison utérine), il n’avait pas basculé par dessus
le balcon du premier étage ?
C’est ce qu’il s’est passé. Il s’en est sorti
vivant, mais privé de ses jambes.
En revoyant cette phrase, je me demande si ce n’est pas pour cette raison
que j’ai engagé Claire... Elle et mon père ont beaucoup
en commun je trouve...
Bref, il a basculé. Cet accident a rapproché mes parents et ils
sont restés ensembles. J’imagine que ma mère s’est
sentie coupable et que rester auprès d’un homme qu’elle n’aime
visiblement plus est son châtiment.
Devenu paralytique, mon père a alors vu sa foi religieuse, déjà
intense si j’en crois ma mère (et les nombreux séjours scouts
cathos auxquels on a tous eu droit...), se raviver encore plus. Il n’aimait
pas son état, c’était clair. Il va tous les ans à
Lourdes et un an sur deux, il va soit en Pologne ou au Portugal, là ou
la Sainte Vierge est aussi apparue pour guérir les zélotes intolérants
et racistes.
Oui mon père est raciste aussi, je ne vous l’ai pas dit ?
Bon, c’est fait.
Il a toujours pensé que le Blanc était supérieur aux autres.
Pas au point de les exterminer, non, quand même. Mais suffisamment pour
les considérer comme des inférieurs.
Pensée idiote. Le jour ou je voudrai le flinguer, je n’aurai qu’a
lui montrer une photo de moi en train de me faire mettre par un black hyper-bien
monté. Là c’est la crise cardiaque assurée !
Hihihihihiihhi...
Bon assez d’idioties. Les blacks ne sont pas dans mes goûts, ni
même le fait de me faire sodomiser.
Et voilà, je déraille encore...
Pause coca.
A me relire, je constate que je suis vraiment quelqu’un de brouillon parfois.
Mais ce fait me permet de faire des rapprochements que je n’aurais jamais
envisagé avant. Par exemple, ma relation avec Claire, et la similitude
avec mon père. S’il savait que je le compare avec une femme noire...
Claire est une femme remarquable. Si j’avais été hétéro,
je crois bien qu’elle aurait été faite pour moi.
Bon il aurait aussi fallu qu’elle ne travaille pas pour moi. Une des règles
de base dans mon métier, c’est de toujours séparer le cul
et le boulot.
Et puis, il aurait aussi fallu qu’elle n’ai pas vécu cette
période de sa vie en Allemagne...
Il y a tellement de “si”...
En fait, la vie est une succession de “si” que l’on voit après
le moment où l’on aurait pu faire ce choix. Le tout, comme dit
un pote à moi, c’est de faire en sorte que les “si”
que l’on n’a pas choisi ne nous laissent qu’un minimum de
regrets.
Évidemment, pour Claire, je ne pouvais pas choisir le fait d’être
homo ou hétéro. C’est vrai, j’aurai pu avoir le choix
de nier mes goûts mais au fond, cela aurait été pire que
tout je pense.
Pour moi, et pour elle. C’est pour cela que j’ai tout de suite dit
à Anne que j’étais homo quand elle m’a déclaré
sa flamme. Je lui ai fait mal, je le sais, et elle en souffre encore un peu
aujourd’hui, mais l’alternative...
Je préfère ne pas y songer.
Et dire que des milliers de mes semblables font un tel choix pourtant.
Ne le savent-ils pas, que ce choix va les détruire lentement, et leurs
proches avec ?
Bon je cause, je cause, et je vois pas le temps passer ! Je pose le stylo, je
ferme le cahier, je prend ma veste, les photos de mes deux andouilles et je
vais manger un morceau. Sur le chemin, je me farcirai les chapelles de la ville.
Moi, dans une chapelle....
Ma sœur en serait estomaquée...
Las Végas, le 5 mai.
On est toujours le matin. Vingt quatre heures se sont écoulées
depuis la dernière ligne écrite, et il s’en est passé,
des choses durant tout ce temps.
Je les ai retrouvés !
Vive moi !
