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“ Toutes les précautions sont-elles prises ?
- Nous avons fait le maximum, monsieur... Zone d’exclusion supérieure à la portée d’un drone, marais sous surveillance radar renforcée... Nous avons même choisi l’heure de lancement tardive afin de pouvoir repérer une tuyère de propulsion plus facilement si le cas se présentait... Et si cela arrive, nos antimissiles infrarouges en viendront facilement à bout...
- Vous savez ce que vous risquez, monsieur Blair... Cette fois, en cas d’échec, c’est votre tête qui roule au sol...
- Je ne l’ignore pas, monsieur Clarck... Nous avons fait tout ce que vous nous aviez demandé...
- Pas totalement... J’aurai préféré un tir de nuit...
- Cela n’était malheureusement pas possible, monsieur... Nous manquons de radars de poursuite et nous n’avons pu louer que ces deux heures, ce qui sera juste pour un lancement de ce genre... Nous aurons au plus quinze minutes de battement. Je suppose que vous ne voulez pas perdre Keyhole 8 au moment de sa mise en orbite, non ?
- Inutile de persifler... Et une autre date ?
- A moins de reporter le tir de six mois, cela n’était pas possible non plus... C’est bientôt la saison des ouragans, et la base sera fermée dans une semaine pour cinq mois. Il m’est inutile de vous rappeler qu’aux États-Unis, aucune autre base n’est conçue pour lancer des Goliath...
- Il est vrai que quand nous avons programmé le lancement des Goliath, nous ne pensions pas que les européens nous auraient joué un tour pareil...
- Ils nous surprendront toujours...
- Je suis bien d’accord avec vous... La présidence est-elle en ligne ?
- Oui monsieur. Wilson assistera en direct au lancement.
- Je me demande pourquoi il a demandé cela... Il a même annulé une réunion préélectorale pour cela à ce que je sais...
- Cela ne sens pas bon pour novembre... J’ai entendu dire que le démocrate avait sept points d’avance...
- Passé octobre, je peux vous garantir que c’est nous qui les auront, ces sept points d’avance... Nous sommes à combien de temps du lancement ?
- Quinze minutes maintenant...
- Vous le sentez ?
- Quoi ?
- L’air... Comment était l’air lors du second tir de Goliath ?
- Je m’en souviens très bien... Nous arrivions à peine à respirer tellement l‘atmosphère était lourde... Et c’est vrai que maintenant, ça va... Pourtant la température et l’humidité sont identiques aux niveaux du dernier tir...
-Cela c’est ce que nous ressentons quand nous savons que nous allons l’emporter... Toutes les précautions sont prises... Le crépuscule nous permettra au pire de voir le drone à l’oeil nu... Non Blair, j’ai été injuste avec vous tout à l’heure... Tout va bien se passer, je le sens...
- Que Dieu vous entende...
- Mais il nous entend, mon ami...”


Et tout bas, pour lui, Clarck ajouta “Nous lui avons ordonné de nous entendre...”

 

Alors que le soleil plongeait sous l’horizon ouest, la mer prenait une teinte orangée. Thomas regarda une nouvelle fois sa montre et, allant à la table de la cabine, il fit une dernière fois le point...


“ La fusée partira dans douze minutes maintenant... Il est temps de tomber en panne...”


Prenant sa plus belle voix orientale, Thomas alluma son poste. Il naviguait depuis une heure en lisière de la zone d’exclusion aérienne et navale. Il avait repéré ce point sur la carte qui offrait tous les avantages... Une bonne proximité du pas de tir (toute relative bien entendu..), mais surtout il y avait la présence de hauts-fonds qui allaient servir d’excuse...


“ Mayday mayday, mayday... Est-ce que vous me recevez ?”


Le signal de détresse. A moins d’ être en guerre, les navires de guerre américains avaient pour ordre formel de répondre. Cela ne tarda guère...


“ Ici l’aviso Eagle. Quel est votre problème ? A vous.
- Ici le yacht Shamrock, en provenance de Key Largo, à destination de New York. Identification 14587CD15. Je viens de déchirer ma coque sur des fonds marins mal indiqués sur ma carte...
- Ici aviso Eagle, avez-vous besoin d’assistance ? A vous.
- Ma pompe semble marcher normalement, je demande permission de rallier au plus vite Melbourne pour réparation. A vous.
- Permission refusée. Melbourne est en indisponibilité totale. Déroutez-vous sur Port Pierce. A vous.
- Port Pierce ??? Mais je ne sais pas si ma coque tiendra jusque là !!!
- Je répète, Melbourne est en indisponibilité totale. Déroutez-vous sur Port Pierce. Reçu ?
- Oui oui, c’est bien reçu...
- L’aviso La Fayette se trouve à mi-chemin de votre trajet. Si la situation l’exige, il vous assistera. Terminé.
- Yacht Shamrock, terminé...”


