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“ Passez moi la présidence...”
D’ Aymont avait de la peine à se contenir. Tout avait marché
à merveille. Beaulieu capturé sans casse (si l’on excepte
un blessé au pied...), mais surtout, Thomas était mort. Il lui
tardait d’annoncer la bonne nouvelle au Président. Les disques
récupérés, le mercenaire tué... Quelle belle journée
en perspective... Tous les mois passés en surveillance rapprochée
avaient fini par porter leurs fruits. Même la dernière péripétie
(la fuite de Thomas) avait eu au final un effet positif avec l’identification
de Beaulieu comme complice.
En attendant d’avoir Laudec en ligne, Charles d’ Aymont, heureux,
se repassa toute l’opération dans sa tête, histoire de goûter
encore plus au triomphe de la journée.
“ Je vous écoute général...”
Laudec était enfin en ligne.
“ Mission accomplie, monsieur le Président.
- C’est fini ?
- Tout est fini. Nous avons les disques, un complice encore inconnu de nos services
et il est mort.
- Mort ? Vous en êtes certain ?”
D’ Aymont ressentait la crainte encore présente dans la voix de
Laudec. Durant toute l’opération, il avait vécu avec la
hantise de l’échec.
“ Tout ce qu’il y a de plus certain, monsieur. Un poignard dans
le cœur.
- Ce n’est pas une nouvelle ruse, au moins ?
- Non non, j’ai moi même vérifié. L’arme était
bien plantée dans le thorax. Pas de trucage comme au cinéma. Je
dois avouer que pour plus de sécurité, j’ai mis deux balles
dans sa poitrine... Il est mort, monsieur. Il n’y a aucun doute.
- Et son complice ?
- Un militaire de carrière, monsieur. Capitaine dans l’aviation.
Je vous fait envoyer son dossier complet. Ce que nous en feront... Ce sera à
vous de le décider. Il est en ce moment en route pour sa prison, il devrait
arriver dans peu de temps.”
Pas un mot. Malgré les sarcasmes des deux
soldats entre lesquels Beaulieu était coincé sur la banquette
avant de la camionnette espion qui le ramenait maintenant vers la plaine, le
prisonnier n’avait pas ouvert la bouche une seule fois. Son regard était
assez inexpressif. Un examen un peu plus attentif aurait peut-être décelé
du malaise, un profond malaise, mais le soldat de gauche était trop occupé
par la conduite, et celui de droite avait l’esprit un peu occupé
par sa future soirée maintenant libre puisque l’opération
sur laquelle il était mobilisé avait pris fin.
Prudents, les deux soldats avaient effectué une fouille en règle
sur le corps du prisonnier. Conformément aux ordres du général,
ils ne l’avaient pas entravé, malgré leurs protestations.
Le général avait été inflexible à ce sujet.
Beaulieu méritait ce dernier égard. Et de toute façon,
il ne portait aucune arme.
Les deux soldats se détendaient au fur et à mesure de leur avancée
sur la route. Le prisonnier se tenait tranquille. Trop tranquille même,
mais entre deux soldats, et désarmé, que pouvait-il faire ?
Sûrs de leur force, ils laissèrent peu à peu leur attention
se relâcher, laissant tout de même un œil léger sur
leur passager. L’oeil laissé ne fut cependant pas assez attentif
pour noter que deux doigts de chaque main de Beaulieu s’affairaient à
défaire lentement une couture sur le coté de chacune des jambes.
Centimètre après centimètre, les fils tirés laissèrent
le libre passage à deux minuscules poches intérieures remplies
chacune par une très fine et très tranchante lame de cutter.
“ Je serai de retour dans la soirée... Passez une bonne journée, monsieur le président.”
D’ Aymont coupa la communication. Il rangea le portable quand un soldat,
à court de souffle d’avoir couru, le manda.
“ Que se passe t-il encore ?
- Mon général, le médecin légiste demande à
ce que vous veniez immédiatement.
- Il attendra. Les résultats d’autospie sont...
- Veuillez m’excusez mon général, mais il a été
très explicite. Immédiatement. Il semble qu’il y ait un
problème avec le mort...
- Un problème ? Comment un mort peut-il poser un problème ?
- Si vous étiez dans la gendarmerie, vous sauriez peut-être répondre
à cette question...”
Enfin libérée de son garde-chiourme, Anne Beaulieu venait d’intervenir.
“ Que se passe t-il exactement, soldat ?”
D’ Aymont nota que le danger pour son frère étant passé,
le naturel d’Anne était remonté à la surface. Elle
était redevenue gendarme, donc curieuse et culottée...
“ Je n’ai pas de précision, lieutenant. Le légiste
a juste insisté pour venir immédiatement.
- Puis-je, mon général ?
- Pourquoi pas... Nous gagnerons peut-être du temps pour votre enquête...”
