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Arpentant d’un pas nerveux les longs couloirs
du parlement européen, Saint-Clair, aide au secrétaire particulier
du Président de la République, vérifia en chemin une dernière
fois ses notes. Dans trois minutes maintenant, une réunion très
importante et pourtant sans existence légale allait se dérouler
dans un des salons discrets de l’immense palais de verre. Une part importante
de l’avenir du programme spatial européen allait se jouer, et il
importait que nul ne sache qu’elle allait avoir lieu, tant les décisions
qui allaient sans aucun doute se prendre seraient porteuses de problèmes
pour l’avenir.
Saint-Clair, malgré son jeune âge, était particulièrement
conscient de la nécessité de garder la réunion secrète.
Les secrets n’avaient aucun mystère pour le jeune énarque
depuis qu’ il avait sauvé la mise à la présidence
l’année précédente en “inventant” l’histoire
du gilet pare-balles truqué porté par Laudec quand ce dernier
s’était fait tiré dessus au Stade de France. D’ailleurs,
seul le Président et deux autres participants seraient effectivement
présents. Pour ne pas attirer l’attention, les douze autres convives
ne seraient là que par vidéo interposée, malgré
l’heure pourtant matinale de la journée.
Arrivé devant la porte à double battants, Saint-Clair fit glisser
sa carte dans le lecteur qui, une fois son identité acceptée,
laissa le libre passage. La porte refermée, un verrou rebloqua la porte
et un brouilleur entra automatiquement en action, garantissant la confidentialité
des propos tenus dans la salle.
“ Ah vous voilà enfin ! C’est confirmé, alors ?
- Oui monsieur le Président. Les derniers résultats sont formels.
L’hypothèse est confirmée.”
Le visage de Laudec se referma, et il tira encore plus violemment que d’habitude
sur son cigare, ignorant royalement le signal “interdit de fumer”
affiché en gros aux portes du bâtiment.
Ses deux voisins de siège ne dirent pas un mot. Mais leur visage était
parlant.
“ Eh bien mesdames et messieurs, nous voilà dans une belle merde
dorénavant... Il nous reste une minute avant la connexion. Des idées
?
- Non, monsieur le Président.
- Pas encore, monsieur.”
Laudec dévisagea les visages de ses interlocuteurs présents. Ni
Monti, ni Eudora n’avaient d’idées... Où allait le
monde si ni le président de l’Agence Spatiale Européenne
et la présidente de la Commission Européenne ne pipaient mot...
Un technicien indiqua alors discrètement au président que la liaison
allait être établie. Laudec, grognant et fumant toujours, s’installa
à son siège et fixa la minuscule caméra. L’écran
situé en dessous s’éclaira alors et une mosaïque de
minuscules fenêtres firent leur apparition. Douze fenêtres. Huit
représentants des membres éminents de la Commission, et quatre
pour des subalternes de l’ESA.
“ Mesdames et messieurs, comme nous le craignons, nous venons d’être
informé de la validité de l’hypothèse première
en ce qui concerne la destruction des quatre premières fusées
Ariane 6. Vous allez recevoir dans un instant les conclusions écrites.
Il est inutile de vous rappeler le caractère extrêmement confidentiel
de ces rapports dont la conclusion tient en deux lignes. Les fusées ont
été sabotées, et le suspect principal ne sont autres que
nos amis les États-Unis d’Amérique.”
Laudec ne rajouta rien pour le moment. Il laissa les convives virtuels prendre
connaissance des documents mailés. Il leur laissa également le
temps de digérer la nouvelle. Comme il s’y attendait, c’est
son “ami” Trevor qui ouvrit le bal.
“ Sommes-nous sûrs des conclusions ? N’y a-t-il pas le moindre
doute ? Une possibilité d’intox ?”
Le commissaire anglais s’inquiétait plus des retombées vis-à-vis
de son opinion publique, Laudec le savait.
“ Malheureusement il semblerait que non mon cher ami. Nos services ainsi
que les services allemands ont formellement identifié le suspect principal,
un ressortissant américain qui a transité via Hambourg et Paris.
Bien entendu, le passeport et le visa étaient faux. Mais le matériel
retrouvé en Guyane ne laisse planer aucun doute. Il s’agit de dispositifs
utilisés principalement par la NSA. Les fragments de lame de céramique
retrouvés dans la gorge coupée du petit trou du cul qui leur a
fourni les accès aux pas de tirs sont d’origine américaine.
