Mercredi, 13 h
Un à un, les os du volatile mort passaient entre les doigts préalablement essuyés de la graisse de l’os précédent. Un à un, les derniers morceaux de viande de chaque os étaient arrachés par des dents voraces. Un à un, Thomas rongea chaque os du poulet jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la carcasse. Le dernier cartilage mangé, Thomas but un dernier grand verre d’eau et quand il reposa le verre vide sur la table, Charles, qui lui s’était contenté d’une grande salade verte bien assaisonnée, demanda...
“ Tu en es ou, de ton cholestérol ?
- Du quoi ?
- Cholestérol. Avec la quantité de viande que tu avales, je me
demande par quel miracle tu n’as pas encore bouché tes artères...
- Oh j’en ai pas, tout simplement. C’est de famille. On est tous
maigres et musclés sur trois générations au moins...
- Veinard...
- Pas tant que ça...J’ai eu un mal fou a ne plus faire maigrelet.
Tu sais que quand j’avais quatorze ans, je ne pesais que 38 kilos ?
- Non ?
- Si. J’ai même eu droit à un traitement pour prendre de
la masse musculaire, t’imagines comme j’étais mince à
l’époque...
- Pas le moins du monde.
- Ça ne fait rien... Tu as prévu de faire quoi cet après-midi
?
- Pas grand chose. En fait, j’ai des tonnes de paperasse en retard pour
mes traitements. Alors je ne pensais sortir que ce soir.
- Et tu me conseilles de faire quoi ? Ce n’est pas pour dire, mais on
s’emmerde ferme dans ton bled...
- Ah ce n’est pas moi qui ai choisi mon affectation. C’est clair
que si j’avais été muté en Corse, la vie y serait
plus trépidante...
- Raconte moi cela...
- Les médias n’en parlent pas car l’armée ne laisse
que peu d’infos sortir, mais à ce que je sais, les nationalistes
ont constitué un gros stock d’armes pour frapper un grand coup.
Mes contacts sur l’ile me disent qu ’ils veulent viser une des bases
militaires de l’ile.
- Rien que cela !
- Oui. mes potes m’ont dit que les mitraillages de gendarmeries, c’est
pour les occuper ailleurs, pour faire diversion quoi. Les colonels du coin ont
renforcé les gardes et ils ont supprimé pas mal de permissions.
C’est un signe qui ne trompe pas...
- Les nationalistes recherchent des armes ?
- On dirait bien. Je ne voit pas ce qu’ ils pourraient trouver d’autre
à Solenzara ou ailleurs. Ce que je ne comprend pas, c’est pourquoi
ils ne les achètent pas tout simplement...
- Aucune idée. Je ne suis pas très branché sur les circuits
parallèles de l’industrie de l’armement. Il n’y a aucune
enquête de grande envergure qui puisse inciter les trafiquants à
tenir profil bas, non ?
- Pas que je sache. D’un autre coté, je vois mal comment les nationalistes
pourraient voler des avions de chasse ou des blindés. Et il n’y
a pas d’armes non-conventionnelles sur l’ile.
- Pas de nucléaire ni de bactériologique, en d’autres termes...
- Merde, j’ai parlé politiquement-correct...
- Et tu paiera ta tournée ce soir pour cela ! Sinon, tu es au courant
de quoi d’autre ?
- Bah les infos habituelles. Le général-président-à-vie-bien-aimé
Sawad va déclencher une énième opération de reconquête
du Cachemire, les États-Unis sont agacés de voir que le Costa
Rica est passé à gauche aux dernières élections
et si tu veux, je peux te procurer en avant première le prochain film-evenement
qui va donner le nom de l’assassin de Kennedy après un minutieuse
enquête... Rien que du classique quoi...
- C’est une impression ou même les informations ultra-secrètes
sont chiantes ici ???
- Je ne t’en veux pas de le penser... Tiens puisque tu veux de l’animation,
ma sœur doit débarquer ce soir...
- Ah oui ? Je n’étais pas au courant...
- Moi non plus, du moins jusqu’à ce matin. Anne m’a téléphoné
pour me dire qu’elle arrivait pour le repas de ce soir. On ira dans un
bon restau, de ça ici au moins, on n’en manque pas...
