VOYAGE ORGANISÉ

 

1


03/06/2003


“Heure H moins trente minutes. Tous les voyants sont au vert.”


Malgré le vent qui venait du large, la moiteur qui régnait en maître dans l’immense salle de contrôle collait à la peau des trente-deux ingénieurs et des dix-huit techniciens qui, en ce jour, veillaient au bon déroulement du compte à rebours.
Assis à la console principale, l’ingénieur Nathan Levski surveillait d’un œil inquiet et ses écrans de contrôle, et les écrans voisins à la recherche d’un indice supposant une panne à venir. S’il avait été pourvu d’un troisième œil, il aurait surveillé, derrière lui et isolé de la moiteur tropicale par une grande verrière et un puissant climatiseur (plus puissant que celui de la salle de contrôle qui lui, le pauvre, peinait à contrer la chaleur émise par les disques durs qui tous les trois mètres environs agissaient comme autant de petits radiateurs), le groupe des vingt japonais qui regardaient, angoissés, le décompte des minutes s’écoulant avant l’envoi dans l’espace de leur dernier satellite de télécommunication.
Aucune des personnes présentes dans le centre de tir spatial de Kourou n’était tranquille. Les clients, parce que leur satellite, dernier représentant d’une technologie plus qu’éprouvée, valait près de trente millions d’euros. Le fait que le consortium responsable de sa fabrication n’avait plus les moyens d’en concevoir un autre suite à de multiples malversations bancaires n’aidait pas les japonais à se sentir tranquilles. Pour eux, le lancement était une réussite, ou bien le symbole de la mort de leur entreprise.
Les servants, eux... Trois fois depuis le début de l’année, ils avaient opéré un lancement vers l’espace. Trois fois, quelque chose (ils ne savaient pas encore précisément quoi encore...) s’était produit. Le scénario était le même.


Un lancement parfait.
Une poussée vers les hautes altitudes tout aussi parfaite.
Et puis, une brusque variation de trajectoire.
La fusée échappait à tout contrôle, forçant le centre à procéder à sa destruction en vol.


Trois lancements, trois échecs. Le tir du jour était, pour tout le monde, la dernière chance pour la fusée Ariane 6 de recouvrer sa fiabilité évanouie avec l’abandon des modèles de lanceurs précédents, trop limités en capacité de masse pour continuer à faire jeu égal avec les superpuissances américaines et chinoises. Sans compter les “casseurs de prix” russes et japonais...


“ H moins vingt-huit minutes, tous les voyants sont au vert.”


La voix synthétique de la machine donnant l’heure toute les minutes cassait singulièrement les pieds de tous les ingénieurs. Mais elle était indispensable pour bien coordonner les ultimes réglages, et aussi pour déterminer avec précision les responsabilités en cas de programmation de mauvaises données.
Nathan, très tendu en ce jour, espérait intérieurement que l’ordinateur annoncerait un “voyant rouge”. Dans ce cas, la compte à rebours était stoppé, le temps pour les techniciens de déterminer quel était le problème, de le régler, et de reprendre la procédure si cela était possible. Un coup d’oeil à la météo ne le satisfit pas non plus. Temps couvert, mais peu de vent. Pas de pluie, et aucune menace d’orage. Donc pas moyen de renoncer au tir. Et à un potentiel quatrième échec.


“ H moins vingt-cinq minutes. Tous les voyants sont au vert.”

 

Le ciel plombé recouvrait toute la Guyane. Les nuages, que nulle frontière humaine n’impressionnaient, recouvraient également les pays voisins. Ni le Surinam, ni le Brésil voisins n’allaient voir le soleil aujourd’hui.
Normal, vu que l’on était en pleine saison des pluies, même si ce jour elles se faisaient attendre.
L’homme, qui manœuvrait avec prudence sa pirogue, n’en avait cure. De toute façon, il n’aimait aucun climat particulier.
Parti de Kourou quelques heures plus tôt, son travail achevé, il avait conduit le vieux 4x4 tout poussiéreux jusqu’à Saint Georges, où la jungle tropicale stoppait toute velléité humaine de poursuivre la construction du fin ruban d’asphalte qui reliait entre elles toutes les villes du nord du pays.
Laissant son inutile véhicule, il rejoignit le port fluvial où il monta dans une pirogue depuis longtemps mise à sa disposition. Ignorant la rive brésilienne toute proche, il mit cap au sud. Il devait se rendre au Brésil, mais pas par ici. Le passage était trop fréquenté, même de nuit. Plus au sud, il y avait des points de passage tout au long du fleuve mais plus il irait vers l’équateur, plus il serait en bonne compagnie.
Enfin bonne... Disons que plus il descendrait, plus sa piste se perdrait parmi celle des centaines d’orpailleurs clandestins qui chaque jour franchissaient la frontière afin de trouver les précieuses pépites d’or qui un jour peut-être les rendraient riches.
Un coup d’oeil à son positionneur satellite le renseigna sur sa position. Prenant sa carte, il fit correspondre les données avec les repères. A moins d’un kilomètre du village de Camopi. L’homme se détendit quelque peu. Encore dix minutes et il obliquerait vers l’est, vers la rive brésilienne. Ensuite, ce serait l’hélicoptère, puis un petit jet qui s’envolerait sans plan de vol, ni existence écrite sur les registres des tours de contrôle du pays. Et ensuite, cap au nord, vers la civilisation.“ H moins douze minutes. Tous les voyants sont au vert.”Un léger bruit de moteur fit tourner la tête de l’homme. A sa droite, sortant d’un petit affluent, une pirogue fit son apparition. L’événement n’aurait pas inquiété outre mesure l’homme mais le costume bleu des deux occupants lui provoquèrent une montée d’adrénaline.


