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La longue journée du restaurateur allait bientôt prendre fin. Après plus de onze heures de travail acharné afin de satisfaire à son rang de Trois Étoiles, le Chef Obusque contempla satisfait la salle à manger remplie d’une clientèle chic qui faisait honneur à ses préparations. Mais en se tournant, il avisa que la table neuf était occupée par un client qu’il connaissait très bien. De ce client, à vrai dire, Obusque s’en serait bien passé. Il venait régulièrement faire honneur à sa table, et il en repartait toujours ravi, ou presque. Et pourtant, Obusque ne l’aimait pas vraiment. Il avait eu comme client des diplomates et des industriels qui avaient plus de morts sur la conscience que toute la dernière Guerre du Golfe (la seconde, celle où l’Irak avait tenté d’annexer le nord de l’Arabie avec l’aide de son petit voisin Koweitien qui se fit en guise de récompense phagocyter par son puissant voisin). Et aucun de ces hommes ne lui avaient fait ressentir autant de froideur habilement masquée que celle ressentie à l’approche de cet homme. Cet individu, du reste, parlait peu. Il venait ici depuis bien quatre ans et pourtant, Obusque s’avouait incapable de citer le nom de l’entreprise pour laquelle il travaillait. Tout ce dont il était certain (et encore...), c’est que l’homme travaillait dans les services du personnel. Peut-être ce soir là, Obusque parviendrait-il à en savoir plus...


“ Bonsoir monsieur Wroker. Comment allez-vous aujourd’hui ?”


Wroker, dont ce n ’était d’ailleurs pas le véritable nom, reposa sa fourchette.


“ Bonsoir monsieur Obusque. Bien, merci.”


Et il reportat la petite botte d’asperges miniatures à sa bouche.


“ Le plat est à votre convenance j’espère...”


Wroker, légèrement agacé (mais il était habitué...ce n’était pas la première fois que le chef tentait de se montrer sociable et commerçant avec lui...), posa une seconde fois sa fourchette.


“ Il est à bonne température, et salé juste comme il faut... C’est parfait...
- Vous m’en voyez ravi. Désirez-vous améliorer votre plat avec une petite production locale ?
- Non merci, jamais de vin.
- Allez...
- Non vraiment, je suis allergique à l’alcool.
- Oh...
- On ne choisit pas... Je vous remercie de votre attention mais je crains d’être assez pressé ce soir.
- Dans ce cas je vais vous laisser terminer en paix. Passez une bonne soirée, monsieur Wroker.
- Vous de même.”


Et Obusque battit en retraite, laissant Wroker terminer son plat, et reporter toute son attention aux deux objets présents dans ses poches. Dans la poche droite de sa veste, se trouvait un boîtier contenant quatre disques optiques. Dans la poche gauche, un téléphone portable branché et réglé en position vibreur.
Si Laudec ne changeait pas d’avis, et que l’opération à laquelle il a indirectement contribué à mettre en place se déclenchait effectivement, il sonnerait deux fois. En cas d’imprévu en revanche, il ne sonnerait qu’une fois pour une annulation simple (et dans ce cas, c’est le retour direct et discret pour Paris). Et trois si jamais (mais cela, Wroker espérait qu’il n’en serait rien...) la cible venait à être effectivement abattue comme le plan le prévoyait.


