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Franchissant l’avant-dernier virage menant à sa rue, Thomas fit à peine attention aux trois routards qui, accompagnés de leurs berges allemands, venaient d’apparaître au virage suivant, et qui se dirigeaient à pied vers Lyon. Cette rue était, comme un bon nombre d’autres du village d’ailleurs, également un chemin de randonnée assez fréquenté par les touristes qui voulaient se donner de bonnes ampoules à contourner l’imposant massif des Monts d’or. Les trois hommes se comportaient de façon habituelle, luttant contre le froid qui se faisait plus mordant. Les chiens en revanche paraissaient un peu nerveux. Thomas n’avait pas peur de ces molosses qui, tout en étant imposant, étaient plus faits pour l’intimidation que pour l’attaque réelle. Mais il nota que les deux chiens regardaient dans les fourrés environnant.
Peut-être un chat planqué...
Des deux cotés du chemin ??? Et face à face ?


Thomas nota la chose mais il se dit qu’il avait trop d’imagination, et il continua son chemin. Il croisa les vagabonds sans aucun soucis. Il passa les fourrés suspects, qu’il regarda furtivement sans noter quoique ce soit. Enfin, il arriva au dernier virage. Passée la courbe, il n’aurait plus que cinquante mètres à parcourir pour arriver à son portail. Et à ce moment là, il n’aurait plus aucune issue.
Avant de s’engager dans la dernière ligne droite, il leva les yeux, en direction du miroir courbe qui servait à supprimer l’angle mort provoqué par le virage à quatre-vingt-dix degrés. Ce dispositif avait évité à bien des automobilistes de rentrer dans l’aile d’un autre véhicule de par le passé et pour Thomas, il était utile car il lui donnait une vue dégagée sur la dernière ligne droite avant de s’y engager.
Pourtant, bien que présent le matin, le miroir n’était plus en place. Thomas nota l’anomalie suffisamment étrange pour s’arrêter juste avant de tourner. Plus de miroir parabolique... Au sol, il n’y avait pas de morceaux de verre pouvant montrer que ce dernier avait été brisé. L’hypothèse selon laquelle le miroir pût être cassé et enlevé sans être remplacé ne tenait pas vraiment. La municipalité était très à cheval sur la sécurité et elle possédait les moyens et l’influence nécessaires afin de pousser la DDE, responsable du bon fonctionnement du matériel, à changer un bris éventuel dans la journée.
Thomas se rabroua alors, jugeant sa méfiance exagérée... par prudence, toutefois, il se retourna une dernière fois vers les fourrés précédemment suspects afin de se rassurer définitivement.
Mais la détente attendue ne vint pas, bien au contraire. Un des fourrés bougeait. C’était léger, presque imperceptible, mais il avait bougé. Et il n’y avait pas eu de vent à ce moment là.
Afin d’être totalement fixé, Thomas rebroussa légèrement chemin en direction du buisson incriminé. Quand il s’était installé dans la maison, il avait pris note de chaque particularité des alentours, et dressé toutes (enfin, il l’espérait...) les possibilités de guet-apens venant de simples malfrats ou bien organisés par des militaires. Il avait ainsi défini les démarches à suivre afin de se tirer d’affaire si d’aventure les parages se seraient trouvés emplis d’hostiles.


Et ce soir-là, le meilleur plan consistait en un repli vers le buisson afin de déterminer si une embuscade s’y trouvait bien préparée. Un tel retour en arrière aurait en effet pour résultat de rendre les hommes placés en arrière nerveux et donc plus imprudents, plus vulnérables. Sa science du corps-à-corps lui permettrait alors de neutraliser un des assaillants et de lui dérober le cas échéant son arme.
Thomas revint alors en arrière, d’un pas calme et déterminé. Arrivé au buisson, il se prépara à sauter dans le végétal afin de surprendre l’éventuel homme caché. Au mieux, il lui prendrait son arme, au pire, il se couvrirait de ridicule... Mais il n’eut même pas la possibilité de réaliser son plan. Obéissant au plan, les deux gendarmes dissimulés se levèrent soudain, pointant les canons de leurs fusils en direction de Thomas qui se figea soudainement.
Les deux militaires, les armes toujours pointées vers la tête de Thomas, s’avancèrent sans un mot, se libérant des ronces qui entravaient leurs jambes. Thomas nota alors rapidement les caractéristiques des deux hommes et ses chances de survie. Les gendarmes avaient des fusils munis de silencieux. Ils étaient tous deux cagoulés et leur carrure montrait sans nul doute qu’ils portaient des gilets pare-balles. Thomas avait sur lui que peu de choses. Un portefeuille bien fourni en liquide et un couteau attaché à sa cheville. Ce dernier étant de toute façon inaccessible, Thomas se remémora les caractéristiques du chemin sur lequel il se trouvait. Une voie de circulation étroite mais goudronnée. Il était par ailleurs toujours en vie, ce qui semblait montrer qu’ils devaient le capturer vivant. Mais les silencieux indiquaient aussi qu’il n’avait aucun droit à l’erreur. Et en ce qui concerne l’invisible... Thomas était certain que son retour en arrière avait mis les assaillants postés un peu plus loin (il y en avait, il en était certain maintenant...) en émoi. Il n’entendait aucune conversation mais quelques mouvements de gorge du militaire de droite lui suggéraient que ce dernier communiquait à l’aide de radios branchés sur un laryngophone. Thomas attendit quelques secondes que les mouvements ne soient plus visibles, et que le militaire qui était en communication reporte toute son attention sur Thomas. Agir avant était trop dangereux, le soldat aurait eu trop les nerfs à vif et il aurait tiré sans hésitation alors que la période de danger maximal était passé sur lui, les chances de réussir le bon mouvement redevenaient acceptables.