Quelle merde !!! Thomas n’avait pas prévu cela ! Malgré tous les traités maritimes en vigueur et ratifiés, la marine américaine lui refusait l’accès à la route directe... Le lancement devait vraiment avoir une valeur importante aux yeux des américains pour violer une règle si fondamentale que le SOS...
Non que Port Pierce soit un mauvais choix... Mais la route du yacht allait être plus au sud que prévue... Et donc plus longue...
Thomas n’avait pourtant pas le choix... Toute autre manœuvre attirerait immanquablement un navire américain dans les parages... Il devait obtempérer...
Un rapide calcul de trajectoire plus tard... Thomas se rua à l’extérieur, après avoir pourtant pris soin de brancher le pilote automatique vers le cap convenu.
Selon son calcul, pour un résultat optimal, le drone devrait être lancé depuis près de trente secondes, et non dans huit minutes... Et il lui fallait encore placer le détonateur...


Muni du tournevis, Thomas plaça et connecta le détonateur préparé. Il referma rapidement la petite plaque, en bloqua les quatre vis, et il se plaça derrière la console de tir. Fort heureusement, il avait déjà préparé le contenu du second compartiment... Il lui faudrait encore une minute de préchauffage avant de lancer le drone.
Une minute et demie de perdue... non, une minute quarante-neuf...
Et la probabilité de succès passait de 80 à moins de 30 %...


C’est avec un faux sentiment de soulagement que le drone quitta enfin la rampe...
Tout ou presque reposait sur ce tir, et il était pratiquement raté...

 

“ Combien de temps ?
- Deux minutes... Le remplissage se termine...
- Parfait...
- Je l’espère...
- Les radars sont muets... Tout va bien aller maintenant...”


La poche de Clarck se mit alors à vibrer... Il prit son téléphone et décrocha la ligne...


“ Oui ?
- ...
- QUOI ??? Quand ???
- ...
- Les radars ???
- ...
- Alerte maximale ! Que tous les hommes se placent l’arme à la main ! Ordre de tirer à vue ! Et détruisez-moi ce drone !!! Tirez les missiles ! Mais prenez les suspects vivants ! C’est un ordre formel !”


Blair avait blêmi. Clarck cru plus prudent de le mettre au courant de la situation.


“ Un aviso a repéré un tracé suspect dont la provenance serait un yacht en difficulté... Ce n’était pas une fusée de détresse... Le navire fait d’ors et déjà route vers le suspect... Quand au drone, je vous jure qu’il ne passera pas le barrage de missiles... Mais il va falloir arrêter le lancement...
- Mais c’est impossible !
- Comment ça ?
- La fusée est remplie de carburant ! De l’oxygène et de l’hydrogène liquide ! Ces trucs sont de vraies bombes ! Si on arrête le tir, il faudra trois semaines pour tout vidanger ! Et on ne pourra pas procéder au tir avant l’an prochain !
- On doit tirer la fusée le plus vite possible alors ! Il reste une minute avant l’heure H ! Il faut accélérer la procédure ! Le drone arrivera dans un peu plus d’une minute maintenant... Il nous faut gagner au moins quinze secondes...
- On peut en gagner vingt ! Je donne l’ordre immédiatement !
- Faites !”


Blair se connecta alors via son oreillette et pratiquement immédiatement, le décompte se modifia. Vingt secondes de moins à attendre, le maximum que les procédures de sécurité pouvait permettre avant le tir effectif...


“ Bien...”


Satisfait, Clarck se connecta avec les officiers en service à l’extérieur, histoire de suivre les événements...
Le drone devant venir du sud, les hommes avaient été concentrés au point de la base le plus méridional. Mais par prudence, un bataillon avait été tout de même détaché aux autres points cardinaux. Armés de fusils-mitrailleurs, ils savaient que face à une cible volant à plus de deux cent kilomètres heure, il leur faudrait un miracle pour qu’une balle touche l’objectif. C’est la raison pour laquelle les militaires avaient aussi des missiles à guidage infrarouge. Quatre pour chaque point cardinal...Sur son pont, Thomas guidait toujours le drone comme il le faisait depuis une heure. Un signal discret attira son attention. Levant un peu l’altitude du drone (tirer depuis une mer calme offrait cet inestimable avantage de ne pas se soucier du relief...), il vit que sur l’écran du radar, quatre avisos s’approchaient de lui désormais. Estimant leur arrivée (ou du moins leur mis à portée de tir) à une minute et demie, Thomas retourna à son écran de contrôle.
La fusée, violemment éclairée, était maintenant visible. Plus que trente secondes de vol à priori. La caméra du drone étant de meilleur qualité, Thomas vit nettement les grappes de soldats qui pointaient leurs armes vers le drone. La probabilité d’impact étant faible, il se reconcentra sur l’objectif... Qui commença à s’entourer d’un panache blanc sur sa base...


