1a
01/12/03
La journée avait été très
chargée. Et pourtant, malgré l’heure tardive, elle n’était
pas terminée. Pour Thomas du moins. Neuf heures venaient de sonner à
la petite église de la rue Saint Cyr et pourtant, il était toujours
en poste à son bureau malgré son arrivée matinale. Une
seule heure pour manger à midi, et une autre à sept heures pour
le repas du soir. Entre, une journée ordinaire d’un chef de DEUX
entreprises florissantes privées toutes deux de son numéro deux.
Claire avait appelé depuis Athènes où elle se la coulait
douce depuis septembre dernier, en parfait accord avec Thomas qui l’avait
laissée seule en pleine haute saison afin de pouvoir nuire en paix aux
intérêts économiques américains. Elle ne rentrerait
que peu avant Noël (un superbe cadeau pour Thomas...) afin de permettre
à son patron de prendre un peu de repos.
Du repos... Thomas en avait bien besoin... En classant un énième
parapheur et après avoir liquidé une pile de formulaires destinés
à l’administration fiscale, il se prit à demeurer un instant
dans sa position, agenouillé face à un tiroir du bas d’un
classeur quelconque. La position lui faisait tellement de bien qu’il aurait
bien aimé rester ainsi toute la nuit.
Il jeta un coup d’oeil à son bureau (celui de Claire en fait :
l’échange de bureau faisait partie de l’accord et Thomas
ne récupérerait son bien qu’ à la libération
de sa prisonnière. Qu’elle soit présente ou non ne changeait
rien à l’affaire. Un marché est un marché.) et une
colonne de documents narquois restant à classer acheva de miner le moral
de Thomas. Et le poussa à se relever, se tenant le bas du dos à
deux main. Rester assis plus de quinze heures n’était pas la meilleure
façon de garder ses lombaires intactes. Et malgré la tonne de
travail qui l’attendait encore, Thomas estima plus prudent de remiser
le restant du travail à accomplir au lendemain. Il prit sa veste de cuir,
l’enfila, et après avoir branché le système d’alarme,
il quitta l’étage vide de tout occupant. Arrivé à
l’avant dernière marche avant la porte libératrice, il stoppa
son mouvement et se frappa la tête d’une main rageuse.
Quel crétin ! Fatigué comme il l’était, il avait
oublié de prévenir sa secrétaire qu’il ne viendrait
qu’à dix heures le lendemain. Pestant contre sa distraction et
sa fatigue, il remonta les marches, rouvrit la porte, coupa l’alarme en
entrant le code idoine et se rendit au bureau de Clarisse, sa nouvelle secrétaire.
Il avisa le téléphone et, usant de la fonction “mémo”
de ce dernier, il dicta son court message. Un dernier bouton poussé et
une petite lumière illumina le cadran. Ainsi, Clarisse verrait qu’elle
a un message et elle en prendrait connaissance dès son arrivée.
Thomas répéta alors les gestes isolant ses locaux professionnels
de toute intrusion non désirée et s’en alla à pied
vers la gare de Vaise en espérant attraper rapidement un bus qui l’emmènerait
à son domicile. A cette heure tardive, il n’en passait que toutes
les cinquante minutes, et patienter quarante-cinq minutes dans la froide nuit
du premier décembre était la dernière chose qu’il
voulait faire. A ce compte là, autant rentrer chez lui à pied...
Et comme il le craignait, il n’y aurait pas de bus avant une bonne demi-heure.
Thomas jaugea la température extérieure ( froide, probablement
proche de zéro ), l’absence de vent et son niveau de fatigue et
d’exaspération. Il prit alors sa décision. Ses pieds l’emmèneraient
chez lui ce soir.
Il commença alors à se diriger vers le pont de chemin de fer,
ignorant que son choix venait de lui sauver la vie.
1b
La journée avait été très
chargée. Et pourtant, elle n’était pas terminée.