Les deux hommes, pourtant prudents, furent surpris par le mouvement de Thomas qui, sans aucun préavis, tomba lourdement sur le sol sur son coté gauche. Ils suivirent sa chute des yeux et ils ne réagirent que trop tard quand ils virent que Thomas avait bloqué la chute du haut de son corps avec son bras. Appuyé de cette façon au sol, il souleva sa jambe droite qui, en un large mouvement tournant, frappa le fusil du militaire de droite et l’arracha de ses mains. Dans le même temps, Thomas redonna une violente poussée sur son bras au sol afin de dégager son corps de la ligne de tir du second soldat qui fit feu au même instant. Aucune des rafales silencieuses ne touchèrent leur but tant le mouvement de capoera fut rapide et parfaitement exécuté. Une seconde après l’impulsion, le fusil arraché toucha le sol à deux mètres de Thomas qui s’en désintéressa pourtant pour se concentré sur le gendarme désarmé. Remis sur un genou, Thomas usa de ce point d’appui pour bondir sur le soldat qui ne put résister au choc. Les trois hommes étant désormais pratiquement alignés, Thomas ceintura le gendarme désarmé en toute confiance afin de le faire basculer tel un attaquant de rugby désirant mettre un pilier adverse à terre. Une violente poussée mis en effet ce dernier à terre et, comme Thomas l’escomptait, la surprise joua en sa faveur et le second soldat perdit l’équilibre, gêné par son partenaire, et il tomba à son tour sur le dos.
Alors que ce dernier tombait, Thomas n’avait pas perdu de temps et, après avoir décoché une bonne droite au soldat désarmé afin de l’étourdir quelque peu, il bondit sur le second militaire et il lui arracha le fusil des mains, usant ensuite de la crosse de ce dernier pour assommer son assaillant.
Thomas retourna alors l’arme afin de la prendre en mains correctement. S’assurant du bon positionnement du sélecteur sur “rafale”, il décocha une première salve toujours aussi silencieuse sur le fusil du premier soldat groggy qui se trouvait toujours à son point de chute, rendant ainsi cette première arme inutilisable. Et comme il s’y attendait, en levant les yeux et en fixant le virage, il vit qu’un groupe de trois soldats avait commencé à se mettre en position de tir. Sa première rafale les avait quelque peu repoussés dans l’angle du mur mais déjà, ils reprenaient plus lentement leurs place. Thomas pointa alors son arme plus haut et décocha une seconde rafale qui heurta le mur d’en face. Cette fois ci, les soldats refluèrent encore plus vite. Misant sur quelques secondes de tranquillité, Thomas passa la bandoulière de son fusil à son épaule et il commença à fuir. Il franchit en courant la vingtaine de mètres avant le virage suivant et il disparut alors des yeux de ses poursuivants. Quand ces derniers osèrent enfin franchir le virage, ils ne virent plus personne.