Putain de merde !
La fusée ! Elle était en train de décoller !!!
Et pour ne rien gâter, Thomas vit une longue traînée jaillir du sol.
Un missile...


Thomas réagit au quart de tour. Libérant une commande placée près de son écran, il commanda à distance l’ouverture de la trappe principale du drone. Destinée à recevoir l’explosif, Thomas l’avait dévolue à autre chose, plaçant la charge (réduite par la force des choses) dans le nez de l’appareil, près de la caméra.
La trappe ouverte laissa s’échapper de petites billes qui, mises brutalement au contact de l’air ambiant (travailler sous vide pour les ranger avait été une torture...), prirent feu immédiatement.

 

La tuyère du drone étant devenue visible, les officiers commandant avaient ordonné le tir d’un missile antimissile. Muni d’un tête chercheuse à infrarouge et pourvu d’une vélocité supérieure au drone, le missile n’allait faire qu’ une bouchée de l’hostile. Malheureusement, peu après son arrivée dans le champ de vision des soldats, ces derniers, qui vidaient vainement leurs chargeurs, virent de petites flammes jaillir de nulle part. Voyant le missile exploser sans raison apparente, tous comprirent alors que le drone venait de larguer des leurres. Et alors que derrière eux, à deux kilomètres, la puissante Goliath commençait à s’élever du sol, une salve entière de missiles fut tirée.Jouant du joystick comme jamais il ne l’avait fait avant, Thomas tentait désespérément de passer entre les missiles qui, partis après, avaient en partie échappé aux leurres de phosphore. Dirigeant son engin vers la fusée, Thomas sut que le drone n’arriverait pas à sa destination. Il avait beau tirer sur le manche, la vitesse du drone était inférieure à celle de la fusée qui emportait maintenant le satellite espion vers les cieux.


“ Ok. Plan B alors.”


L’échec était patent. Thomas dévia alors le drone qui parcouru un cercle complet sur lui-même avant de repartir vers le ciel.
Thomas avait recommencé à sourire. Il restait quatre missiles en course pour l’ intercepter. Et il n’y avait plus de leurres...
Poussant une dernière fois sur le joystick, Thomas impulsa mentalement une dernière poussée au drone. Et le plan B marcha.

 

L’image s’interromptit brutalement, laissant la place à de la neige statique. Un missile avait touché et détruit le drone.De son poste de contrôle, Clarck avait suivi la lutte aérienne. Il avait vu le drone larguer ses leurres qui avaient affolé le premier missile. Il avait vu la salve passer au travers et se diriger vers le drone dont on pouvait voir facilement la tuyère d’échappement.
Parallèlement, il assistait, le cœur joyeux et léger, à l’envol de Goliath.
C’est en poussant un cri de joie qu’il assista à la destruction du drone qui avait perdu toute chance de toucher sa cible quand il avait entamé un incompréhensible cercle sur lui-même.
Mais ce cri de joie se changea en lamentation quand il vit avec horreur les trois missiles restant filer droit vers la fusée qui s’élançait vers l’espace...


“ Non...Non... NOOOOOOOOOOOOOOON !!!”


Au sol, les officiers, comprenant rapidement la situation, recherchèrent leurs boîtiers leur permettant de faire sauter les missiles s’ils échappaient à leur trajectoire... Dans le feu de l’action, ils ne les avaient que sortis.
Une fois déverrouillés, les boîtiers délivrèrent leur ordre de destruction mais malheureusement, les missiles étaient déjà trop près de la fusée.


L’onde de choc brisa un des gouvernails de la base de la fusée. Privée d’équilibre, la Goliath commença à tournoyer sur elle-même et elle échappa à tout contrôle. Se redressant soudainement pour tenter de compenser le déséquilibre, Goliath se brisa en son milieu. Mis en contact avec les métaux surchauffés, carburant et comburant entamèrent leur réaction chimique favorite d’une façon totalement incontrôlée.


Du sol, depuis le Cap Canaveral, on assista alors à l’émergence éphémère d’un second soleil dont la luminosité se dispersa rapidement. La boule de feu perdit en intensité ce qu’elle gagna en taille alors que de lourds débris commencèrent à retomber au sol.Sur le yacht, agenouillé, les jambes croisées et les mains derrière la tête, entouré d’une dizaine de marines, Thomas scrutait aussi discrètement que possible les visages. En voyant la tête que faisait l’officier en revenant de son rapport radio, Thomas comprit qu’il l’avait emporté. Par prudence toutefois, il garda son sourire pour lui.
“ 4 à 3. Et on n’est qu’ à la mi-temps..."