Bon j’ai eu de la chance, le pasteur de la septième chapelle visitée
était le bon ! Il les avait mariés une heure auparavant et il
leur avait conseillé l’hôtel ou je les ai trouvés.
Bonheur...
Je me suis rendu à la réception. J’ai montré la photo,
et bien entendu, le réceptionniste m’a dit qu’il ne souvenait
pas de les avoir vus. Ce n’est que lorsque la photo s’est trouvée
accompagnée d’un billet de cinquante (et pas des roubles, vous
imaginez bien...) que la mémoire lui est revenue.
Ils étaient toujours dans leur chambre et au bruit qu’ils faisaient,
j’ai compris qu’ils étaient en pleine nuit de noce. J’ai
attendu qu’ils se soient calmés pour faire mon entrée. Je
leur ai fait le coup du room-service, et bien entendu, ils ont marché
à fond. Ils ont pas mis longtemps à comprendre que j’étais
là pour les ramener, ces deux-là. J’ai eu droit aux injures
habituelles, aux tentatives de coups de poing. Le petit gars a reçu une
bonne leçon. Ne jamais menacer un gars qui te rends vingt centimètres
et trente kilos de muscles... Notez, je n’ai pas frappé fort. Juste
assez pour qu’ils comprennent que la sauterie était finie et que
l’heure du retour était venue. Ils sont d’ailleurs en face
de moi, là. En attendant l’heure du retour, je me suis installé
avec eux et le spectacle est...
Touchant.
Il n’y a pas d’autre mots. Ils se sont comportés comme des
enfants gâtés mais à les voir là...
Ils s’aiment, c’est clair.
Ils savent que je vais les ramener en France. Mais d’un autre côté,
ils sont soulagés car ils se croient à l’abri, mariés
de façon tout à fait légale.
A les voir se regarder l’un l’autre, je n’ai pas le cœur
à leur dire toute la vérité. De toute façon, ce
n’est pas mon rôle. Ils sauront la vérité bien assez
tôt.
J’ai parlé avec eux, je l’ai dit, non ?
Eh bien vous le savez maintenant. C’est curieux cette façon d’écrire.
On dirait que je m’adresse à quelqu’un alors que normalement,
personne ne lira cela.
Il faudra que j’en parle à Mireille, pour voir si c’est normal...
Bon j’en était où moi, au sujet de mon vieux ?
Ah oui, la photo avec le grand black... C’est pas ma meilleure idée
ça... Mais bon, il y a du déchet partout...Mes relations avec
mon père ont toujours été distantes. A cause de son doute
sur ma légitimité, mais aussi parce que nous sommes fondamentalement
différents je pense. Il y a comme un fossé de génération
d’autant plus grand que ses valeurs sont celles d’un autre siècle.
Moi je suis de mon temps mais mon père semble être né en
retard d’une génération. Ce n’est pas de sa faute
mais cela suffit à nous séparer.
Et puis évidemment, il y a son homophobie totale. Une fois à la
radio, il a entendu un reportage sur l’homosexualité.
Ce jour-là, j’ai entendu un étranger dégloser des
monceaux d’horreurs. Enfin, j’aurai aimé que ce soit un étranger.
Mais c’était mon père. Et tout y passait. Pour lui, la bonne
façon de faire avec les homos, c’était de les noyer dans
les marais.
Ce genre de saillie (!) pourrait faire sourire si cela n’étais
pas VRAIMENT arrivé, surtout dans l’europe du nord, et ce durant
des siècles.
Je dois dire qu’à ce moment, je savais déjà que mes
pulsions me portaient vers les hommes, et uniquement vers eux. Alors entendre
son géniteur parler ainsi... Inutile de vous préciser que je n’ai
dit mot de cela à personne. Personne, je dis bien. Même Mireille
n’a rien su, du moins jusqu’à ce que cela se sache. J’aurai
aimer ne rien dire, mais vu les circonstances, je n’avais pas le choix.
C’est d’ailleurs aussi ce jour-là que j’ai appris à
ne plus faire aveuglément confiance aux avocats...
