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“ Et maintenant ?”
Deux bonnes heures s’étaient écoulées depuis le tir
de Thomas. Le soldat blessé avait été évacué
et d’ Aymont avait modifié quelque peu son dispositif afin de pallier
le manque d’un homme. Mais depuis lors, rien n’avait changé.
Aucun assaut n’avait été donné, aucun autre tir échangé.
La scène était demeurée très calme, et ce pour deux
raisons.
La première était qu’aucun des deux camps ne voulait vraiment
engager l’offensive. Les assiégés n’avaient pas la
capacité de le faire malgré leur arsenal relativement important
et les assiégeants, eux, voulaient éviter plus que tout un massacre
dans leurs rangs.
La seconde raison était que d’ Aymont entendait obtenir une victoire
éclatante sur Thomas.
Depuis le temps qu’il attendait cela...
Les deux hommes ne s’étaient rencontrés auparavant que trois
fois. A la prise de fonction de d’ Aymont comme chef du... Service. Une
seconde fois lors d’un exercice. La troisième était quand
Thomas était venu apporter sa démission, par ailleurs acceptée
par d’Aymont.
Charles avait à ce moment regretté la décision de Thomas.
Il ne l’avait connu que peu de temps auparavant, mais son dossier était
en tous points élogieux. Et voir Thomas partir était une véritable
perte pour le... Service.
Il ne l’avait pas retenu car cela semblait inutile. Si tout avait marché
comme prévu, Thomas aurait dû revenir, mendiant sa réintégration
en échange de sa survie. Mais déjà à l’époque,
il avait truqué la partie et il avait pu rester en dehors de l’influence
de d’ Aymont et de son poison.
L’épisode, du reste, avait quand même eu un avantage. Le
départ réussi de Thomas avait été le dernier. Depuis,
malgré leur volonté parfois manifeste, tous les autres n’avaient
pu rester en dehors du Service plus que le temps que Charles leur accordait
parfois. Les rares tentatives s’étaient toutes soldées par
un échec cuisant, et par la mort du retardataire.
“ Qui veut la fin doit se donner les moyens.” Avait plaidé
d’ Aymont envers Laudec.
“ Ces gens sont trop doués. Ils sont les meilleurs et ils le savent.
Si nous ne les forçons pas à nous servir, un jour, ils partiront
ou pire, ils se retourneront contre nous. Notre sécurité ne peut
accepter une telle possibilité.
- C’est impensable ! C’est un véritable retour à l’esclavage
que vous me proposez là, Charles !
- Je le sais parfaitement, monsieur le Président. Mais la laisse doit
être adaptée au chien si nous ne voulons pas que l’animal
nous échappe.
- Un esclavage...
- Véritablement.
- Cela n’a pas l’air de vous gêner...
- Je suis très lucide, monsieur le Président. C’est vous
qui ne l’êtes pas. L’esclavage existe toujours. Il a juste
changé de forme. Il a revêtu une parure plus acceptable à
vos yeux de “civilisé” mais il reste présent dans
nos sociétés. La seule différence, c’est que je ne
le crierai pas sur les toits. Je ne le montrerai pas. Je serai parfaitement
hypocrite sur cette question mais la survie de nos Services en dépendent.
S’il est nécessaire que ces gens soient enchaînés
pour notre survie, alors je n’hésiterai pas à les enchaîner.
Mais pour cela, il me faut votre accord.
- Pourquoi vous donnerais-je mon assentiment alors que l’idée même
de faire cela m’écoeure ?
- Je vous laisse le temps de la réflexion. Mais vous comprendrez vite,
en y pensant bien , à quel point mon argumentaire est bien fondé.
Nous ne pouvons les laisser libres. A aucun prix.”
Ne recevant aucun réponse, Anne Beaulieu revint à la charge et
tira cette fois le général de ses souvenirs.
“ Et maintenant ?
- Combien de temps depuis notre arrivée ?
- Cela va faire trois heures.
- Les risques pour que des civils se rendent compte que quelque chose se passe
ici deviennent trop élevés. Sans parler de la presse... Venez,
lieutenant Beaulieu.”
Anne suivit Charles qui se dirigea vers un des trois véhicules. Il pénétra
à l’arrière et Anne fit de même. L’ambiance
changea alors. Le véhicule était bourré de matériel
informatique et sur les cloisons, de nombreux écrans diffusaient des
images troubles et peu précises.
“ Qu’est-ce que c’est ?”
La question d’Anne resta sans réponse. Dans le véhicule,
en plus du général, deux soldats géraient le matériel
d’espionnage. Ils se regardèrent, posèrent une question
muette au général qui, d’un coup d’oeil, leur autorisa
à répondre à la jeune femme.
“ Lieutenant, vous voyez ici une représentation de ce qui se passe
à l’intérieur de la ferme.”
Le soldat indiquait un grand écran et, nantie de cet information, Anne
fut enfin capable de déchiffrer quelque peu les taches de couleurs qui
se déplaçaient...
“ Vous pouvez voir à travers les murs ?
- “voir” n’est pas le terme exacte car nous utilisons des
fréquences du spectre qui ne font pas partie du champs visuel mais sinon,
oui. Nous sommes capables de “voir” au travers des murs.
- C’est flou. On ne peut pas avoir une meilleure image ?
- Malheureusement non. Les murs sembles munis de dispositifs réfracteurs.
