Jeudi, 5 heures
.“ Quand je pense que c’est à cause d’une putain de chaussette manquante...”
Dix minutes auparavant, Nathalie avait fini par émerger de son sommeil
alcoolique. Malgré sa petite carrure, elle possédait un foie de
toute première catégorie pour avoir épongé l’alcool
contenu dans une demi bouteille de whisky en l’espace de même pas
six heures. Malgré un violent mal de crâne, la jeune femme, toujours
assise sur le canapé, était parfaitement lucide maintenant.
“ Quand je pense à ce fumier... Et... On mon dieu, je crois bien
que je vous ai parlé à vous aussi...
- Je ne l’ai pas baisé. Diego n’est pas mon type et de toute
façon, je m’interdis les liaisons avec du personnel.
- Je vous ai demandé cela ? Oh mon dieu...
- Ne soyez pas désolée. Vous n’étiez pas dans votre
état normal, alors je ne vous en tiendrai pas rigueur.
- Merci...
- Vous disiez que cela avait commencé avec une chaussette ?
- Oui... J’ai fait tourner une lessive hier et en la vidant, j’ai
vu qu’il manquait une chaussette. Je suis assez maniaque là-dessus
alors je l’ai cherchée. Comme je savais que c’est cette ordure
qui avait mis le linge, j’ai pensé qu’il l’avait oubliée
quelque part. Je l’ai cherchée et je ne l’ai pas trouvée.
J’ai continué et c’est en ouvrant son armoire que ces saloperies
me sont tombées dessus. Il les avait mal rangées la dernière
fois qu’il s’était branlé là-dessus... Enfin
je suppose.”
Le fait d’être de sexe masculin poussa Thomas à estimer que
c’est en effet ce qui avait dû se passer...
“ Au début, je n’en ai pas cru mes yeux. J’ai cru que
je m’étais évanouie et que ce que je voyais n’était
qu’un horrible cauchemar. Mais c’était vrai. Je voyait tous
ces pédés qui... mais c’est quand j’ai vu la pute
que j’ai chaviré.
- Ah oui ?
- Je ne sais pas pourquoi. En y réfléchissant, je devrai me réjouir...
Mais non. ce fumier baise des mecs. En tout cas, il en a envie, c’est
clair; mais aussi des salopes. Putain on est à trois jours de se marier
!”
Thomas garda pour lui le “deux”. Nathalie avait encore besoin de
s’épancher.
“ Et vous savez ou il est ?
- Ce salopard ? Je ne veux pas le savoir ! Il est parti hier à six heures
pour son boulot de nuit. J’ai trouvé ces saloperies à huit
heures. J’ai essayé de le joindre, mais à la boîte,
on m’a dit qu’il ne remplaçait pas Zemichian. J’ai
tout de suite compris le reste. Ce connard se fait baiser par tout ce qui bouge
à trois jours de se marier ! Je ne veux plus voir ce connard ! Je ne
veux plus le voir ! Plus jamais !
- Il doit rentrer à quelle heure ?
- J’en sais rien et je m’en fous ! Ce salopard, je ne veux plus
le voir ! Et dire qu’hier encore il me disait qu’il était
impatient d’être à samedi ! Je sais pourquoi au moins maintenant
! Pour baiser toute la noce ! Moi y compris !”
Thomas jugea prudent de laisser passer l’orage. En prenant à sept
heures, logiquement, Diego devrait être revenu pour six heures au grand
maximum, temps de trajet inclus. La question qu’ il se posait était
de savoir s‘il allait laisser le jeune couple être face à
face...
“ Si je ne me trompe pas, sauf accident, il devrait rentrer d’ici
une demi-heure...
- Sauf accident ? Il peut crever, je vous dit !
- Bon, et maintenant ?
- Quoi, maintenant ?
- Qu’est-ce que vous allez faire ? J’imagine que la noce est à
l’eau.
- Il ne manquerait plus que ça ! Que j’épouse un con qui
me trompe avant même le mariage ! Mais qu’est-ce que je vais dire
à ma mère ! Et la sienne ? Et toute sa famille ? Et la mienne
?
- On verra cela après. Pour l’instant, le plus important, c’est
de savoir ce que vous vous allez faire.
- Comment cela ?
- Annuler le mariage, c’est fait. Mais après ?
- Après... Je ne sais même pas s’il y aura un après.
J’ai parfois envoie de me foutre sous les roues du métro... Mais
il serait bien trop content, l’autre salaud... J’aurai dû
écouter ma mère.... Je nen serait pas là aujourd’hui.