Pour Claude du moins. Cinq heures venaient de sonner à la petite église
de la rue Saint Honoré et pourtant, il était toujours en poste
à son bureau malgré son arrivée matinale. Une seule heure
pour manger à midi, et une autre prévue à sept heures pour
le repas du soir. Entre, une journée ordinaire d’un chef d ‘
État.
Le lundi ordinaire lui avait offert son lot de décrets à signer,
de décisions à prendre, d’arbitrages à rendre et
d’ ambassadeurs de régimes dictatoriaux à soigner pour le
bien-être de la balance commerciale extérieure du pays. Rien que
de l’habituel.
Mais maintenant que Saint-Clair, son jeune et talentueux secrétaire particulier,
avait fait entrer le général D’Aymont dans le bureau présidentiel
avant de s’en retourner sur ordre de Laudec dans ses quartiers, il allait
en être tout autrement...
“ Tout est prêt ?
- Il ne manque plus que votre décision, monsieur.”
D’Aymont, en uniforme, se tenait droit devant le président, qui
lui faisait soutenir son corps fatigué par un de ces fauteuils Régence
qu’il affectionnait tant.
Cela faisait des mois que les deux hommes préparaient en douce une des
opérations les plus secrètes du pays. Ce n’était
pas la première fois qu’ils avaient en ligne de mire la vie d’un
de leurs concitoyens. Ce n’était pas la première fois qu’ils
allaient, pour le bien de tous, en sacrifier un.
Mais c’était bien la première fois qu’ils avaient
peur de l’échec. Et si Laudec n’avait pas encore donné
l’ordre létal, c’est que la peur des conséquences
s’en faisait encore sentir.
Pour eux, mais aussi pour le pays.
Depuis des mois, ils avaient préparé l’opération.
Depuis des mois, ils prenaient toutes les précautions possibles et imaginables,
se renseignant de façon discrète sur les deux objectifs de la
soirée.
La mort de Thomas.
Mais aussi, et surtout, la récupération des disques qui étaient
en sa possession. Une véritable assurance-vie pour le mercenaire. Une
bombe médiatique dont la puissance était comparable à celle
d’une arme nucléaire si jamais le quart de ce qu’il se trouvait
sur ce disque venait à être divulgué au public.
S’ils échouaient à le récupérer, ils étaient
morts. Politiquement, mais aussi physiquement, car Thomas cette fois là
ne chargerait pas ses armes avec des munitions en plastique comme au Stade de
France, sept mois plus tôt. Et bien que cet événement ait
convaincu Laudec de se débarrasser de son ancien... Enfin bref.
Laudec hésitait encore, pensant aux représailles de Thomas en
cas d’échec. Et d’Aymont, qui se tenait toujours en face
de lui, malgré sa droiture et son visage impassible, devait aussi ressentir
cette peur au fond de lui-même. Pour rien au monde il ne l’aurait
avoué, mais Laudec en était certain. Charles d’Aymont avait
peur. L’invincible Statue ( c’est ainsi que ses subordonnés
le surnommaient, en dehors de sa présence bien entendu...) avait une
faille. Elle ressentait des émotions. Et en ce moment, elle ressentait
la plus puissante de toutes. C’est pour cette raison que d’Aymont
avait accepté de reporter l’opération d’un bon mois.
“ Monsieur ?
- Oui oui Charles... Les informations...
- N’ont pas changé. Nous savons le nécessaire pour reprendre
ce que ce fils de pute nous a volé. Avec de la chance, nous comprendrons
aussi comment il a fait pour s’en emparer...
- On devrait sans doute remettre...
- Nous ne pouvons plus reculer, monsieur le président. Mes hommes sont
en position. Un tel déploiement de forces ne peut se faire sans laisser
des traces si nous renonçons au dernier moment. Thomas a commis une erreur
en choisissant une villa telle que celle il a achetée avec votre argent...