- Utilisés principalement ?
- Bien entendu, une tierce personne peut avoir utilisé de ce matériel
afin de brouiller les pistes, mais qui alors aurait intérêt à
faire cela ?
- C’est une hypothèse à ne pas négliger en effet.
Je n’ai pas besoin de vous rappeler ce qui risque d’arriver si jamais
nous nous trompions de cible...”
Laudec, agacé, fit une petite manipulation de son clavier afin que désormais,
la personne qui s’exprime voie sa fenêtre grandir automatiquement.
Il put alors voir que Marian Balboa, la Commissaire portugaise, faisait part
de ses critiques.
“ Je suis bien d’accord avec vous (la fenêtre polonaise avait
grandi). Tous les indices me semblent un peu trop... Évidents pour être
honnêtes.
- La question qui se pose en fait est pourquoi avons-nous accès à
ces indices maintenant. Ne s’agirait-il pas d’une manœuvre
d’intox comme le suggère mon collègue anglais (fenêtre
danoise) ?
- Nos services ne sont bien entendu pas tombés de la dernière
pluie, poursuivit Laudec. Nous avons bâti plusieurs sous-hypothèses
répondant à presque tous les “pourquoi” et presque
tous les “comment”. Mais je dois dire que les rares conclusions
tirées ne sont pas franchement joyeuses pour nous. Je vais laisser mon
estimé ami monsieur Monti nous en parler mieux que moi...”
L’interessé se plaça alors face à son terminal. Fatigué
de près de trois jours consécutifs sans dormir, Monti avait les
traits tirés et cireux. Les nouvelles qu’il apportait étaient
du même tonneau...
“ A la fin de l’exploitation d’Ariane 5, l’ESA seule
possédait 60 % du marché mondial du lancement de satellites civils
et militaires. Depuis les quatre tirs consécutifs d’Ariane 6, notre
carnet de commande s’est vidé au fur et à mesure des échecs.
Depuis trois jours, je peux vous dire que si la situation ne se redresse pas,
notre part de marché sera tombée à 10 % avant la fin de
l’année.”
L’annonce du chiffre provoqua une vague de commentaires de la part de
tous les convives. Seuls Laudec et Eudora restèrent cois. Monti laissa
passer la vague et puis il reprit.
“ Je n’ai pas besoin de vous préciser quelles en seront les
conséquences sur notre société. Ce sera la clé sous
la porte. Et nos dernières estimations nous montrent que dans ce cas,
l’Union devra rembourser aux créanciers une somme estimée
à près de dix milliards d’euros en tant qu’actionnaire
principal de l’ESA.”
Une nouvelle vague de commentaires, plus intense que la première, permit
à Monti de reposer sa gorge douloureuse quelques minutes supplémentaires.
Cette fois, c’est un des convives qui héla Monti.
“ C’estje crois la pire catastrophe économique de notre histoire.
Plus de deux cent entreprises espagnoles participent de près ou de loin
au programme spatial. Mon pays risque de voir son économie ne pas se
remettre d’un tel désastre (fenêtre espagnole). Nous devons
agir.
- Je suis tout à fait d’accord (fenêtre hongroise). Mais
avant tout, nous ne devons pas nous tromper de cible.
- C’est vrai (fenêtre slovaque). Sommes-nous absolument certains
de la responsabilité américaine dans cette affaire ?
- Les preuves apportées ne font aucun doute, reprit Monti. D’autant
plus que je vous rappelle, chers collègues, que les États-Unis
mettront en service leur fusée Goliath 3 dans les mois qui viennent.
Ce lanceur aura des capacités légèrement inférieures
à Ariane 6, mais uniquement du fait que sa base de lancement est située
plus au nord que la Guyane. Ni les russes, ni les chinois, ni même les
indiens ou les japonais, n’ont la possibilité ni même l’intérêt
de nous porter un tel coup. Et je ne vous parle même pas du programme
brésilien ou israélien... Quelque soit l’angle avec lequel
nous regardons cette affaire, nous aboutissons au même point. Les États-Unis.
- Mais cela ne répond pas à la question de savoir pourquoi nous
en savons autant maintenant (fenêtre finlandaise)...
