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L’étouffante journée n’y faisait rien. Refusant d’allumer la climatisation, Thomas avait ouvert le toit ouvrant de son véhicule afin qu’un maximum d’air circule dans l’habitacle. Deux raisons à cela : les climatiseurs de voitures polluaient de façon assez terrible (surtout ici, aux États-Unis, où les normes de rejets étaient moins sévères qu’ailleurs), et Thomas détestait le parfum sec de l’air refroidi artificiellement. C’est donc cheveux aux vents que Thomas parcourut la grande distance séparant la Capitale des Vents, Chicago, de celle plus verdoyante de la Floride, Tallahassee. Là, un court séjour de deux journées permit aux jambes de Thomas de récupérer de leur ankylosement. Il avait préféré la route au train et à l’avion car des contrôles inopinés auraient pu se produire. Les bus n’étaient pas de son goût (et parfois de trop curieux passagers auraient pu faire royalement chier Thomas, qui se souvenait avec un petit frisson de son dernier voyage à Las Vegas...) et en voiture, tant que vous respectiez les limitations de vitesse, les polices locales vous foutaient la paix.
Le voyage avait aussi permis à Thomas d’admirer le paysage de vastes prairies qui composaient les États traversés. Illinois, Tennessee, Arkansas pour ne citer qu’eux. L’arrivée en Floride ne fut signalée que par grand panneau Inter-Etat où un soleil rigolard accueillait le touriste pendant que son original portait à ébullition les paysages figés sous son rayonnement.
L’Etat du Soleil portait bien son nom... Pas un nuage dans le ciel depuis trois semaines...


Laissant Tallahassee derrière lui, Thomas fila droit vers Orlando et sa kyrielle de parcs d’attractions. Non que la maison de la Grande Souris Niaise soit la destination, mais la région abritait aussi quantité de magnifiques marécages qui avaient pour avantage d’être difficiles d’accès et d’être situés à une cinquantaine de kilomètres du premier pas de Cap Canaveral d’où, deux semaines plus tard, s’envolerait la première Goliath 3.
Le programme de lancement incluait également deux autres fusées, lancées chacune à une semaine d’intervalle, la multiplicité des pas de tir permettant à la Nasa d’effectuer des lancements aussi rapprochés.
Si le programme était conforme à ce qui était annoncé sur le Net, Goliath 3-1 emporterait trois petits satellites de communications desservants l’atlantique nord. La fusée Goliath 3-2 embarquerait elle la sonde Near 4, à destination d’un quelconque caillou de la ceinture d’astéroïdes.


La dernière, elle, aurait un passager plus prestigieux encore. Les détails étaient peu nombreux en raison du caractère confidentiel de la mission, mais tout le monde était autorisé à savoir qu’un satellite de renseignement ( d’espionnage en langage clair...), Keyhole 8 pour ne pas le nommer, y prendrait place.


En clair, pour Thomas, des cibles de choix. Sa mission était claire : faire échouer les trois lancements, afin que les pendules entre l’amérique et l’europe soient remises à l’heure. Pour le reste... Octet allait avoir un gros travail à faire afin que Thomas puisse obtenir sa monnaie d’échange. Mais Thomas avait confiance. L’homme avait une solide réputation et rien semblait-il ne le détournerait de son travail. Aussi, une fois qu’il eut la confirmation que hôtel avait bien été réservé pour un mois au nom de Jacques Christian, citoyen canadien d’origine québécoise (pour le problème de l’accent...), Thomas repartit-il en direction du sud cette fois, vers ce qui serait le clé de toute l’affaire...


Il longea la cote atlantique et Thomas apprécia énormément le paysage. A sa droite, de puissants bois espacés et protégeants de gigantesques marécages. A sa gauche, la gigantesque vision de l’atlantique qui ne le quitta que l’espace de quelques kilomètres, le temps de traverser l’une ou l’autre ville côtière qui malheureusement se firent de plus en plus nombreuses au fur et à mesure de sa progression vers le sud. Le soleil couchant apporta une touche rougeâtre prononcée quand enfin Thomas s’engagea sur le grandiose (c’est le mot) pont autoroutier qui reliait le continent à l’archipel des Keys, sa destination.


