LA CORDE AU COU
26/05/03
Lundi, 9 h
Les yeux aux trois quarts fermés, le visage barré du trait laissé
par le pli de l’oreiller, nu, la démarche lourde et traînante,
Thomas, en ce glorieux lundi matin de lendemain de fiesta, se traînait
de sa chambre vers la salle de bain. Parvenu au grand miroir qui reflétait
l’image d’un zombie victime de près de neuf heures de musique
au niveau sonore excédant largement les niveaux de sécurité
recommandés, Thomas se figea, essayant de se rappeler pourquoi son réveil
avait sonné une bonne demi-heure avant, bien qu’il soit en congé
pour une semaine.
D’ailleurs, était-il en congé ? N’étais-ce
pas la semaine dernière ?
Non. Toujours embrumé par le sommeil, Thomas se convainquit qu’il
était bien en vacances cette semaine là. La soirée précédente
était là pour le prouver. Le fait de se coucher à cinq
heures du matin aussi, bien que le réveil ait été mis à
sonner à neuf heures.
Mais pourquoi réveil sonner ? Pourquoi lever ? Besoin laver ?
Un grand coup d’eau fraîche sur le visage plus tard, les pensées
de Thomas redevinrent un peu plus rationnelles et ordonnées.
Il se souvint alors qu’effectivement, il était en vacances. Il
se rappela aussi que malgré ce fait, il devait se lever tôt car
sa semaine serait fort remplie. En fait, Thomas allait devoir honorer d’une
visite son ami Charles (ce qui en soit était un exploit), et aussi aider
une de ses employée à finir les préparatifs de son mariage
(à l’employée, bien entendu..), en remplacement de son ami
et témoin prévu, victime la semaine précédente d’un
accident de deltaplane. Quatre fractures aux deux jambes, le bassin en deux
morceaux, quatre côtes bonnes à remplacer et six mois de rééducation
devraient l’inciter à en plus s’enfumer avant un vol “pour
connaître la plane totale”. Et comme on entrait dans la haute saison
des mariages, le jeune couple avait refusé de décaler la cérémonie
en octobre, arguant que la quasi-totalité des invitations et réservations
d’hôtels avaient été faites et payées. Thomas,
de son côté, sur ce point, ne devrait avoir à faire que
les menus travaux de finitions, puis assurer sa présence du samedi aux
côtés de son employée afin de lui servir de témoin.
“ Vous comprenez monsieur, mon ami ne pourra pas se lever avant six mois.
Et une bonne partie de nos familles vont venir d’Argentine spécialement
pour l’occasion, alors on ne peut pas décaler la cérémonie.
Quand à choisir quelqu’un d’autre pour témoin, c’est
impossible ! Je ne veux pas risquer de froisser mes amis en ne choisissant qu’un
d’entre eux, ils sont si susceptibles... Déjà que pour mon
premier choix, cela avait été si dur...”
Se remémorant l’argumentaire de Nathalie (l’employée
et future mariée en question), Thomas se jura intérieurement de
ne plus jamais se laisser convaincre par des yeux de Bambi tels que son employée
avait usé afin de forcer sa décision.
Définitivement réveillé, Thomas, en ce qui aurait dû
être le début d’une bonne semaine de congé, huma ses
aisselles afin de voir si cela valait vraiment le coup de passer sous la douche.
Niveau de contamination bactérienne largement acceptable selon ses critères.
Largement inacceptable selon les critères sociaux en vigueur. A la douche
! Et ensuite, en route !
Lundi, 14 h
“ Quel est le motif de votre visite ?”
Tout en estimant si la photo de la carte d’identité correspondait
bien au visage de l’homme qui la lui avait tendue, le soldat avait posé
la question réglementaire, d’autant plus qu’en théorie,
vu l’heure, seuls les artisans auraient pu avoir besoin de pénétrer
dans la base aérienne.
“ Je viens voir le capitaine Beaulieu. Il est en vacances mais il est
encore sur la base.”
Le soldat compulsa rapidement son écran, et effectivement, il vit que
la personne désignée était bien disponible pour recevoir
un visite.
“ Voici votre laissez-passer. Accrochez le de façon à ce
qu’il soit bien visible. Les quartiers du capitaine de trouvent section
Mermoz, bâtiment 4, au troisième étage.
- Merci beaucoup...”