- Selon nos hypothèses les plus crédibles (Eudora venait enfin
de rompre son silence), nous pensons que les américains ont accompli
leur mission. Leur fusée géante est quasiment prête. Notre
crédibilité est pratiquement ruinée. J’en veux pour
gage la mort de leur complice de Kourou. Ils ont tout nettoyé avant de
partir. Les poursuivre maintenant tiendrait de la gageure...
- Que faire alors (fenêtre polonaise) ?
- Ne pourrait-on pas protester auprès de l’OMC (fenêtre anglaise)
? Après tout, ils doivent obéir aux mêmes règles
commerciales que nous...”
Laudec garda pour lui son “c’est bien du rosbif, ça...”.
La situation était suffisamment grave pour ne pas en rajouter. Mais il
n’en pensa pas moins.
“ L’OMC, l’OMC... Ils suivent les règles quand ça
les arrangent (fenêtre grecque). Je suis d’accord pour reconnaître
que nous aussi parfois nous prenons des libertés avec les règles,
mais là ils sont allés trop loin. Nous ne pouvons pas nous laisser
faire. Sinon ensuite, que feront-ils ?
- Je suis bien de votre avis (fenêtres danoise, allemande et chypriote).
- Oui, nous aussi, nous pensons que nous devons répliquer (fenêtres
autrichienne, espagnole et portugaise). Mais comment ?”
L’ambiance, déjà passablement électrique, monta encore
d’un cran. Laudec, Monti et Eudora jugèrent prudent de laisser
l’orage passer.
“ Nous ne pouvons nous laisser faire, c’est bien entendu. Mais nous
ne pouvons pas non plus faire n’importe quoi (fenêtre finlandaise).
Je ne pense pas qu’ une volée de missiles nucléaires soient
une réponse appropriée...
- Je suis bien d’accord avec vous, enchaîna Laudec. Mais alors,
que nous proposez-vous, tous ?”
Un silence gêné s’installa.
“ Personne n’a d’idée ?”
La remarque de Laudec tomba à plat.
“ Œil pour œil (fenêtre grecque)... Notre riposte doit
être comparable à ce que nous avons subis.
- Exactement... L’ESA est moribonde, alors éliminons la NASA du
marché des lanceurs (fenêtre allemande).
- Plus facile à dire qu’a faire... On ne peut envoyer des troupes
sur le sol américain (fenêtre hongroise).
- Des agents infiltrés alors. Nous avons bien cela, non (fenêtre
espagnole) ?
- Ils ne sont pas formés pour une opération de ce genre. Et puis
je suis quasiment certaine que la NSA les connaît tous ou presque (fenêtre
portugaise). Si seulement nous avions pu former les SSE...
- Vous n’allez pas remettre cela sur le tapis (fenêtre anglaise).
Des Services Secrets Européens seraient une vraie aberration. Tous nos...
- Oh la ferme l’angliche ! Nous ne serions pas dans un tel bordel si vous
n’aviez pas une fois de plus foutu le boxon (non, pas le président
français, mais la fenêtre finlandaise...).
- De quoi ???
- Vos alliances passéistes et égoïstes avec les américains
nous causent suffisamment d’ ennuis, il faut bien le reconnaître,
poursuivit cette fois Laudec. Mais nous aurons le temps je pense de nous engueuler
à ce sujet une autre fois. Pour l’instant la question est : qu’allons
nous faire ???
- Et pourquoi pas des mercenaires (fenêtre chypriote) ?
- Hein ?
- Nous payons discrètement un groupe de mercenaires pour qu’ils
fassent le sale boulot à notre place. C’est ce que nous faisions
quand nos forces armées ne suffisaient plus à contenir l’armée
turque du temps de l’occupation.
- L’idée est surprenante... Mais elle a beaucoup d’avantages
(fenêtre allemande). Mais où trouver des hommes capables, et surtout
discrets...
- Je crois avoir l’homme qu’ il nous faut (fenêtre grecque).
C’est un mercenaire français. Nous l’avons engagé
il y a quelques mois afin de régler un différend avec nos voisins
turcs au sujet d’un aviso de leur flotte qui s’obstinait à
mouiller dans nos eaux. Il a été rapide, discret et efficace.
Il est assez cher mais croyez-moi, le résultat est tel que depuis, la
flotte turque fait un grand détour aux abords de nos îles...
- Un mercenaire ? Mais comment un homme seul pourrait-il détruire la
NASA (fenêtre portugaise) ?”