- Elle a appelé pour te dire qu’elle venait ? Elle se civilise,
ta sœur !
- Je suis curieux de voir si tu seras aussi sarcastique devant elle...
- Tu sais Charles, je la respecte trop pour cela.
- Tout ce que je sais, c’est qu’elle a une nouvelle importante à
nous annoncer. Je ne sais pas ce que c’est, mais elle était joyeuse
au téléphone...
- Tout ça ne me dit pas ce que l’on va faire cet après-midi...
- Ni demain, je sais...
- Demain à mon avis je ne serais pas là.
- Ah oui ?
- Il y a le mariage. Ils n’ont pas encore appelé, mais c’est
quand l’eau est tranquille que le crocodile frappe...
- C’était vraiment aussi terrible, hier ?
- Et je sens que cela va recommencer. Charles, je ne sais pas si tu as deja
vécu cela, mais les préparatifs du mariage sont absolument une
épreuve des plus terribles... Surtout quand ils sont aussi mal organisés
que mes deux oiseaux le sont...
- Raconte...
- La journée ne suffirait pas. Mais je sens que ce soir, ils vont me
rappeler et que demain je passerai mon temps à courir partout comme un
fou parce qu’il risque de manquer un mètre de tulle pour les bonbonnières...
- Eh bien...
- Tu sais Charles, leur premier témoin, je finis par me demander s’
il ne l’a pas fait exprès de se retrouver à l’hôpital...
Avec des mariés de cet acabit, cela ne m’étonnerait vraiment
pas...”
Mercredi, 20 heures
Les trois verres remplis, deux avec un mélange assez alcoolisé et un troisième de même couleur mais sans toxine légale, les trois convives les levèrent afin de les entrechoquer comme le veut la tradition.
“ Alors, Anne, c’est quoi ta grande nouvelle , s’impatienta
Charles.
- J’ai l’insigne honneur, messieurs, de vous annoncer que votre
amie et sœur chérie vient d’accéder de façon
officielle au grade de Lieutenant.”
Charles et Thomas laissèrent leurs verres retomber, pris par la surprise.
“ Mais c’est une super nouvelle, ça ! Tu l’as su quand
?
- Hier soir. Trop tard pour vous déranger au téléphone.
J’entrerai en fonction dans deux mois maintenant, mais la nouvelle est
officielle !
- Cela faisait combien de temps que tu l’attendais, ta promotion ?
- Deux ans ! J’aurai dû passer l’an dernier mais les budgets
ayant été révisés entre-temps, mon nom avait été
rayé des listes. Mais cette fois, c’est sûr, Charles. Ta
sœur chérie en a enfin fini avec le grade de Sous-lieutenant !
- Je suis très heureux pour toi, dit Thomas. mais tu vas donc quitter
Lyon ?
- Hélas oui.
- Tu vas aller où ?
- Pas très loin d’ici, petit frère. En fait, je serai exactement
à deux cent mètres de ton appartement !
- C’est pas vrai...
- Tu n’es pas heureux ?
- Si si, mais tu étais déjà basée à Dijon
avant d’aller a Lyon, non ?
- Et j’y reviens. Avec mon affaire précédente, ma hiérarchie
a jugé plus sage et plus logique de me rapprocher de toi... Tu n’es
pas jaloux j’espère Thomas ?
- Pas le moins du monde... Ce n’est pas le nombre de fois que l’on
s’est vu qui va faire la différence. Et puis tu n’es qu’à
deux heures de train...
- Bien dit !
- Et tu vas loger où ?
- Je vais jouer la prudence et me contenter des appartements de casernement
pour cette fois. Pour tout dire, je ne suis pas encore vraiment prête
à recommencer une affaire comme celle que j’ai vécue. D’ailleurs
Thomas, je crois que je t’ai pas encore remercié assez pour ce
que tu as fait pour moi...
- C’est rien, c’est rien... Et puis te savoir heureuse me suffit
largement. Continue comme cela, cela me conviendra parfaitement. Et si...”