Thomas ressortit de l’accueil et, laissant son véhicule garé
(aucune voiture civile ne pouvait pénétrer une base aérienne),
rejoignit à pieds l’entrée de la base toute proche. La journée
était resplendissante. Pas un nuage, mais un léger vent frais
contrebalançait l’ardeur du soleil qui, en ce début d’après-midi,
préparait les peaux à sa future furie estivale.
Le laissez-passer vérifié, Thomas entra dans la base. Laissant
sur sa gauche les blocs d’habitations réservés aux hommes
de troupe, il marcha le long de l’allée centrale. Sur sa droite,
il pouvait voir les zones techniques. Les entrepôts de carburant, les
hangars des véhicules. Au loin, un avion de chasse commençait
à prendre son envol. Trois cent bons mètres plus loin, se profilèrent
enfin sur sa gauche les quartiers des officiers. Quatre blocs sans fioritures
architecturales permettaient d’abriter une bonne moitié du personnel
gradé de la base, ainsi que d’éventuels visiteurs haut-gradés.
Thomas entra dans le premier bâtiment. Pas de code à la porte.
Logique, puisqu’il faut passer deux postes de garde avant de pénétrer
la base.
Thomas emprunta l’escalier (pas d’ascenseur : le bâtiment
ne fait que six étages, et un soldat doit garder sa forme physique...).
Au palier du troisième, il perçu une forte odeur d’aïl.
Pas d’erreur possible, Beaulieu est chez lui...
Thomas frappa à la porte. A l’intérieur, du mouvement se
fit entendre. Les pas se rapprochèrent de la porte mais c’est avant
d’y arriver que l’occupant lança son
“ Qui est-ce ?”
Thomas sourit. Bien qu’il soit parti, il avait gardé de beaux restes
de sa formation...
“ C’est moi.”
Les pas reprirent et la porte s’ouvrit. En voyant la personne, Thomas
eut un choc. L’homme qu’il avait vu la dernière fois (c’était...oh
oui il y a bien deux ans) n’était pas celui qui avait ouvert la
porte.
La dernière fois qu’il avait vu Charles Beaulieu, lui et Thomas
avaient pour ainsi dire la même carrure. Mais maintenant...
“ J’ai changé, hein ?
- Heu...”
Thomas se posa rapidement la question. Devait-il faire une réponse diplomatique
ou bien être sincère ?
“ Oui, en effet.”
Le choix de la vérité satisfit Charles, cela se vit sur son visage.
“ Viens, entre. La route a été bonne ?
- Ça a été.”
Thomas ne quittait pas des yeux le corps amaigri par la maladie de Charles.
“ J’ai bien fondu, non ?
- Tu as perdu combien ?
- Vingt kilos. Mais cela va mieux maintenant. J’en ai repris deux.
- Ah oui ?
- J’ai un nouveau traitement ! Je le supporte bien mieux que l’ancien,
et la forme revient ! Mon docteur dit qu’à ce train là,
dans six mois, j’aurai repris ma masse perdue. C’est formidable,
non ?
- C’est une bonne nouvelle... Cela explique aussi ton coup de fil...
- Que veux-tu... Quand on s’approche de la mort, on n’a pas forcément
envie de voir nos amis... J’ai eu un sale moment l’an dernier. J’ai
failli y passer tu sais...
- C’est vrai que malgré mes messages, tu ne rappelais jamais. Bien
entendu, j’ai respecté ton choix...
- Et je t’en remercie... Si seulement ma sœur en avait fait autant...
- Je connais bien Anne... Il suffit de lui dire qu’une chose lui soit
interdire et elle y fonce...
- Oui. C’est à se demander comment elle a pu devenir gendarme...
- C’est pour compenser, je pense. Et l’armée, elle en dit
quoi ?
- J’ai du me battre mais je suis toujours militaire... J’ai perdu
le droit de voler et je suis cantonné dans les bureaux mais bon, je peux
toujours servir, c’est le principal.
- Le fait que tu ai essayé de les rouler n’a pas dû aider,
non plus...
- Et je ne le regrette pas... Si je ne leur avait pas rendu la vie impossible,
ils m’auraient démobilisé sans hésitation le jour
ou ils ont appris que j’était malade. Comme cela, j’ai pu
leur prouver que je peux toujours tenir une arme et m’en servir.
- Tu as quoi comme mélange ?
- Rinovir, Antavir, Pranoxil et Virex. Oh, et du Juvir, mais le soir seulement.
Ça fait quand même quinze pilules par jour... Tu bois quelque chose
?
- N’importe quoi, ce sera bien. Sans alcool, hein...