Nos ondes ont du mal à pénétrer et à nous revenir
avec les informations. Ils ont dû blinder les murs avec des métaux
brouilleurs.
- C’est quoi cela ? Je ne vois pas ce que c’est...
- Laissez-moi vous expliquer... Ce que vous voyez en grisé, ce sont les
surfaces verticales. Les couleurs foncées sont pour les objets immobiles.
Les clairs sont pour les mobiles. Quand on sait cela, on peut mieux lire les
images. On peut donc dire qu’il y a en ce moment deux personnes vivantes
dans la pièce principale.
- Et qui est qui ?
- Impossible de le dire. Notre matériel n’est pas encore assez
sensible pour rendre les traits du visage. Nous pouvons à peine discerner
un homme d’une femme et encore, si la femme se met de profil et qu’elle
soit bien équipée...
- Et que font-ils ?
- L’un des deux est resté longtemps assis à cette chaise.
A voir les relevés thermiques, je dirai qu’il a fait de l’ordinateur
pendant un bon moment...
- Un ordinateur ?
- Ils possèdent une liaison Internet Wifi. Bien entendu, nous avons intercepté
la boucle radio mais nous nous sommes contentés de lire ce qu’ils
cherchaient sans les couper.
- Et que cherchaient ils ?
- Des informations sur nous. Bien entendu, s’ils avaient été
sur le point de réussir, nous aurions coupé la liaison et nous
aurions donné l’assaut.
- Rien de notable sinon ?
- Si. Ils deviennent nerveux. De plus en plus.
- Ah oui ?
- Je pense que d’ici une heure au plus, ils ne seront plus en état
de résister à une attaque, intervint alors d’ Aymont. Leur
manque de patience et leur rivalité va leur être fatale.
- Une rivalité ?
- Cela recommence, mon général. Ils... Oui ils se battent !”
Anne et le général se concentrèrent alors sur l’écran
où des formes humanoïdes se livraient de toute évidence à
un combat en règle.
Ils ne disposaient pas de sons mais ils imaginaient très bien les bruits
faits par les meubles brisés et par les équipements jetés
et frappant violemment les murs. Puis les deux corps semblèrent s’immobiliser,
debout, face à face, légèrement courbés et un bras
tendu chacun.
Habitués des combats au corps à corps, les militaires comprirent
tout de suite ce qui se passait. Les préliminaires étaient finis,
et les rivaux avaient sortis leurs couteaux. Les mouvements suivants confirmèrent
leur déduction.
L’homme de gauche frappa en arc de cercle mais celui de droite esquiva
facilement en se baissant. Il frappa à son tour, mais son geste fut stoppé
par le bras adverse. Les deux formes reculèrent et se toisèrent,
puis le second assaut commença. Les rôles étaient cette
fois inversé mais l’assaut fut encore plus violent car le personnage
de gauche tomba à terre et son rival bondit sur lui. Les deux formes
se confondirent alors. Dans le camion, les spectateurs ne purent que deviner
qui pouvait se passer. Avec un peu de chance, aucun assaut de leur part ne serait
nécessaire. Un des personnages se releva enfin, alors que le second restait
au sol. Était-ce fini ?
Non, car le combattant allongé se releva alors que son rival lui tournait
manifestement le dos. Le choc fut terrible car ils heurtèrent la table
sur laquelle les militaires avaient déduit la présence de matériel
informatique. La suite du spectacle commença pourtant à leur échapper
car l’écran devint alors de plus en plus flou.
“ Ah non... Pas maintenant...”
Les soldats retournèrent à leurs consoles pour essayer de refaire
le point, mais en vain. La qualité de l’image, déjà
faible, se dégrada de plus en plus et bientôt, alors que le pugilat
se poursuivait, il n’y eut qu’un écran couvert de parasites.
Dépité, le général sortit du camion et il commença
à donner ses ordres pour préparer l’assaut. Anne le suivit.
“ Général...
- Oui lieutenant ?
- Pour mon frère...
- Nous alors intervenir maintenant... Plus nous attendons, plus nous courrons
le risque de voir Thomas s’échapper.
- Et que comptez vous faire de lui ?
- De qui ?
- Mon frère !
- Je crois sincèrement votre frère complice de Thomas, et il sera
traité comme tel. Néanmoins, puisqu’il semble s’être
finalement opposé au terroriste, je ferai peser mon poids pour qu’il
s’en sorte le mieux possible.
- Merci général...
- Vous n’avez pas à me remercier. Je ne sais plus trop quoi penser
de votre frère, mais je suis prêt à lui laisser une chance.
Nous donnerons l’assaut dans cinq minutes.
- Cinq minutes ? Mais enfin général, mon frère se bat en
ce moment ! Il a besoin de vous maintenant !
- Lieutenant, vous n’avez pas à me dire ce que je dois faire !
Nous ne savons plus ce qui se passe dans cette maison ! Les conditions ont changé
et nous devons jouer de prudence. Je suis prêt, je vous l’ai dit,
à donner une chance à votre frère, mais pas au point de
miser la vie d’un de mes hommes !
- Je comprends... Excusez-moi, général...”
D’ Aymont ne répondit rien, mais ses yeux acceptèrent les
excuses d’Anne et ils lui renvoyèrent toute sa compréhension.
Anne se détendit quelque peu et elle commença à compter
le temps qui lui restait avant de revoir son frère.