Anne ne releva pas le sarcasme du général. Il ne saurait être
question d’enquête officielle sur une mission classée Secret
Défense...
Le trio se dirigea vers la ferme, où le corps de Quentin était
resté, juste déplacé sur la grande table en bois afin qu’une
autopsie primaire puisse y être pratiquée. En entrant, Anne fut
prise d’un léger malaise en voyant le corps maintenant en partie
dénudé. Son malaise augmenta en approchant du corps troué.
Sur le moment, elle ne put définir ce qui l’intriguait mais le
légiste attira l’attention du trio sur ce qui le gênait,
lui.
Le torse, dénudé, montrait des blessures. Un coup causé
par une lame, deux entrées de balle.
“ Eh bien, où est le problème ?
- Regardez ici, mon général... Juste au niveau du cou.”
D’ Aymont et Anne s’approchèrent du cadavre. Le général
senti son cœur se serrer. Une fine ligne, invisible sous des vêtements,
se révélait à leurs yeux. De part et d’autre de cette
ligne, un changement notable du grain de la peau était parfaitement visible,
même pour des non-spécialistes. La teinte était également
légèrement différente.
Arrivée au dernier lacet avant une portion
rectiligne, la camionnette espion fit une embardée sur la route. Le véhicule
erra de part et d’autre de la ligne blanche mais heureusement, aucun autre
véhicule n’étant présent, aucun impact ne se produisit.
Après quelques dizaines de mètres hésitants, le véhicule
finit par s’immobiliser en bordure d’une forêt de plaine.
La portière de droite s’ouvrit et un homme aux vêtements
rougis en sortit avec quelques difficultés. Enfin à l’extérieur,
il jeta un dernier coup d’oeil sur l’intérieur de la cabine.
Cent mètres plus tôt, Beaulieu avait frappé comme l’éclair.
Armé des deux minuscules lames de cutter qu’il avait sorties de
leurs caches, il avait mis les mains au cou des deux soldats. Alors même
qu’ils se rendaient compte du geste de leur prisonnier, leurs carotides
étaient tranchées nettes. Les deux infortunés soldats portèrent
par réflexe leurs mains sur la coupure profonde, ne songeant plus qu’à
survivre. Le véhicule enfin arrêté, le prisonnier enjamba
un des mourants tandis que l’autre tentait en vain de prendre sa radio
pour demander du secours.
Le prisonnier, qui les regardaient agoniser, se demanda alors que faire. Leur
porter secours ? Ou partir ? Le souvenir de l’heure dernière lui
donna sa réponse. Sans plus se soucier d’autre chose, le prisonnier
porta ses mains à son visage et il commença à en arracher
rapidement la peau.
“ Qu’est-ce que c’est ?”
La question que posait d’ Aymont était de pure forme. Il le savait
parfaitement.
Anne, aussi, devait commencer à le savoir car son visage était
désormais blême. Elle s’approcha, blanche, et, son esprit
niant totalement ce qu’elle ressentait, elle commença à
arracher la peau du visage du cadavre avec une déconcertante facilité.
“ Non ! Non ! Noonnnnn !!!”
Sa voix se faisait de plus en plus forte et aiguë, au fur et à mesure
que le vrai visage de la victime apparaissait maintenant.
Le général devenait à son tour blanc comme un linge.
Le dernier lambeau de masque arraché, Anne se blottit contre le cadavre
désormais froid de son frère.
“ Jamais je n’aurais pu imaginer une chose pareille...” fut
le seul commentaire de d’Aymont alors qu’ Anne Beaulieu pleurait
à chaudes larmes sur le cadavre de Charles Beaulieu.
Les deux soldats ne bougeaient presque plus maintenant,
mais Thomas ne fit pas attention à cela.
Il regardait ce qu’il avait dans la main. Les lambeaux du masque qui l’avait
grimé en Charles. Il fixait continuellement le contenu de ses paumes,
espérant ressentir quelque chose.
Mais tout ce qu’il pouvait en tirer, c’était une sourde colère.
Une sourde et puissante colère contre ceux qui avaient provoqué
tout cela. Une sourde et puissante colère contre lui-même car non
seulement il n’avait pu l’empêcher, mais en plus parce qu’
à présent, il était physiquement incapable d’en ressentir
la moindre tristesse. Fermant les yeux quelques instants, il se laissa envahir
par une puissante peine mais au bout du compte, ce sentiment passa et, une fois
de plus, dépité, il ne put verser la moindre larme.
Ses efforts étant vains, il laissa choir le masque détruit et,
après avoir pris un pistolet d’un des soldats agonisants, il s’enfonça
dans la petite forêt qu’il savait très rapide à traverser
avant d’atteindre les premières maisons bordant la nationale dont
il entendait les roulements incessants.