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Bien isolé dans sa cave, Octet dormait. Pour
lui qui n’était presque plus sortit depuis trois ans maintenant,
l’alternance jour-nuit n’avait pour ainsi dire plus aucune importance.
Il était comme ces spéléologues qui, pour des besoins scientifiques,
passaient de longs mois isolés de la lumière en des grottes afin
de mesurer précisément leur biorythme naturel hors de tout parasite
extérieur.
La seule différence, c’était que Octet vivait au rythme
du monde. Ses machines reliées au net lui disait tout ce qu’il
s’y déroulait sans passer par les relais officiels et truqués.
Capable de rester une semaine sans dormir lors de grandes crises internationales
durant lesquelles il inondait les serveurs des journaux restés indépendants
de nouvelles fraîches, il pouvait aussi rester de longues journées
endormi, et être un peu surpris en se réveillant un jeudi alors
qu’il s’était couché un lundi...
Et depuis la venue du français, sa vie était plus semblable à
celle qu’il avait vécue quand les américains avaient envahis
l’Irak afin de faire main basse sur les réserves de pétrole
qui n’étaient pas encore sous leur contrôle direct ou indirect.
Il avait passé les deux derniers mois à élaborer des programmes
aussi complexes que discrets. Investir la NASA était impossible. Tout
le monde le savait. Mais pourquoi n’avait-il pas songé à
aveugler cette dernière ? Le plan de Thomas était redoutablement
simple. Pour faire plier la NASA et la Maison Blanche, la destruction des trois
premières Goliath ne serait pas suffisante. Même la perte de Keyhole
8, tout en restant un rude coup porté à la NSA, ne serait que
peu de chose en regard de tout ce qui restait à orbiter dans le ciel.
Mais maintenant, Octet prenait un peu de repos, avachi sur son fauteuil. Il
avait fini depuis trois jours entiers mais la fatigue se faisait toujours ressentir.
Il ne lui restait plus qu’à attendre le bon moment. Un coup d’oeil
sur les écrans lui dirait quand mettre le piège en branle. Une
fois le processus lancé, lui seul pourrait l’arrêter, sur
ordre simple et unique de Thomas, et de lui seulement.
Bien entendu, il avait hésité. Une telle opportunité ne
se présenterai jamais à nouveau. Il lui suffirait de désobéir
et... L’amérique perdrait tout.
IL y avait songé pendant de longues heures mais au final, il avait choisi
de respecter son contrat. Un État pouvait manquer à sa parole
sans que personne ne s’en offusque. Un particulier par contre... Surtout
quand on a une réputation de tenir parole...
Et puis il avait songé aux risques parallèles... S’il trahissait
Thomas, il ferait chuter le gouvernement, de cela il en était certain.
Mais il ne pourrait certainement pas pallier aux conséquences imprévues
qui en découleraient ensuite... Et ces conséquences pourraient
être tout simplement catastrophiques... Et Octet, malgré son révolutionnarisme
chevillé au corps, ne voulait pas provoquer un tel bain de sang...
Contre fortune bon cœur, il avait donc choisi la voie de la loyauté.
Pour le meilleur et pour le pire...
Et tiens, en en parlant, le meilleur venait juste d’arriver.
Une alerte mail s’illumina sur son écran. Une agence de presse
de Floride venait de signaler une énorme explosion à la verticale
de Cap Canaveral. Aucune agence gouvernementale n’en faisait encore état
mais cela n’était pas surprenant... Wilson ne lâcherait l’information
que quand une bonne excuse officielle aurait été trouvée...
“ Que la partie commence !”
Et Octet, appuyant sur un bouton, lança la partie...
Bien isolé dans la cellule d’interrogation,
Thomas massait sa mâchoire douloureuse. Les ordres avaient été
de le prendre vivant (il en était certain : la NSA voulait une preuve
vivante de l’implication de l’Union...) et il n’avait opposé
aucune résistance quand les marines avaient investi le Shamrock. Il n’avait
cependant pu éviter un coup de crosse de la part d’un soldat trop
nerveux pour suivre la consigne.
Privé de montre, Thomas avait remarqué qu’aucun interlocuteur
passé dans la pièce n’en portait une, malgré les
traces de bronzage situées de part et d’autre du bracelet.
Règle d’interrogatoire numéro huit : privez le suspect de
tout repère temporel. En cas d’opération en cours, cela
lui permet de faire croire que le délai est passé et qu’il
peut parler sans compromettre le bon déroulement de la mission...
C’était une des premières règles que Thomas avait
appris. Il y avait aussi l’alternance des “gentils” interrogateurs
et des “méchants”. Pour le suspect, le jeu constituant à
deviner parmi toute cette noria quelle personne était vraiment importante,
et à lui lâcher les bonnes informations afin soit de les embrouiller
un maximum, soit de négocier intelligemment sa libération. Pour
les interrogateurs, l’alternance permettait de faire craquer plus rapidement
un suspect.