Thomas ne termina pas sa phrase. Le bruit strident du portable caché
dans sa poche coupa son élan. Pestant contre lui-même et son oubli
de l’avoir coupé, Thomas regarda l’écran. Le numéro
de Nathalie (un nouveau, le précédent étant replacé
dans la grande banque numérale depuis le trépas de son appareil
précédent) s’afficha.
“ Et allez... Je déteste avoir raison. Je m’excuse, mais
je ne pas ignorer cet appel, commandez, je vous rejoint tout de suite...”
Tout en prenant la ligne, Thomas, par politesse et discrétion, s’éloigna
de la table et sortit du restaurant. Restés seuls, Charles et Anne poursuivirent
la conversation.
“ Qui c’est ? Tu le sais ?
- C’est sans doute sa future mariée. Elle n’arrête
pas de l’appeler pour un rien.
- Sa future mariée ???
- Oh heu pas exactement, il a accepté d’être témoin
dans le mariage de deux de ses employés pour pallier une défection
imprévue. Et la fille n’arrête pas de le surcharger de travail.
- Oui c’est plus clair comme cela...”
Thomas, la mine renfrognée, était revenu. Il arborait la tête
de l’homme a qui un gros imprévu venait de tomber dessus. Aucun
des deux convives assis ne fut surpris quand Thomas leur annonça qu’ils
allaient devoir finir la soirée tout seuls.
“ Rien de grave ?
- Je crois bien que si, au contraire. Nathalie avait une voix toute étouffée
pas ses sanglots. Il y a un train qui part encore pour Lyon ?
- Heu il est quelle heure... Oui le dernier part dans 25 minutes. Tu as juste
le temps de le prendre.
- Alors je ne tarde pas. Désolé, Anne. Je fêterai ta promotion
comme il se doit une autre fois. Et toi Charles, ne saoule pas trop ta sœur...”
Pressé, Thomas n’attendit pas d’avoir la réponse.
Au pas de course, il gagna la gare et monta dans le dernier train rapide pour
Lyon.
“ Le plus fort, pensa t-il, c’est que je ne sais pas au fond ce
qui se passe. En tout cas, j’espère pour elle que Nathalie a vraiment
de grosses emmerdes...”
Mercredi, 23 h 30
Descendu du train, Thomas négligea le métro
pour lui préférer les rues tièdes de la Presque-île.
La distance qu’il avait à parcourir était par ailleurs faible
et la fréquence des rames à cette heure tardive l’ammena
à marcher les quelques deux cent mètres qui séparaient
Perrache de la rue Sala.
Arrivé au bas de l’immeuble, Thomas en composa le code. Le terminal
bipa deux fois et le claquement sec de la porte qui s’ouvrait accompagna
le grincement des gonds qui manœuvraient cette même porte.
Thomas monta les trois volées de marches et, arrivé au palier
désiré, il sonna. La porte s’ouvrit violemment et Nathalie,
qui avait ouvert les yeux mélangés de colère et d’inquiétude,
se renfrogna. Visiblement, ce n’étais pas lui qu’elle attendait.
Invité toutefois à le faire, Thomas entra. Nathalie, elle, était
retournée s’asseoir sur le vieux canapé du salon. Sur la
table basse, une bouteille de whisky, un verre bien rempli et un cendrier débordant
de cigarettes à peine fumées et écrasées renseigna
Thomas sur l’état des nerfs de la jeune femme.
“ Je... Je ne sais pas quoi faire.”
Thomas, ne répondant rien, jeta un œil sur le restant de la pièce.
Aucun indice probant de ce qui pouvait bien mettre Nathalie dans cet état.
Mais nul besoin d’être devin pour deviner que la famille proche
en était la cause. Avant de répondre le fatidique “ Que
s’est-il passé ?”, Thomas profita de l’ange qui passait
pour ouvrir discrètement la fenêtre afin d’améliorer
un peu la qualité de l’air de la pièce.
“ Vous l’avez baisé ?”
Thomas, qui se plaça dos à la fenêtre ( Charles le tuerait
s’il le voyait faire cela...), fut surpris par la réplique.
“ Euh de quoi est-ce que vous parlez ?
- Ce fils de pute, en tout cas, il m’a bien baisée...”