Thomas continua à rouler. Il franchit plusieurs îles avant de s’engager sur la bretelle de sortie. Malgré l’heure tardive, on ressentait encore la chaleur du jour. Thomas prit la route de la côte et il s’enfonça dans une région un peu plus sauvage. Après deux kilomètres, il arriva à destination. Un grand portail qui protégeait une magnifique propriété. La villa, immense, comptait bien une trentaine de pièces. Mais l’intérêt principal de la maison n’était pas là. Son petit port privé, protégé par un système radar performant, donnait à Thomas toute la valeur à la maison.
Propriété isolée, protégée, disposant d’un petit port orienté presque en direction des Bahamas voisines...
Bref, la parfaite maison de trafiquants en tout genres... L’endroit idéal pour faire ses courses et acheter ce qui n’aurait jamais pu passer par la douane...


Thomas stoppa sa voiture devant le portail. Il ne fixa pas la caméra de sécurité incluse dans le pilier latéral, pas plus qu’il ne klaxonna. La porte s’ouvrit néanmoins silencieusement. Thomas roula à l’intérieur de la propriété et il stoppa le véhicule face au garage. Descendu du véhicule, il prit soin de laisser les clés sur le contact, un des employés de la demeure s’occuperait de la déplacer afin de permettre au véhicule encore caché de sortir pendant que Thomas, une petite valisette prise sous le siège passager à la main, pénétrerait dans le garage comme dans un ballet bien minuté.
A l’intérieur, la chaleur de la journée s’en trouvait encore concentrée. Normal, le toit était en tôle. Le sol en terre battu supportait une fourgonnette aux plaques bidonnées. Restait à savoir si la commande passée se trouvait effectivement à l’intérieur. De là ou il était, Thomas ne pouvait pas le savoir, mais il s’en doutait, tellement la réputation du grand Lopez, tout comme celle d’Octet, n’était plus à faire.


Giancarlo Lopez alliait, en plus du mètre quatre-vingt dix et de ses cent vingt kilos de muscles, l’illusion de la grande réussite professionnelle et de la respectabilité la plus parfaite. Armurier du monde entier, Lopez comptait des États au nombre de ses clients, ainsi qu’une belle brochette de criminels parmi les plus recherchés. Pour une somme suffisante, Lopez vous trouvait ce dont vous aviez besoin, du lance-pierres au missile sol-sol. Inutile en revanche de chercher à se procurer du nucléaire chez lui : son sens des affaires lui interdisait de jouer avec de tels engins. Selon ses dires, cela raréfierait trop la clientèle...
Bien entendu, nul policier au monde ne connaissait Lopez. Un casier vierge étant le meilleur passeport pour des activités douteuses, il avait pris soin à ce que ni son nom, ni même son visage n’apparaisse à un moment quelconque dans les enquêtes policières tournant autour de lui. Plus que la chance, c’est son réseau de protection qui l’entourait qui constituait la meilleure défense, et Thomas le savait. Bien que nul âme en plus d’eux ne soit visible, Lopez était protégé. Si Thomas essayait de le tuer ou même de le photographier d’aussi près, il serait tué sur-le-champ. Trois agents infiltrés avaient tenté la manœuvre et maintenant, ils renforçaient les fondations d’un petit immeuble en banlieue de Miami.


Ultime rempart, son statut d’attaché d’ambassade de la Barbade lui garantissait à lui et à sa propriété une protection contre les indésirables qui auraient eu le front de ne pas respecter la loi qu’ils sont censés faire appliquer.


