Lundi, 15 heures 30
“ Allô oui ?
- Capitaine Beaulieu ?
- Qui est-ce ?
- C’est moi, andouille ! Tu ne me reconnais donc pas au téléphone
?
- Thomas ? Alors, comment est-ce que cela s’est passé ?
- Tu ne veux pas que je te rappelles plus tard ? Tu dois crouler sous le travail,
non ?
- Et pourquoi est-ce que tu m’aurais appelé maintenant ? Ne t’en
fait pas, j’ai fini ma trente-deuxième partie quotidienne de Solitaire
sur ordi. J’ai rien à faire cet aprèm...
- Pour faire simple, ils s’en vont.
- Comment cela ?
- Ils partent. Les deux. J’ai leurs lettres de démission sous les
yeux.
- Les deux ?
- Je me suis fait du mouron pour rien. Le samedi a été un cauchemar
absolu. J’ai passé la journée engoncé dans un costard
ridicule, entouré d’une quinzaine de gosses qui braillaient en
espagnol. Le repas a duré près de neuf heures en tout et c’est
à grand peine si j’ai pu éviter la seconde couche qui se
déroulait hier...
- Tu peux pas être plus précis ?
- Bref, ils se sont dit oui. Et à ce moment, enfin, un peu avant, le
cureton a demandé s’il y avait quelqu’un qui connaissait
une raison pour laquelle mes deux pingouins ne devraient pas se marier. J’ai
évidemment repensé à ce que tu m’avais dit. Et j’ai
vraiment failli dire oui à ce moment là. Évidemment, Diego
et Nathalie m’ont regardé. Ils n’avaient qu’une seule
crainte, c’est que je dise oui. Alors je n’ai rien dit. Si tu avais
vu leurs visages... Ils étaient soulagés.
- Enfin un happy end alors...
- Pas pour moi. Comme je te l’ai dit, ils s’en vont. Je vais devoir
remplacer deux bons éléments dans un délai assez court
car les contrats affluent en ce moment.
- Mais ils partent pourquoi ? Tu le sais ?
- Bien entendu ! Je les ai coincés dans un coin discret de la cafet’
et ils m’ont tout dit. Diego repart en Argentine et Nathalie le suit.
Voilà pourquoi.
- Et c’est pour cela que tu te fais du mouron ? Décidément,
ma sœur a raison à ton sujet...
- Si encore ce n’était que cela... Mais officiellement, Diego repart
pour y fonder sa propre boîte de sécurité.
- Et en réalité ?
- Un mètre quatre-vingt et cent kilos de muscles, je dirais. Brun, la
trentaine et doté d’un bon entrejambe à ce que j’en
ai déduis. Il n’a pas mauvais goût, je dois dire...
- Quoi ?
- Un lointain cousin. Il fait du handball à ce que j’ai compris.
Mais la façon dont il le dévorait des yeux en disait plus long
que tout...
- Merde... Je t’avais prévenu, Thomas. Et elle s’en est aperçue
?
- Plutôt deux fois qu’une. J’en ai parlé avec elle,
bien entendu, discrètement...
- Et ?
- Elle m’a avoué que même si elle aimait toujours Diego,
elle ne se priverait pas de lui arracher ses organes internes un par un si elle
le voyait toucher une autre femme ou un autre mec. Elle a été
clair avec lui sur ce point et elle a même avoué qu’en réalité,
elle n’attendait que cela.
- Quoi ?
- J’étais convaincu d’avoir fait une connerie, mais pas pour
la bonne raison. Ce n’est pas Nathalie qui va vivre un enfer en étant
mariée. C’est Diego. Cette petite bonne femme a avalé la
plus grosse couleuvre de son existence afin de pouvoir pourrir la vie de son
mec le jour ou il sortira du droit chemin.
- Oula...
- Et tu peux me croire sur parole, Charles, elle est capable de le faire. Il
a accepté de ne plus vivre ses fantasmes qu’en photo mais à
ce que j’ai pu voir, il ne tiendra jamais. Et s’il se fait chopper...
Tu comprends maintenant pourquoi j’avais l’impression de faire une
connerie ?
- On s’est royalement plantés tous les deux... Je n’ai pas
vu venir ce coup-là...
- C’est pire pour moi... J’ai envoyé un mec à l’abattoir...
J’ai essayé de rattraper le coup en avertissant discrètement
Diego, mais il n’a rien voulu entendre. Il m’a répété
je ne sais combien de fois qu’il se pliera aux volontés de sa femme,
alors qu’en fait, il ne tiendra pas.
- Tu en es certain ?
- Oh que oui. Tu me conseillerais de faire quoi ?
- ...
- Alors ?
- Tu n’as pas une question plus simple ? Vu notre prestation passée,
le plus sage est de ne pas intervenir. On risque de faire encore plus de dégâts
que cela. Et pour ton Diego, il faudra qu’il fasse extrêmement attention
s’il veut vieillir tranquillement.
- C’est ce que tu lui dirai ?
- Oui. Laissons les régler leur vie. On a merdé mais on ferait
pire encore si on essayait de corriger.
- En tout cas, c’est tout ce que j’avais à te dire. Je te
remercie, Charles, mais je dois te laisser. J’ai un dossier urgent à
terminer.
- Ok ben passe une bonne semaine, et à la prochaine. Salut !”
La ligne coupée, Thomas raccrocha. Il en profita pour débrancher
le haut-parleur, puis il s’adressa à Diego qui n’avait pas
raté une miette de la conversation.
“ Voilà ou nous en sommes. Par notre faute, tu es lié à
une furie qui te mettra en pièces si jamais elle te prends à baiser
qui que ce soit d’autre. J’aurai aimé une autre fin pour
cette histoire mais bon... Je ne connais pas assez de mots pour te dire à
quel point je suis désolé. Mais comme tu l’as entendu, le
plus sage pour moi est de ne plus me mêler de votre histoire.
- Oh ne vous en faites pas, patron... Je ne vous en veux pas. Vous savez, je
me doutais que Nathalie était parfois... instable.
- Ah oui ?
- Je vis avec elle depuis trois ans, vous savez... Et puis, comme vous le dites,
c’est ma vie, pas la votre. Je ferai le moins de mal possible à
ma femme. Et si dans l’avenir je me fais prendre, eh bien si elle me tue
ou si elle essaye, cela voudra dire que je suis toujours important à
ses yeux que je ne le suis aujourd’hui. Vous ne trouvez pas que c’est
la meilleure preuve d’amour qu’ une femme puisse donner à
son mari ? Maintenant patron si vous le permettez, je vais rejoindre mon poste.
Je suis assez en retard comme cela. Passez une bonne journée...
- Oui oui, vous aussi...”
Une fois Diego parti, Thomas, toujours assis à son bureau, repensé
à ce que son employé lui avait dit.
“Si dans l’avenir je me fais prendre, eh bien si elle me tue
ou si elle essaye, cela voudra dire que je suis toujours aussi important à
ses yeux que je ne le suis aujourd’hui. Vous ne trouvez pas que c’est
la meilleure preuve d’amour qu’ une femme puisse donner à
son mari ?”
Toujours assis, Thomas passa le reste de la journée à se demander
si ce qu’il venait d’entendre n’était pas le concept
le plus incroyablement optimiste ou le plus totalement idiot...
Fin de l’épisode