- T’en fait pas, la bière, je me la garde !
- Tu en prends malgré tes médocs ?
- Une de temps à autre. Tu sais Thomas, je vais bientôt mourir,
alors une bière de temps à temps... Et comme c’est toujours
la dernière qui m’emportera...”
Thomas pouffa.
“Pas mal celle là hein ?
- Oui...
- Au fait, tu as toujours de ton infâme poison dans tes placards ? C’est
quoi ce truc déjà ?
- Ah non, tu ne vas pas t’y mettre aussi ...
- Thomas, tu as chez toi de quoi tuer une armada de rongeurs alors je m’inquiète
pour tes invités...
Tiens, assied toi, je reviens.”
Thomas s’affala sur le canapé. Depuis sa dernière visite,
la pièce n’avait pas changé. Charles, célibataire
endurci, comme on disait autrefois pour désigner les homosexuels, n’avait
pas en revanche hérité du sens de la décoration que l’on
prête souvent aux gays dans ces grands élans de compréhensions
discriminatoires. Le canapé, brun, serait mieux de l’autre coté
de la pièce. Quand au buffet, qui abritait l’imposante télé
et sa non moins imposante collection de films, eh bien il serait mieux dans
l’angle. Cela libérerait de la place.
Tout en réaménageant la pièce mentalement, Thomas remarqua
ce qui avait changé depuis a dernière visite. Sur la dernière
étagère, se trouvait une grande photo d’un groupe d’hommes.
Une trentaine de personnes, dont Charles. La photo avait été prise
quatre ans auparavant, et elle réunissait tout un club d’amis ayant
pour points communs d’être infectés par le virus qui rongeait
Charles depuis près de cinq ans. La photo avait été modifiée.
Sur le cliché, une main émue avait tracé sur douze des
personnes quelques traits avec un stylo.
Des ailes.
Et un petit ovale au dessus de la tête de chaque personne ailée.
Un grand vide se fit au ventre de Thomas. A son dernier passage, seules deux
personnes de la photo étaient mortes. Dix de plus en deux ans...
“ J’ai du cidre, cela te va ? C’est du doux...
- Ah... Euh oui, merci.
- C’est Lionel qui vient de partir.
- Lionel ? Ah oui je crois me rappeler...
- On a fait sa fête d’adieu la semaine dernière. Tu aurais
du voir cela...
- Je veux bien te croire...
- Tu sais Thomas, on peut en parler, je me sens très bien maintenant.
C’est sûr, il y a six mois je me serai flingué mais là,
j’ai le moral au beau fixe...
- Si tu le dis...
- C’est assez frais ?
- Oui ça va merci...
- Bref, on a fait la fiesta. Enfin, pour un enterrement, tu me comprends...
- Bien entendu...
- C’était très bien. Pour lui, c’était le bon
moment. Il venait juste d’arriver au stade huit. Et hop, rupture d’anévrisme.
Dans son sommeil.
- Il y a pire...
- Comme fin, oh oui ! Prends Henri par exemple. Il voulait vivre malgré
tout. Il a tenu jusqu’au Stade Terminal. Une rareté, m’ont
dit les médecins. Généralement, un rhume t’emporte
avant. Ou une varicelle. Ou la grippe. Et la veille de sa mort, il espérait
encore que le lendemain, on viendrait lui donner de quoi le sauver. Lui je peux
dire que sa fin a été terrible. Même la morphine à
haute dose ne lui faisait plus rien. Il a eu mal. Salement mal, je peux te le
dire. Bref, le lendemain, les infirmières l’ont trouvé tout
raide hors de son lit. Il avait essayé de se lever et hop, fini.
- Tu étais là ?
- Heureusement que non. A ce moment, je me serai jeté par la fenêtre.
Non, j’était reclus ici. Je sortais à peine pour travailler
et pour m’entrainer. Rien de bien folichon. C’est à ce moment
que l’administration a essayé de me démobiliser de force.
Mais quand ils ont vu qui j’avais appelé comme avocat pour la procédure
que je leur préparai, ils ont changé d’avis ! Et puis ensuite
j’ai vu un nouveau médecin. Un type super. Il a vite trouvé
ce qui causait mes effets secondaires et il m’a orienté vers un
autre traitement bien plus efficace. Et le résultat, tu l’as devant
toi !
- En effet !
- Évidemment, maintenant, l’armée n’essaie plus de
me démobiliser. Mais ils essayent quand même de me faire démissionner.