Des gendarmes. En tournée d’inspection de la frontière.
Pestant contre lui-même, l’homme se remémora le planning des tournées prévues dont il avait eu une copie. Normalement, le secteur aurait dû être inspecté hier.
Bien entendu, un imprévu les avait retardé. Et ils surgissaient maintenant, pile au moment où lui-même passait...
Avisant l’embarcation qui emmenait un homme blanc, les deux pandores poussèrent le régime du petit moteur qui propulsait la barque.


“ Halte ! Gendarmerie nationale !”


L’homme hésita quelques secondes. Son propre moteur était-il assez puissant pour semer l’autorité ?
L’hésitation fut de trop. l’homme s’avisa soudain qu’en réfléchissant, il s’était rendu suspect aux yeux des deux gendarmes. Ne voulant pas parier sur le fait d’avoir le plus gros moteur ( et aussi ne voulant pas laisser de trace trop visible ), l’homme coupa son engin et la pirogue, après une courte période pendant laquelle sa poussée naturelle l’entraîna, s’arrêta. L’embarcation des gendarmes n’eut aucun mal à rejoindre l’intrus.


“ Gendarmerie nationale. Veillez nous produire votre pièce d’identité ainsi que votre permis d’entrée dans le secteur.”


L’homme, qui ne parlait que modérément le français, compris le sens général de l’injonction. La région dans laquelle il se trouvait était une zone indienne protégée. Aucun civil n’était habilité à s’y rendre sans autorisation de l’Etat afin de préserver au maximum le mode de vie des indigènes.
L’homme, bien entendu, ne possédait aucune autorisation. Répondant dans son meilleur français qu’il allait leur donner cela, il entreprit de fouiller lentement et prudemment dans son grand vêtement de pluie qui était roulé en boule devant lui.
Lentement et prudemment, car le second gendarme, comme le voulait la consigne de sécurité, avait défait la lanière de protection qui isolait son arme de service.
L’homme fouilla le poncho. En vain.


“ Attendez, je crois que c’est ici...”


Dépliant le poncho face aux gendarmes, l’homme profita de l’écran ainsi formé pour prendre discrètement l’arme chargée et armée qu’ il avait aux pieds. Et c’est au travers du vêtement de pluie qu’il visa le second gendarme et qu’ il fit feu.

 

“ H moins une minute. Tous les voyants sont au vert.”


Touché à l’abdomen, le gendarme se plia sous le coup de la douleur. Il n’eut pas l’occasion de souffrir d’avantage car un second tir lui brisa le crâne, dispersant une partie de son cerveau dans le fleuve frontalier.
Dès le premier tir, le premier gendarme avait porté sa main à son arme mais le temps qu’il retire la lanière, son camarade était mortellement touché. Il avait à peine armé le chien de son arme qu’une troisième balle tirée lui pénétra le cœur.
Le gendarme s’affala sur le dos, et il ne bougea plus que le temps pour son sang de se répandre dans la pirogue.
La troisième balle tirée, l’homme regarda nerveusement les alentours. Les berges étaient toutes recouvertes de forêt, et aucun bruissement ne se fit entendre. Ne pouvant être sûr qu’il n’y avait aucun témoin, l’homme rangea son arme et poussa le moteur à fond afin de gagner au plus vite la rive brésilienne. Parvenu à la moitié du fleuve, il obliqua vers le sud. Maintenant au Brésil, il ne risquait plus rien.


“ Zéro. Mise à feu.”


Sur l’écran, les puissants moteurs Vulcain se mirent à rugir. Crachant leur impressionnant panache blanc, ils firent s’élever la fusée. La salle de contrôle toute entière était concentrée sur la scène et Nathan pria intérieurement son Dieu pour que tout se passât bien.
Qu’il ait été présent ce jour-là, ou bien qu’il refusât d’exaucer sa prière, ou alors encore qu’il n’existât point, cela ne changea rien au résultat final.
Nathan et la salle entière virent avec horreur, quelques secondes après que l’impressionnant cylindre blanc n’ait commencé à s’ élever dans les airs, que le panache disparut quasi totalement.
L’ordinateur n’eut même pas le temps de finir sa phrase.


“ Erreur système propulsion. Condition rouge. Extinction des moteurs.”


La fusée, dans un fracas épouvantable mais heureusement assourdi par l’impressionnante épaisseur de béton qui ceinturait la salle de contrôle, s’écrasa au sol. Les réservoirs, quasiment pleins de leurs ergols et propergols, explosèrent et la boule explosive s’étendit rapidement au-delà de ce qui fut le pas de tir.
La salle tout entière essayant frénétiquement de déterminer si un quelconque malheureux s’était trouvé dans le rayon de destruction, personne ne prit le temps de couper l’ordinateur qui répéta pendant une bonne dizaine de minutes son fatidique

“ Échec du lancement. Lanceur détruit.”