Elle est assez isolée, mais pas assez pour qu’il n’y ait
aucun voisinage. Nous avons choisi cette date car ce soir, les probabilités
de succès sont les plus élevées. Nous n’aurons pas
d’autre moment plus favorable. Si nous ne le tuons pas ce soir, nous ne
pourrons sans doute plus le faire ni même récupérer les
disques dans de bonnes conditions.
- Cela me gêne quand même... Thomas est une belle ordure mais...
- Pourquoi hésiter encore, monsieur le président ?
- Il faut reconnaître qu’il nous a franchement bien aidé
il y a deux mois...
- Il a rempli son contrat, comme tout bon mercenaire qui se respecte. Il l’a
fait avec talent, brio et un culot monstrueux. Mais il n’est plus un soldat
monsieur le président. Il a cessé de l’être le jour
ou il est parti. C’est un mercenaire désormais. Il ne mérite
plus la considération que vous portez à tous ceux qui versent
leur sang pour nous monsieur.
- C’est plus profond que cela, D’Aymont... Vous n’avez pas
connu votre père si je ne m’abuse...
- Tout comme vous. Mon père est mort en Algérie durant la guerre
civile. Égorgé comme un mouton pendant son sommeil.
- Le mien est mort abattu par un voleur en fuite. C’était un bon
gendarme. Doué, poli, obéissant. Je n’avait que cinq ans
quand il est mort, et tout ce que j’ai de lui, ce sont des photos. Et
j’ai pensé à cela quand cet agent américain a abattu
deux autres soldats quand il a voulu fuir la Guyane. La première chose
à laquelle j’ai pensé, c’est à cela.
- A leur rendre justice ?
- A ce que les enfants allaient vivre durant des années à ne pas
savoir que qui était arrivé à leur père. Quand mon
père a été tué, on m’a caché sa mort
des semaines durant. Pour ne pas me traumatiser... Quelle connerie... Il est
en mission très loin, il rentrera mais pas maintenant... Ma mère
( que Dieu la garde) était une bonne menteuse. Mais j’avais compris
rapidement quelle était la vérité. Et pendant longtemps
je lui en ai voulu de m’avoir menti. Elle n’a reconnu sa mort, toute
joyeuse, que deux ans plus tard.
- Deux ans plus tard ?
- J’avais compris bien avant, et je le lui avait dit bien entendu. Mais
elle a toujours nié. Elle a nié, nié, nié... et
un matin elle m’a tout dit, toute heureuse.
- Pourquoi l’avait-elle fait ? Sans vouloir lui manquer de respect, je
crois que feue votre mère était devenue folle...
- On peut dire cela oui. Elle m’a annoncé toute souriante que l’homme
qui avait tué mon père venait d’être décapité.
La police l’avait pris un peu moins d’un an après son forfait.
Jugé, condamné, guillotiné. Sa vision de la Sainte Trinité
en quelque sorte...
- Je ne vois pas le rapport...
- Pour faire simple, je suis malgré tout gré à Thomas de
ce qu’il a fait. En nous livrant Clarck, il a tenté d’épargner
à deux familles une part de ce que moi j’ai vécu.
- Si nous avions pu le juger... mais peu après son arrivée, le
gouvernement américain a annoncé sa mort “accidentelle”.
- Wilson est mauvais perdant... mais Clarck est toujours entre nos mains. Même
si nous ne pouvons plus l’utiliser, il restera longtemps un précieux
joker dans notre jeu.
- Ce qui n’est plus le cas de Thomas...
- Je sais... il s’est fait un ennemi mortel avec Wilson. Vous avez raison
sur un point, D’ Aymont. Jamais les conditions pour sa neutralisation
n’ont été aussi bien remplies. Et pourtant, bien que je
sais tout à son sujet, je ne peux m’empêcher d’avoir
une certaine forme d’admiration et de crainte pour lui.