- Comment cela ?
- Elle m’avais mise en garde. Je ne l’ai pas écoutée
mais combien elle avait raison ! Elle me disait qu’il y avait un coté
faux-cul chez Diego. Putain si elle savait à quel point elle avait raison.
- Vous avez entendu ça ?
- Quoi ?”
Thomas n’eut pas le temps de répéter sa question. Le bruit
en question était la clé que l’on introduisait dans la serrure.
Avant même que Thomas ne put faire quoique ce soit, la porte s’ouvrit
et Diego, visiblement fatigué, entra.
“ Bonjour, ma chérie. Mais qu’est-ce que tu fais là,
il y a un problème ?”
Jeudi, 6 heures.
“ Il y a un problème ? Franchement, je n’aurai pas pu imaginer pire façon de rentrer..”
Diego, assis sur les marches qui descendaient vers le Rhône, ne répondit
rien. Il était encore sous le choc. L’heure qui venait de passer
comme une trombe avait vu son petit secret éventé. Pire encore,
Nathalie l’avait chassé à grand coups d’un objet lourd
et encore non-identifié. Un saut à une pharmacie de garde avait
permis à Thomas de se procurer de quoi colmater le saignement du nez
désormais cassé de Diego.
Diego, le nez encapuchonné dans de la gaze, se tenait dans le petit matin
sur la rive du fleuve. A son coté, se trouvait Thomas. Son patron. Et
qui aurait dû être son témoin deux jours plus tard.
“ Putainnnnnn....
- ...
- Quel con je suis...
- Ça tu l’as dis...
- Quoi ?
- Il faut être sacrément con pour laisser traîner des revues
pornos comme cela...
- ...
- Le côté agréable de cela, c’est que l’on va
pouvoir parler calmement. Avec Nathalie, tu l’as vu, c’était
impossible. Mais maintenant, on va pouvoir mettre les choses au clair. Parler
d’homme à homme. Ou de pédé à pédé,
comme le dit si bien ton ex...
- Cela vous fait rire ?
- Pas du tout. Ni la situation, ni ton comportement ne me font rire. Techniquement,
je ne suis rien d’autre que ton employeur. Je n’ai donc pas à
me mêler de ta vie privée. Mais malheureusement pour toi, ta fiancée
est également mon employée. Et la situation me force donc à
me mêler de ta vie privée.
- Comment cela ?
- Eh ! Cette histoire va avoir des répercussions sur son rendement au
travail ! Il est donc de mon devoir de chef d’entreprise de veiller à
mes intérêts. Et aux intérêts de mes autres salariés.
Je ne sais pas si tu t’en rends compte, mais cette histoire ne concerne
pas que toi...
- M’en parlez pas...
- Justement si !
- Pffff...
- Diego, même si je ne le crie pas sur les toits chaque mois de Juin,
je ne fais pas mystère de mon homosexualité. Mais moi au moins
je ne cherche pas à le cacher de façon aussi honteuse en me mariant
avec une femme pour sauver les apparences...
- Mais je ne veux pas cela !
- Comment ça ?
- Bon c’est vrai, ok, j’aime les mecs... Mais j’aime aussi
Nathalie. C’est... mais je me demande si vous pouvez comprendre...
- Je n’en sais rien. Essaye toujours. Je ne suis pas là pour te
juger, Diego, mais pour te faire prendre conscience que tes actes vont avoir
de graves répercussions.
- Je vais être viré ?
- Bien sûr que non. Ton comportement est celui d’un salopard, mais
on ne peut pas virer quelqu’un pour cela. Et puis je ne suis pas comme
cela, tu devrais le savoir...
- Je ne sais pas... Je ne sais pas trop comment le dire...
- Commence toujours.
- Nathalie, elle est tout pour moi. Elle n’est pas un alibi. Je l’aime
vraiment. Comme un homme peut aimer une femme. Normalement, quoi.
- Et ?
- Et ?
- Diego. Quand on aime une femme, on ne garde pas des magazines gay plaqués
sous la couverture... Il y a un illogisme quelque part...
- Bon c’est vrai les mecs m’attirent aussi. Mais je n’ai pas
vraiment d’affinités, vous voyez... C’est plus pour le fun,
pas pour l’amour.
- Je vois...
- Ah oui ?
- En clair, tu aimes une femme, mais tu rêves de baiser avec des mecs...