Thomas devina alors que Diego, le fiancé de Nathalie, était la
cause de la crise. Une éducation tout ce qu’il y a de plus ordinaire,
ainsi qu’une bonne consommation de séries télévisées,
amenèrent à l’esprit de Thomas la conclusion la plus évidente.
Diego cocufiait sa femme avant même le mariage.
“ Mais qu’est-ce qu’il croyait !!! Je bosse pour Investigations,
moi ! Et ce con pour Intrusions... Il aurait dû savoir que tôt ou
tard je serai au courant...
- Au courant de quoi ?
- C’est à se demander si les mecs n’ont pas une queue à
la place de la tête... Mais quel salaud...
- Nathalie...
- C’est Éric qui remplace Zémichian. Et ce fils de pute
qui croyait que je ne serai pas au courant...”
Pour Thomas, les choses commençaient à s’éclaircir
un peu plus. Diego avait fait croire à sa future épouse qu’il
travaillait alors qu’il s’envoyait en l’air avec une poule
quelconque... Classique...
“ Il m’a bien baisée, en tout cas ce salopard. Dans toute
la largeur... Et ma mère qui arrive demain... Mais qu’est-ce que
je vais bien pouvoir lui raconter...
- Si je peux aider en quoi que ce soit...
- Vous pouvez, oui ! Butez-le, ce connard ! Faites le crever !”
Thomas se retint d’annoncer ses tarifs. Il savait que ces mots n’étaient
prononcés que par l’humeur. Il fallait la laisser se répandre.
Ensuite seulement, Nathalie redeviendrait cohérente.
“ Ce sale fumier... Vous pouvez le virer ! Parce qu’il vous baise
aussi... A moins que vous ne l’ayez baisé en premier. Ce qui ne
m’étonnerait pas d’ailleurs...”
Thomas avait beau se dire qu’il fallait la laisser se répandre,
cette dernière phrase exigeait une explication claire et nette. Aussi
empêcha t-il Nathalie de remplir une nouvelle fois le grand verre de whisky.
“ Comment ça, j’aurai pu le baiser ? Je suis de tout cœur
avec vous Nathalie, mais là, j’exige des explications...”
N’essayant pas de reprendre le verre, Nathalie, furieuse, regarda Thomas
droit dans les yeux.
“ Allez donc dans sa chambre, à ce con ! J’ai tout mis sur
son lit. Quand je pense qu’il a toujours eu cela, et que je n’ai
jamais rien vu...”
Thomas, se remémorant la répartition des lieux, rejoignit alors
la chambre. Pendant que Nathalie vidait cul-sec un nouveau verre de Whisky,
Thomas entra dans la chambre de célibataire que possédait Diego
dans l’appartement. Un lit étroit de célibataire, une armoire,
une commode et une table à repasser. Le lit était recouvert de
photos et de revues. Probablement trouvées dans l’armoire et la
commode, dont les portes et les tiroirs étaient rageusement ouverts.
Au premier coup d’oeil, Thomas comprit la situation. Le lit était
recouvert de photos pornographiques. Les revues étaient toutes pornographiques.
Et tous les magazines ne montraient que des hommes, des couples d’hommes
dénudés et en pleine action. Non. Au second coup d’oeil,
Thomas vit que sur certains magazines, ces derniers étant déchirés,
il y avait également des femmes. Une grande brune notamment. Qui était
sodomisée par un homme qui lui même se faisait prendre par un troisième
individu.
Avec un léger regret, Thomas laissa retomber le magazine. Inutile d’aller
plus loin. Nathalie avait découvert de façon fortuite que son
futur époux marchait aussi bien à la voile qu’à la
vapeur. Une chose en effet suffisamment choquante à l’avant-veille
d’un mariage. Thomas retourna au salon.
“ Alors, vous l’avez baisé, cette pute ?”
La voix pâteuse et les yeux mi clos, Nathalie essayait de lutter contre
l’alcool qui l’embrumait maintenant. Elle tenta de résister
pour avoir la réponse mais elle finit par s’affaler.
Thomas la plaça allongée sur le canapé, prit une couverture
dans la chambre et l’en recouvrit. Puis il alla en cuisine commencer à
préparer le café le plus concentré possible qu’il
soit possible de faire. Deux personnes, dans les heures qui allaient suivre,
allaient en avoir bien besoin...