- Je connais ce sentiment monsieur le Président. Il vous honore mais
en cette heure, il est plus une gêne qu’autre chose. Thomas a quelque
chose de noble en lui, c’est indéniable, mais cette noblesse, cette
droiture d’esprit constitue également une de ses armes défensives.
Il vous faut faire abstraction de cela monsieur. Donnez vous l’ordre ?
- Dire que je l’ai connu à ses débuts. Quel Grand Homme
il aurait fait s’il n’avait pas choisi cette voie...
- ...
- Général Charles d’Aymont, je vous ordonne de récupérer
les disques volés par Thomas. Je vous ordonne également de tenter
de le capturer vivant et, s’il ne se laisse pas faire, de le tuer et de
détruire son corps ainsi que tout élément pouvant prouver
l’implication de quelque service de l’ État que ce soit...
Exécution.”
Le général quitta alors le bureau, laissant Laudec à ses
profonds regrets.
1c
La journée avait été très
chargée. Et pourtant, malgré l’heure tardive, elle n’était
pas terminée. Pour Charles du moins.
Debout, nu, à sa fenêtre, il regardait l’extérieur
d’un œil détaché. Il n’était visible de
personne car la lumière de son salon était éteinte. Pas
par pudeur. De cela, il s’en moquait éperdument. Mais il ne voulait
pas risquer de voir le cadre qui trônait bien en évidence dans
son buffet télévision. Il regardait le dehors, la base pratiquement
endormie. En cette saison, la nuit était tombée depuis longtemps
et comme tout le monde était rentré dans ses quartiers, il ne
restait plus que les fusiliers commandos et leurs chiens bien tenus en laisse
pour passer de façon régulière sur les larges allées
de circulation de la base. Il en voyait passer de loin en loin, tentant de s’intéresser
à la chose.
Mais de toute la journée, il ne put s’interesser à quoi
que ce soit depuis que d’une main nerveuse il avait ouvert l’enveloppe
reçue au courrier. Le contenu de cette dernière était d’ailleurs
toujours sur la table de sa cuisine, à coté du repas de midi qu’il
n’avait pas pu avaler.
Depuis deux semaines, il sentait que quelque chose n’allait pas. Son poids
se stabilisait, et les trois derniers jours, il se sentait à nouveau
maigrir. Il n’avait pas attendu le retour de ce symptôme pour faire
un énième test sanguin afin de déterminer à quel
niveau de destruction son système immunitaire était confronté.
Et le résultat était là, à coté d’une
côte de porc désormais froide.
En y resongeant, il secoua la tête en un vain geste de dénégation.
Erreur dans l’échantillon... Erreur dans la transcription... Erreur
dans la lecture de la feuille de résultat...
Charles essayait de se convaincre que ce qu’il avait lu n’était
qu’une terrible erreur. Mais la dure réalité s’était
peu à peu imposée à lui dans la journée. Elle avait
pris la forme d’une douleur sourde à l’estomac qu’aucun
analgésique n’avait fait complètement passer. Et en début
de soirée, du sang dans ses selles avait confirmé ses derniers
doutes. Il se demanda alors si cela valait la peine d’aller consulter
à nouveau son médecin. Que pourrait-il y changer ? Le cocktail
d’antiviraux était la dernière génération
qui lui était accessible, le médecin avait été très
clair.
“ Ce mélange a été testé depuis neuf mois.
Il semble bien marcher sur un grand nombre de patients qui sont dans une situation
identique à la votre. Mais malgré tout, il faut que vous sachiez
que le mélange a parfois provoqué des atteintes graves du tube
digestif et du foie. Les cas ont été peu fréquents, mais
toujours mortels. Si vous me donnez votre accord, nous commencerons le traitement
dès maintenant. Si vous ressentez un trouble nouveau, vous devrez me
contacter dès que possible...”
Charles quitta la fenêtre et il s’affala dans le canapé.
Il se prit la tête dans les mains et lentement, doucement, il commença
à sangloter et à regretter sa vie qui touchait désormais
à sa fin.