- En gros oui, c’est ça. Nathalie est super bonne au pieu, c’est
pas ça le problème, mais même avec elle, il y a un manque.
Alors quand je peux, je sors. Je vais en boîte. Ou dans les saunas. Et
avec les mecs je compense le manque.
- Et cela dure depuis longtemps ?
- Depuis toujours je crois bien. La première fois que j’ai couché
avec quelqu’un, j’avais quatorze ans. La fille en avait seize. C’était
le super pied et pourtant je n’étais pas comblé. Pas entièrement
satisfait quoi. C’est après, quand j’ai sucé mon premier
mec, que j’ai compris. Il me fallait les deux pour que je sois pleinement
heureux. Alors je couche avec les deux. Une femme, un mec. mais pas ensemble.
J’ai essayé, mais là cela ne marche pas...
- Ah oui ?
- Pas avec Nathalie, bien entendu... Avec une copine de fac. Elle avait un fantasme
dingue : se faire baiser par un mec qui en suçait un autre. Elle avait
un pote gay et comme il était assez mignon, j’ai dit oui. Mais
au final, cela n’a pas marché. Je ne sais pas pourquoi, mais les
deux en même temps... Cela ne marche pas pour moi...
- En tout cas, cela ne répond pas à la question la plus importante
du moment...
- Qu’est-ce que je vais faire, c’est cela ?
- Oui.
- J’en sais rien. J’en sais putainement rien de rien...
- Il faudra bien pourtant. Nathalie ne restera pas éternellement dans
l’appartement. Et puis j’ai cru comprendre que ta famille arrivait
aujourd’hui d’Argentine. La réception va être assez
agitée si l’on décide de rien.
- Putain merde c’est vrai... Et que va dire ma mère ! Elle ne sait
rien de tout cela. Elle va en faire une attaque...
- Raison de plus pour se décider. Et rapidement.
- Mais quoi ? Et comment ? Jamais elle ne voudra me reparler avec tout ce que
je lui ai fait...
- Enfin une parole juste de ta part... Nathalie est suffisamment remontée
contre toi pour te jeter tout vif dans le four. Il va falloir y mettre du tien,
mais je pense que l’on a de bonnes chances.
- Des chances ? Des chances de quoi ?
- De vous remettre ensemble, tiens !
- Quoi ?
- Diego, si Nathalie a réagi comme cela, c’est parce que au fond,
mais tout au fond alors, elle tiens encore à toi. Je pense qu’il
y a une chance sur dix mille mais cela en vaut la peine d’essayer. Si
toi tu l’aimes autant qu’elle a pu t’aimer, alors tout est
possible...
- Mais tu es dingue !
- Je suis surtout impliqué à fond dans votre histoire à
votre demande, alors je m’en mêle au maximum ! Ce soir, quand ta
famille débarquera de l’avion, vous serez réconciliés,
ou fâchés à mort, cela je te le garantit !”
Jeudi, 23 heures 30
“ Pour faire bref, le baiser final a été échangé il y a six heures maintenant. Juste le temps de les emmener à l’aéroport pour le grand débarquement. Tu aurais dû voir cela... Quarante trois invités venus en ligne directe d’Argentine pour un mariage qui a bien failli ne pas se faire... Et pourtant, je suis persuadé, malgré le bien fondé de mes actes, d’avoir fait la plus grosse connerie de ma vie. Tu peux m’expliquer cela ?”
Charles finissait de remplir les verres. Anne, elle n’avait pas perdu
une miette du récit de Thomas.
“ Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu as persuadé un
homo refoulé d’épouser une jeune femme équilibrée
pour la simple et bonne raison que sa famille, catho pratiquante au dernier
degré, arrivait dans l’après-midi de cette journée.
Je crois que la réponse à ta question est évidente, non
?
- Mais au fait, comment tu as fait pour convaincre la fille ? Moi, jamais je
ne me serai laissée embobiner comme cela...
- Cela n’a pas été facile. Mais au fond, c’est sans
doute parce qu’elle étais toujours amoureuse de Diego, malgré
ce qu’il avait fait. Et puis en repensant bien à ce qu’elle
m’avait dit, elle avait plus été blessée par son
mensonge que par le fait qu’il se branlait sur des photos de mecs...
- Je n’en suis pas certaine...
- Je dois dire que pour une fois, je suis d’accord avec ma sœur...