- Ah oui ?
- Je change de service trois fois en moyenne. Je change de bureau encore plus
souvent et évidemment, il faut tout remettre en place... Il n’y
a que chez les commandos qu’ils n’ont pas essayé de me caser...
- Ils sont gonflés... Et après, on va croire les dernières
campagnes du gouvernement qui appelle à ne plus rejeter les séropos...
- Bah, je crois savoir que tu es de toute façon mal vu du coté
de Laudec, non ?
- Qu’est-ce qui te dire cela ?
- La dernière finale de la Coupe... C’était gonflé
ton truc....
- Avec une bonne préparation, tout passe !
- Et depuis, il n’a pas essayé de te donner de ses nouvelles ?
- Si, bien entendu, mais je m’en suis sorti. Enfin, je crois...
- Tu crois ?
- Avec les Services Secrets, on n’est jamais sûr de rien, tu le
sais bien. Mais je crois m’en être sorti. Et puis ils savent ce
qu’ils risquent s’ils veulent jouer à ce jeu.
- Exact ! Et sinon, quelles nouvelles ?
- Ah rien de joli. Marée basse.
- Oh ! Toujours ?
- J’ai eu de gros soucis avec une des employées. Tu te souviens
de Claire ? Eh bien j’ai en quelque sorte fait mon coming-out...
- Tu n’as pas fait cela !
- Je n’ai rien dit de précis. Elle sait juste que je ne suis pas
qu’un petit chef d’entreprise qui arrondissait ses fins de mois
en prenant des missions illégales.
- Tu lui as dit quoi alors ?
- Que je suis un mercenaire. Ce qui n’est pas très loin de la vérité.
- C’est tout ?
- Elle sait que je dois bosser comme un malade pour finir mon travail.
- Tu lui a parlé de ça aussi ?
- Non, ça, elle l’avais compris toute seule. Je ne suis pas entré
dans les détails, tu penses bien...
- C’est heureux...
- Claire a raison sur un point. Si je reste seul tout le temps, je finirai par
perdre pied. Avec elle, je pense pouvoir me maintenir à flots. Et puis
il y a Mehdi aussi maintenant.
- Mehdi ?
- Je ne t’en ai pas parlé ? C’est un beur qui a été
mêlé à une sale histoire de trafic de drogue. Il était
juste passeur mais si je n’étais pas intervenu, il en prenait pour
dix ans au moins... Et il ‘a même pas dix-neuf ans.
- Il fait quoi maintenant ?
- Il bosse pour moi. Enfin, officiellement, il a pris un an de Travaux Généraux
et il a été affecté à la préfecture. J’ai
fait en sorte que le préfet le détache chez moi, comme ça,
je l’ai sous la main.
- Tes goûts ont changés non ?
- Pas de cette façon, andouille ! Je le forme au métier de Privé.
Il ne peut pas être gardien, alors il ne lui reste plus que cela. Et dans
un an, j’espère qu’il signera chez moi.
- Tu le payes combien ?
- C’est le plus beau... Rien du tout...
- Non ?
- Si ! C’est l’Etat qui paye. Du moins pour un an. Après,
évidemment, s’il a un contrat chez moi...
- Et il bosse bien ?
- Difficile à dire... Il vient juste de commencer alors je ne peux pas
juger. En tout cas, il vient, c’est déjà ça. Mon
avocat m’a dit que parfois les condamnés aux TG ne se déplacent
même pas pour leur première journée de travail. Bien entendu,
c’est pour eux un aller simple pour Saint Joseph quand ils se font prendre.
- Saint Joseph ?
- La prison centrale de Lyon. Elle est près de Perrache. Une jolie bâtisse
bien pourrie et miteuse. De quoi former des générations entières
de délinquants à la grande criminalité.
- Ah oui... Ils ne devaient pas la fermer celle là ?
- Ils ont pas pu. Ils ne savent pas ou construire la neuve. Tout le monde la
souhaite, mais pas à coté de chez eux...
- Classique...
- Si je m’en mêlait, la question serait réglée depuis
longtemps...
- Je n’en doute pas... Et ce soir, tu veux faire quoi ?
- Je ne sais pas. Tu as prévu quelque chose ?
- Eh bien comme tu n’es pas biture, il reste le ciné... Dans cette
ville, les choix sont limités à ça tu sais.
- Va pour un film ! N’importe quoi, mais pas de film français !
- On va voir ce qu’il y a et on y va !”