Bref ce jour-là, ce fut la coupure définitive entre lui et moi.
C’est con car depuis peu, nos relations s’amélioraient.
Et s’il n’avait pas su. Et si... Et si... Et si...
Et si mes deux tourtereaux n’avaient pas décidé de faire
le grand voyage...
Et si j’avais refusé l’offre que l’on m’avais
faite après la mort d’Antonioni...
Et si je ne m’étais pas engueulé stupidement avec Adam ce
soir-là...
Mes deux oiseaux ont faim, je vais faire venir le room-service, et ensuite on
fait les valises !
New York, le 6 mai.
L’aventure américaine touche à sa fin. Nous sommes actuellement
à l’hôtel, notre vol pour Paris ayant été retardé
de douze heures pour des raisons de sécurité ( j’imagine
qu’un ado boutonneux a envoyé un mail de menace assez crédible
pour mettre le FBI sens dessus-dessous). Isabelle et Anthony sont sur le lit.
Habillés et sages, je le précise... Ils continuent à se
parler. Ils font des projets pour après tout en regardant leurs anneaux.
C’est fou, mais je me prend à les jalouser un peu. Mais la vie
que j’ai choisie me prive à jamais de cette possibilité.
Un avenir comme le leur.
Comme je les envie.
Pendant le trajet, j’ai continué à parler avec eux. Je retire
tout ce que j’ai dit à leur sujet quand j’ai parlé
de sales gosses, de fille à papa...
Ce sont de jeunes gens équilibrés, intelligents. Peut-être
encore un peu immatures mais il n’y a rien de mal à cela. Isabelle
est fermement décidée à faire des études de vétérinaire,
et à ne pas bosser pour son père. Je dois dire que je l’ai
encouragée à cela.
Anthony, lui, ne semble pas encore avoir trouvé sa voie. Il passera son
Bac l’an prochain et ensuite, il ne sait pas. Je l’ai un peu rassuré
en lui disant que c’était plus courant que l’on croit de
ne pas savoir où l’on va.
Tout ce que j’ai pu lui dire, c’est de toujours croire en lui. D’écouter
les autres tout en restant maître de soi. Il n’a pas compris ce
que j’ai voulu lui dire, mais cela viendra.
J’ai quand même de la peine pour eux. Ils ont oublié une
chose importante, et j’hésite à leur en faire part.
J’hésite, j’hésite...
Pause pipi...
Avant de reprendre ce journal, j’ai relu mes notes. Cela m’a donné
à réfléchir, surtout le passage du “et si...”
J’ai décidé de ne rien dire.
Ça va leur compliquer la vie, mais je pense qu’au fond, c’est
la meilleure façon de les aider, même s’ils m’en voudront
à mort dans un premier temps.
Mais je pense qu’ ils doivent en passer par là. Et puis, cela sera
un bon test pour leur amour. On croit toujours qu’un amour est puissant
quand tout est rose et que tout le monde il est beau il est gentil.
Quelle connerie !
Je le sais bien moi ! C’est après nos disputes que je me rendait
compte qu’Adam comptait plus que tout le reste pour moi. Et croyez-moi,
j’ai eu l’occasion de m’en rendre compte souvent...
Maintenant en revanche, je ne sais pas. Est-ce que je ne l’aime plus,
maintenant qu’il est mort ?
Ou bien est-ce que je ne l’aime plus car je ne peux plus aimer ?
Je doute que cette feuille de papier soit capable de me répondre.
A moins de laisser faire le temps. Les premières expériences me
laissent à penser que je ferai bien d’attendre. Et puis cela me
coûtera moins cher que le psy...
Bon je téléphone aux parents pour leur donner notre heure d’arrivée
et pause dodo (avec le porte fermée à clé, on ne sait jamais...).
Lyon, le 7 mai.
Enfin de retour au pays de la normalité !
Je suis un peu speed aujourd’hui alors je vais faire court.