- Vous n’étiez pas là, donc vous n’avez pas tous les
éléments pour juger correctement. Nathalie était folle
furieuse. Et quand elle lui parlait, elle réussissait toujours à
trouver de nouvelles insultes parfois homophobes à lui sortir. Mais si
vous aviez vu son regard... Ses yeux disaient tout le contraire.
- Houla, je sens que l’on va dériver vers le soap opéra...
- C’est je crois malheureusement le cas. Mais je crois que nul ici n’est
bien placé pour pouvoir dire qu’il connaît bien l’amour
et ce qui en découle...
- A part toi...
- Oui c’est vrai. Ce que j’ai vécu avec Adam pourrait me
permettre de faire partie du club, mais comme j’ai perdu la faculté
d’aimer, tout ce que j’ai ressenti n’est plus qu’ un
vague écho. Et ce que peut en ressentir n’est pas suffisant pour
que je puisse m’y fier.
- Perdu, perdu... Je me demande si tu n’exagères pas un peu là...
- Malheureusement non. Adam est mort et ma faculté d’aimer aussi.
Et pourtant, j’ai essayé...
- Peut-être pas assez... Ou alors tu n’as pas encore rencontré
la bonne personne...
- Ou alors, tu t’es trop blindé par rapport à ton travail.
Cela joue aussi, tu sais.
- Dites, vous n’essayeriez pas de me refiler quelqu’un, vous ?
- On n’oserai jamais te faire un coup pareil, rassure toi... Mais le fait
est que je crois sincèrement que ta fameuse perte est plus un blocage
qu’autre chose. On te le souhaite en tout cas.
- Merci quand même...
- Mais en fait, tu es certain que tout va se terminer comme tu l’as prévu
?
- Pas du tout. Avec ces deux loulous, il faut s’attendre à tout,
y compris à ce que Diego la plaque à l’autel... C’est
pour cela que je continue à être leur témoin. S’il
y a un clash à l’église ou à la mairie, je serai
sur place pour colmater les dégâts. Ou ramasser les morceaux...
C’est peut-être ce qui me gêne au fond. Je fais courir un
risque énorme à mes deux employés. C’est peut-être
cela qui me gêne tant...
- Et c’est maintenant que tu t’en rends compte ? Eh bien heureusement
que je ne suis pas ton instructeur. J’aurai eu honte de t’avoir
eu pour élève...
- C’est à ce point ?
- Tu te poses la question. C’est déjà un point positif.
Mais il est dommage que tu ne t’en sois aperçu que si tard...
- Comment cela ?
- Pour parler clairement, oui, je crois qu’en les rapprochant, tu as fait
une grosse connerie. Bon tu as réussi à les réunir si peu
de temps après leur dispute, c’est bien, je ne le nie pas, mais
tu aurais du les convaincre de remettre le mariage à plus tard.
- ...
- Tu commences à comprendre ? Je ne sais pas ce que Diego va faire à
l’avenir. Peut-être qu’il va se ranger, et devenir fidèle.
Mais lui as-tu demandé si coucher avec des mecs, c’était
tromper sa femme à ses yeux ?
- ...
- Non hein ? Voilà l’endroit où tu t’es trompé.
Au fond, tu ne sais pas ce que ces coucheries représentent pour Diego.
Si c’est tromper, alors il faut espérer qu’il parvienne à
se maîtriser, et qu’il reste fidèle à sa femme. Mais
sinon, alors attends toi à apprendre que Nathalie se shoote aux antidépresseurs
pour le restant de ses jours.
- Mais il y a aussi le cas de Nathalie. Elle peut considérer que ces
coucheries ne sont rien par rapport à son couple, objecta Anne. Et dans
ce cas, ce que fera Diego n’aura aucune importance.
- Tu crois que cela est possible ?
- Oui. Thomas a dit que Nathalie était plus furieuse à cause du
mensonge que du reste.
- C’est une possibilité, oui. Mais quoi qu’il en soit Thomas,
tu as pris un gros risque. C’est pour cela que tu n’es pas tranquille...
- Que faire alors ?
- Rien. Je crois que tu as suffisamment pavé l’enfer de tes bonnes
intentions, Thomas. Le mieux à faire est de repartir pour Lyon fignoler
les derniers détails, et espérer que les choses se passent au
mieux. Mais tu dois être sûr d’une chose Thomas.
- De quoi ?
- Même si je te le demandes un jour, par pitié, refuse de te mêler
de mes affaires amoureuses. Tu n’es vraiment pas doué pour cela,
mon pauvre ami...”