Pour Thomas, la suite de sa mission impliquait qu’une huile importante
vienne afin qu’il puisse délivrer son message. Il estima à
six heures le délai d’attente. Durant ce temps, la partie de billard
aurait eu le temps de produire les premiers dégâts, mineurs, avant
que la NSA ne soit obligée d’accéder à la demande
de Thomas.
Toujours assis sur la chaise de bois, la main droite menotée à
la table, Thomas fixa le miroir sans tain qui, il en était certain, permettait
aux huiles d’essayer de déterminer s’il était près
de craquer ou pas.
Thomas attendit donc, seul. Bougeant parfois la tête pour faire jouer
ses cervicales endolories par une station assise un peu pénible parfois.
Il patienta et quand un énième interrogateur entra (à tous
les autres, Thomas n’avait strictement rien dit. Ni nom, ni adresse, ni
nationalité. Rien. Et la NSA voulait de toute évidence le voir
présentable. Aucune torture ne lui avait encore été appliquée.
Pour l’instant tout du moins...), Thomas le jaugea comme il l’avais
fait à tous les autres. Cette fois là, il ne dit rien. Mais il
parla quand l’agent commença à repartir...
“ Bon appétit...
- Quoi ?
- Il est midi. Mangez bien.”
Puis il ne dit rien d’autre. L’agent ne répondit rien non
plus. Il avait commencé à dire qu’en fait il n’était
que huit heure du matin (mensonge...) mais il s’en était abstenu
car il avait tout compris.
Depuis la veille, Thomas comptait les secondes. Il savait quelle heure il était.
Le coup du décalage temporal ne marcherait pas avec lui.
Ces paroles, lâchées stratégiquement, avaient eu leur effet
car dix minutes après, le premier vrai responsable faisait son entrée.
“ Monsieur Clarck...
- Je vois que vous me connaissez bien... A ce que l’on m’a dit,
ce sont vos premières paroles...
- Je n’avais rien d’intéressant à dire avant.
- Avant quoi ?
- Avant votre venue.
- Et pourquoi cela ?
- Vous êtes le chef exécutif du Service de Contre-espionnage américain.
Vous dirigez la NSA depuis trois ans. Je voulais parler à quelqu’un
de votre calibre, c’est tout. Et à personne d’autre.
- Vous êtes bien renseigné...
- Rien de ce que j’ai dit n’est secret. Si vous voulez en revanche
que je vous redonne vos numéros de comptes bancaires...
- Ce sera inutile... Je vois que l’on vous a frappé...
- Un soldat trop nerveux. Rien de bien grave... Je ne lui en veux pas et je
le laisserai en vie après cela.
- Qu’est-ce qui vous permet de croire que vous allez sortir d’ici
en vie ?
- Je viens de détruire trois de vos lanceurs à grande capacité.
J’ai aussi détruit des satellites de télévision,
une sonde spatiale et, plus grave pour vous, un satellite espion de dernière
génération. Les élections approchent et je pense pouvoir
maintenant jouer le rôle de “grand méchant anti-américain
vaincu” à jeter au public afin de favoriser la réélection
de Wilson. Mais pour cela je doit être encore en vie et surtout rester
présentable pour les médias. D’où l’absence
de torture sur ma personne.
- Vous connaissez beaucoup de nos procédures en effet...
- La force de l’habitude... Vous ne variez pas franchement vos méthodes
alors à force, on finit par les connaître sur le bout des doigts...
- Et si on variait la chose ?
- Comment cela ?
- Et si je vous tuais ? Une balle dans la tête ici, maintenant... Pour
le rôle du “grand méchant de l’année électorale”,
on a une masse de candidats en réserve vous savez...
- Rien ne vous en empêche en effet... Mais ce serait une mauvaise idée...
- Et pourquoi cela ?
- Vous avez vu “Johnny s’en va t-en guerre” ?
- C’est quoi ça ?
- Un film magnifique sur l’horreur de la guerre de Dalton Dumb... Trumbo
pardon. C’est l’histoire d’un simple soldat parti à
la guerre la fleur au fusil et qui en reviens sourd, muet, aveugle, défiguré
et amputé des quatre membres. Les médecins le considèrent
comme mort car ils ne peuvent imaginer que son cerveau soit encore intact. Et
quand une infirmière leur prouve le contraire, ils le montent au grenier
où ils le laissent mourir lentement car ils ne peuvent supporter l’idée
de le laisser à la vue de tout le monde alors que le pays est toujours
en guerre.
- Quel rapport avec vous ?
- Cela n’a pas de rapport avec moi, cela a un rapport avec vous. Vous
allez faire ce que je vous dirai car dans le cas contraire, vous deviendrez
rapidement sourds, muets, aveugles et peu à peu, vous perdrez vos membres...
C’est très simple en fait comme vous le voyez...”