A ce moment, Laudec, sentit monter le coup de pression. Mercenaire... Français...
Le mauvais souvenir de son vol plané au Stade revenait au premier plan
de sa mémoire...
“ Il n’en est pas question !”
Hurla t-il.
Tous les conviés se turent immédiatement.
“ Nous avons de sérieux ennuis. Je ne crois pas que le recours
à ce genre d’individu soit de nature à résoudre nos
problèmes. Je vous rappelle également le danger que nous courrons
si un tel plan était mis sur pieds. Si les américains peuvent
remonter jusqu’à nous, au mieux c’est l’OMC qui nous
tombe dessus, au pire, ce sont des têtes nucléaires car de tels
actes sont des actes de guerre en bonne et due forme je me dois de vous le rappeler
! ”
Un silence gêné s’installa. Le représentant grec reprit
alors la main.
“ Je comprend parfaitement votre point de vue, monsieur Laudec. Mais si
j’en crois votre argumentaire, alors nous sommes nous aussi en droit de
lancer nos missiles dès maintenant sur New York. Je continue à
penser qu’ un tel plan est de nature à réussir car un homme
seul ou un petit groupe attirera moins l’attention qu’une action
de plus grande envergure.
Si quelqu’un à un autre plan à proposer, je suis prêt
à l’écouter. Sinon, je pense que l’on peut passer
au vote.”
Laudec, impuissant à trouver de nouveaux arguments, ne dit plus rien.
Il vota “contre” pour le principe car quand il valida son choix,
il savait que son vote négatif serait le seul.
“ Treize votes “pour” , un “contre”. On l’appelle
maintenant ?
- Vous savez comment le contacter (fenêtre allemande) ?
- Bien entendu... Je n’aurai pas proposé cette personne s’
il m’avait fallu faire tout l’annuaire ensuite... Par contre je
vous préviens, ses tarifs ne sont pas donnés...
- Il va y avoir aussi le problème de la compétence. S’il
ne convient pas ou s’il refuse, comment être sûr qu’
il ne vendra pas l’information ( fenêtre anglaise) ?
- Nous verrons bien. Vous savez, j’ ai été mercenaire avant
la libération de mon pays, alors je pense pouvoir le jauger correctement
(fenêtre chypriote).
- Alors je me connecte sur le site. Je vous maile le lien, des fois que vous
auriez besoin de lui par la suite. Par contre, attendez-vous à des surprises...(fenêtre
grecque)
- Il a un site (fenêtre portugaise) ???
- Et pourquoi pas ? Mes services ont tenté de localiser le serveur mais
il le protège avec un programme de localisation aléatoire. Je
vous dis cela pour vous faire gagner du temps en vous faisant renoncer à
tenter de le localiser. Bon le net est lent aujourd’hui ou quoi ?
- Au fait, comment savez-vous qu’il est français (fenêtre
danoise ) ?
- Parce qu’il parle anglais avec un accent français. Et puis vu
son arrogance quand je l’ai rencontré, il ne peut-être que
français... Ah voilà, c’est bon.”
Le représentant grec parvint enfin sur le site. A ce moment, plusieurs
représentants se demandèrent si leur collègue ne se foutait
pas d’eux...
“ Monsieur Karamali, qu’est-ce que cela signifie ???
- Mais c’est un site de pédés !
- Trouvez la bonne photo. Trouvez l’homme qui porte le tatouage en forme
de trident...le sceptre de Poseidon... Voilà je clique sur le dessin
et...”
Une nouvelle fenêtre s’ouvrit. Une fenêtre de forum. Mais
hormis l’emplacement pour frapper les messages, il n’y avait aucune
autre indication. Le représentant grec y inscrivit un court message,
suivi de son adresse mail. Il envoya le message et attendit. Une fois le message
parti, le navigateur se coupa.
“ Tout est normal. Il faut rester maintenant connectés et il va
nous recontacter. C’est par une de ces façons que l’on peut
l’appeler. Il répond généralement assez vite, mais
il faut être patient.”
Laudec, durant tout ce temps, ne dit pas un mot. Par prudence, et aussi parce
qu’il est censé ne pas connaître Thomas, il se garda bien
d’avertir ses estimés collègues.
Avec Thomas, il faut plus que de la patience... Il faut du talent aussi...