“ Monsieur Christian... Vous avez fait bonne route j’espère...
- Cela a été...
- Nous avons reçu votre commande aujourd’hui, si vous voulez bien vous donner la peine de bien vouloir vérifier...
- Tout est deja installé dans la fourgonnette ?
- Comme vous l’aviez demandé. Le véhicule a été loué officiellement par une petite société de livraison qui est actuellement en faillite. Vous disposez du reste de la procédure judiciaire, c’est à dire deux mois, avant que quelqu’un ne s’avise de la location et ne demande des explications.
- C’est parfait...
- Voici donc ce que vous avez demandé. Quatre Oiseaux complets, d’origines différentes, avec les systèmes de guidage et les rampes. Chaque Bird a une portée totale de cinquante miles et comme vous nous l’avez demandé, nous avons laissé les cavités des films vides.
- Il n’y a rien à dire... Vous avez aussi reçu les décalcomanies ? Et la pâte à modeler ?
- Elles sont dans le fond du camion. Vous avez de quoi en recouvrir les quatre Oiseaux, mais guère plus, alors faites attention quand vous les poserez. Tout l’ensemble a été conditionné dans ces cartons d’aliments pour animaux, comme demandé. Nous pouvons maintenant passer au règlement du solde, si vous le voulez-bien.
- Bien entendu... Ceci devrait couvrir les frais...”


Thomas tendit la mallette qu’il n’avait pas quitté une seconde. Conformément aux règles en vigueur, il la présenta à Lopez le fermoir de son coté. Ce dernier ouvrit la serrure et en inspecta sommairement le contenu. A priori satisfait, il la referma, la prit des mains de Thomas et la tendit à un garde qui venait de faire son apparition derrière lui. Aucun mot ne fut échangé entre eux mais Thomas savait parfaitement que le contenu allait être recompté et qu’il ne quitterait la propriété en vie qu’ une fois que Lopez serait satisfait du résultat. En attendant, Lopez accompagna son visiteur à l’extérieur.


“ Avec ce que vous venez d’acheter, vous avez de quoi monter un bel élevage...
- Oui. C’est dommage que chaque oiseau ne puisse pondre qu’une seule fois à chaque portée...
- Rien en ce mode n’est constitué que d’avantages... Il faut savoir vivre avec les impondérables et apprendre aussi à gérer l’imprévu.
- Ne vous en faites pas pour moi, l’imprévu est ma spécialité...
- D’après le contenu de votre commande, en effet... Vous savez, je vends des moyens de défenses depuis près de trente ans et c’est bien la première fois que je vois un canadien isolé avoir recours à mes services... Je ne compte évidemment pas les fonctionnaires ou les agents de la Fédération avec qui j’ai déjà fait affaire...
- Vous devez en voir, du monde, avec votre profession...
- Vous n’avez pas idée... Rien que la semaine dernière, j’ai eu des rendez-vous à n’en plus finir avec plusieurs factions irakiennes qui voulaient m’acheter de quoi décimer leurs voisins. Le plus difficile dans ce métier, c’est de bien planifier les rendez-vous afin d’éviter que des responsables ennemis ne se croisent... Bien évidemment, tous savent que je fournis aussi les parties adverses, mais c’est la tradition ! Tout ce qui importe pour eux, c’est de ne rien voir...
- Je connais aussi le problème... A une tout autre échelle bien entendu mais parfois je dois aussi jongler avec mon planning pour ne pas perdre deux clients potentiels... Mais on dirait que le compte y est..."


La fourgonnette sortit en effet du garage à ce moment là, et elle s’immobilisa à la hauteur de Thomas. Le prix avait été payé et Thomas pouvait enfin prendre livraison de son matériel. Il prit congé de son hôte et il regagna le continent. Un des hommes de Lopez rendrait la voiture de location à sa place peu avant la fin de l’échéance du contrat.
Thomas reprit le pont autoroutier et il regagna le nord, le continent. Ignorant les réclames criardes pour les motels bon marché, il roula une partie de la nuit afin de regagner son hôtel. Après s’être assuré que nul ne pourrait ouvrir ou même voler la fourgonnette ou son contenu, il gagna sa chambre ou, après avoir piégé de façon sommaire la porte et la fenêtre fermées à clé, il s’endormit du sommeil du juste.