Trajet avion infernal. Je me suis retrouvé avec presque les mêmes
ahuris qu’a l’aller ! Vous y croyez, vous ??? Cette fois, c’est
le gros type qui avait toujours envie de pisser et qui avait le siège
près du hublot. Je dois dire que j’ai failli le buter, mais je
me suis retenu...
Je passe sur le trajet TGV, rien à signaler.
Le retour à Lyon. Je dois dire que je n’ai jamais vu un père
filer une telle gifle à sa fille et la serrer dans ses bras tout de suite
après... et Anthony a eu le même traitement...
Les deux ont fait valoir leur mariage mais je leur ai cassé la baraque
en leur révélant qu’il n’était pas légal.
Ils avaient tous les papiers nécessaires, mais ils se sont mariés
aux États-Unis. Leur union n’est légale que là-bas.
Pour que ce soit reconnu en France, il aurait fallu faire enregistrer l’union
au consulat de France.
Et ils n’ont pas pensé (su ?) à le faire.
Donc pour notre République, ils ne sont pas mariés. Et les honneurs
familiaux sont saufs.
Je vous dit pas les larmes de la fille et la gueule du mec...
J’ai l’air de me moquer d’eux mais ce n’est pas le cas.
Ils m’en veulent beaucoup, comme je le pensais, mais avec le temps, ils
comprendront. Et puis, ils auront l’occasion de ruiner leurs vieux avec
un vrai et grand mariage, comme cela...
Bon je file, je suis à la bourre...
Lyon, le 14 mai.
Ma sœur va m’engueuler. Une semaine sans rien écrire... Pour
ma défense, j’ai eu une semaine de travail à rattraper,
et trois nuits de suite, je n’ai dormi que trois heures. Je ne vous raconte
pas mon humeur... Aujourd’hui, je vais bien. Je m’apprête
à ruiner la famille Duncan.
Boomerang.
Je m’explique. J’avais réclamé 75 000 (plus les frais)
à la famille pour leur ramener leur fille. Au jour convenu, je n’avais
rien. Le lendemain aussi, rien.
Je les ai contacté, pas content. J’ai eu la femme. Une femme si
conne comme ça, ça n’existe pas ? Et bien si !
Elle a refusé de me payer ! Elle a argué que sa fille avait l’intention
de revenir une fois mariée, et que donc elle estimait qu’elle ne
nous devait rien. J’ai coincé le mari à sa sortie du bureau,
et il m’a tenu le même discours.
Je dois préciser que les Spiral, eux, ont payé...
Bref, je me suis procuré leurs numéros de compte bancaire. J’ai
écarté celui d’Isabelle de la liste et j’ai fait virer
85 000 euros sur mes comptes (trouver leurs numéros et les codes d’accès
m’a coûté 10 000 billets, faites le calcul, le compte est
bon !). Et maintenant, je m’apprête à valider l’option
“vidange” de tous leurs comptes, y compris les suisses. Surtout
les suisses.
Voilà. D’un clic, la totalité de leur liquide vient d’être
transféré à une petite centaine d’organisations caritatives
choisies au hasard.
Et comme tout cela m’a mis de méchante humeur, je vais maintenant
trafiquer les registres notariaux. Dans quelques clics, ils auront fait une
donation globale de tous leurs biens immobiliers (sauf une petite baraque dans
le sud, ne soyons pas cruels à ce point...) aux organisations s’occupant
des SDF. Et après, je m’occuperai de leurs actions en bourse...
C’est quand même pratique, ces signatures électroniques contrefaites...
Demain, leurs cartes de paiement n’auront plus aucune valeur.
Demain, leurs actions auront été vendues et les bénéfices
reversés à l’Unicef.
Demain, les déménageurs seront appelés pour charger les
meubles vendus au bénéfice de la lutte contre le SIDA.
Demain, la famille Duncan (sauf Isabelle) n’aura plus rien.
Et demain, je rencontre un nouveau client à qui je pourrai donner cet
exemple de représailles s’il essayait de m’entuber.
Quand on y pense, la vie est vraiment bien faite...
Fin de l’épisode