Wroker aurait des nouvelles de la part d’un des agents présents sur le terrain, une splendide jeune femme aux cheveux d’un noir intense qui était infiltrée dans le groupe d’assaut sous une fausse identité.
Tout en mâchant ses légumes, Wroker ne pouvait s’empêcher d’être mortellement inquiet. Ni lui, ni quiconque n’avait pu prévenir Thomas du terrible danger qu’il encourait. Il n’avait été mêlé à l’opération de d’Aymont que bien trop tard pour pouvoir avertir Thomas sans danger d’être découvert. Et en tant que chef des services secrets du pays, sous le nom de Wolfgang Sully, il avait été contraint de mettre la dernière main au plan visant à éliminer son...
Prenant un verre d’eau, Sully avala le liquide et la boule stomacale se résorba quelque peu.
Après tout, c’était un excellent test. Si Thomas parvenait à s’en sortir, alors ils auraient définitivement eu raison de s’adresser à lui. Sully continua donc son repas. Le cœur partagé entre espoir, inquiétude et curiosité...
Et au moment où Sully reposa son verre, quelques kilomètres plus loin, une partie du plan de d’Aymont s’effondra.
Arrivé en gare de Vaise, Thomas s’avisa que le bus suivant ne passerait que trente minutes plus tard. Debout dans la fraîcheur pré-hivernale, il se tâta. Puis il sortit de la salle d’attente de la gare routière où ne se trouvaient que deux pauvres clodos en quête de chaleur. Il s’engagea dans la rue fréquentée de loin en loin par quelques voitures désireuses de regagner le périphérique proche. Il ne put donc aucunement voir les deux clodos émerger de leur faux demi-sommeil alcoolique, ranger les lames discrètement sorties et appeler sur leur petits communicateurs personnels leur supérieur pour leur signaler que Thomas avait choisi la marche.
D’Aymont en fut contrit. Isolé dans une salle préalablement vidée de ses passagers potentiels par la présence des deux clodos odorants et bramant, Thomas aurait été une cible facile. S’il avait résisté, deux coups à l’aorte sans aucun témoin et la suite aurait été plus simple... Mais à présent qu’il était dehors, il était hors de question de risque qu’un conducteur puisse voir un tel assaut. Et connaissant Thomas, il était inutile d’essayer de l’entraîner sur les petits chemins latéraux isolés et obscurs qui irradiaient de la route des Monts d’Or. Un agent qui aurait essayé un tel plan se serait fait tuer par Thomas en un rien de temps.
D’Aymont réfléchit quelques secondes et donna ses nouveaux ordres. Tant qu’il était le long de la route, Thomas était intouchable car impossible à faire disparaître discrètement en raison de la circulation routière. Et il leur fallait encore pénétrer dans la maison afin de la fouiller. Sans attirer son attention. D’aymont prit alors sa décision.


“ Colonel ?
- Oui Général ?
- Dans combien de temps est-ce que la cible sera en vue ?
- ... A son allure actuelle dans vingt minutes général.
- Donnez l’ordre suivant. L’heure de l’intrusion est repoussée de dix neuf minutes. Elle aura lieu à 2149 précises.
- Oui général.”


Les ordres donnés, d’Aymont recommença à réfléchir afin d’affiner un peu plus sa stratégie. La maison, enfin, la villa, était protégée. Pas pas un système d’alarme classique, mais des capteurs enverraient un signal d’effraction à Thomas lui-même qui ne manquerait pas de s’en inquiéter. D’Aymont avait choisi de déclencher les capteurs au moment où Thomas serait en vue de sa propriété afin de profiter du moment de fausse sécurité qu’il ressentirait en s’approchant de son repaire. Une telle alarme à ce moment là le rendrait méfiant mais aussi inquiet. Donc moins prudent et durant les quelques secondes de flottement durant lesquelles Thomas ne saurait pas comment agir, les hommes de d’ Aymont auraient le temps de l’encercler et de le capturer. Ou de le tuer.
Avant, après... De toute façon cela n’aurait aucune importance... D’Aymont avait ordonné une capture de Thomas afin de procéder à une fouille rapide de la maison. une fois les informations lâchées, il n’aurait plus qu’à lui faire sauter la cervelle.


A la table du Bras Envasé ( trois étoiles au Michelin, 18/20 chez Gault. Réservation obligatoire le week-end et lors des fêtes de fin d’année, salles complètes pour les trois réveillons à venir...), Wroker terminait son assiette quand son portable vibra.
Une...Deux...Trois...Quatre vibrations. Puis le portable se coupa.
Quatre. Un imprévu. D’une main discrète, Sully/Wroker sortit une petite oreillette reliée au portable qu’il fixa à son oreille. Puis il attendit. Une nouvelle vibration se fit sentir. Il décrocha cette fois le combiné et il put alors suivre discrètement en même temps que son agent le petit briefing que les hommes de la Section Spéciale eurent en compagnie de leur colonel. Sully y glana les informations suivantes. Thomas avait changé son habitude et était parti à pied. Le plan aurait donc vingt minutes de retard quand à son exécution. Il ne serait pas tué avant.
C’est parfait, se dit Sully. Il retira son oreillette, la rangea et en même temps, il prit son combiné et en brisa le combiné rabattable. Tout en demandant l’addition, Sully s’imagina les scènes futures. Son téléphone étant “accidentellement” brisé, il ne pouvait savoir que l’opération avait été retardée de vingt minutes (dix minutes lui suffiraient pour rallier Saint-Cyr, le lieu de l’attaque). Il arriverait donc un peu avant l’assault ( alors que le plan initial le laissait éloigné : d’Aymont ne faisait confiance qu’à une minimum de personnes dont il n’était de toute évidence pas du lot...), qu’il laisserait se produire. Il serait présent sur les lieux pour aider à la fouille et échanger les boîtiers se révélerait finalement plus facile que prévu. Même d’ Aymont ne se rendrait compte de rien.
Enfin, à condition de ne plus traîner en route...