Cachés derrière le portail de la villa de Thomas, D’Aymont ne put retenir un râle de colère. Dix mètres... Dix mètres de plus et Thomas aurait franchi la seconde ligne du piège, et il n’aurait eu plus aucune chance de partir. Mais Thomas s’était méfié plus que d’habitude et le retrait du miroir l’avait trop surpris. D’Aymont nota cette erreur afin qu’à l’avenir, ce détail ne soit plus une gêne. Mais pour le moment, le plus urgent était de couper la course de Thomas. Comme l’opération était censée être aussi discrète que secrète, les effectifs étaient réduits au maximum, et aucun agent n’avait pu être employé à couper la route de la cible. Tout ce que savait Charles d’Aymont, c’était que Thomas avait sauté dans un des jardins environnants afin de se soustraire aux gendarmes.
Le plus difficile était de déterminer ce que Thomas ferait ensuite. Il avait deux options. La fuite et l’affrontement. Thomas possédait un fusil d’assault muni d’un silencieux et d’une recharge complète en munitions. D’un autre coté, Thomas ignorait le nombre d’assaillants. Les premiers rapports envoyés par ses hommes avaient décrit les journées précédentes de Thomas. Un travail de bureau épuisant. D’Aymont jugea alors que Thomas n’était pas au top de sa forme physique et qu’il choisirait sans doute la fuite. Il avait beau faire souvent le contraire de ce que l’on attendait de lui, Thomas était trop intelligent pour s’attaquer à des adversaires en nombre inconnu. Il fuirait donc sans doute.
Mais vers où ?


Ses locaux d’Intrusions et d’Investigations étaient sous surveillance, Thomas s’en douterait maintenant et il n’y remettrait plus les pieds. Pour le reste... Le village de Saint-Cyr est perché assez haut sur la colline. De là, il peut aller vers le nord-ouest, l’autoroute, ou bien rejoindre par le sud le périphérique. La caractéristique de la bretelle d’accès la plus proche était de n’offrir une entrée que vers le sud.
Avant de faire activer le mouchard incorporé dans le fusil volé par Thomas, Charles se fit le pari que ce dernier choisirait la route du sud, plus facile d’accès, plus rapide. Dans des conditions telles, c’était la meilleure option. Il envoya dans les jardins environnants une escouade explorer les lieux, afin de voir tout de même si Thomas n’avait pas préféré rester sur les lieux malgré le danger. Pendant ce temps, une seconde escouade irait dans la maison de Thomas afin de rechercher les disques contenant les informations volées. Charles se joindrait à cette dernière en raison du caractère prioritaire de la récupération des données maintenant que Thomas avait pris la fuite.
Il se joignit au groupe de cinq hommes qui se tenaient prêts, sur le coté de l’entrée. D‘un signe, Charles leur donna l’ordre de défoncer la lourde porte de chêne avec le bélier de titane de la compagnie. Deux hommes saisirent alors le mandrin de métal et, chacun d’un coté, ils défoncèrent la serrure et la porte finit par s’ouvrir violemment.
Deux groupes de deux se mirent alors en position de part et d’autre de l’entrée, les armes levées, prêts à riposter à un tir éventuel. Mais rien ne se produisit. Pas un bruit, pas une lueur incongrue. Aucune alarme ne vint heurter les tympans de quiconque.
Charles s’y attendait. Thomas l’avait jouée discrète... Il avait repéré, une fois entré dans la villa, le boîtier de l’alarme silencieuse qui devait faire sonner un beeper placé à proximité de Thomas. Il leva sa main armée d’un SigSauher muni lui aussi d’un silencieux et de deux balles, il mit fin au bon fonctionnement du boîtier émetteur.


“ Allez-y messieurs. Nous avons trente minutes devant nous avant de quitter les lieux. Trouvez-moi ce que nous sommes venus chercher.”


Quatre gendarmes masqués se déployèrent alors dans la maison et ils commencèrent à fouiller les lieux, tirant sans ménagement tous les tiroirs et éparpillant leur contenu sur le sol.
Cinq minutes de recherches infructueuses plus tard, Charles d’ Aymont commença à montrer de l’impatience. Il se rendit alors dans le salon, afin de prêter main forte aux pandores. Avisant la décoration de la pièce, il ne put s’empêcher d’admirer les goûts assez sûrs du maître de maison. Il se dirigeait vers le canapé placé dans la partie en contrebas de la pièce quand quelqu’un le héla. Se retournant, il s’aperçut de la présence de la personne qu’il avait évité au maximum lors de l’élaboration du plan.


“ Monsieur Sully... Quel plaisir d’avoir enfin votre présence parmi nous...
- Je suis aise d’être enfin arrivé... Je n’arrive pas trop tôt j’espère...
- Un peu oui si l’on s’en tiens au planning initial... L’heure de déclenchement de l’opération a été modifié.
- Oui, un de vos hommes m’en a avisé. Mon téléphone s’est brisé et je n’ai donc pu connaître ce changement. Où est Thomas ?
- Je dois avouer que l’homme a été plus méfiant encore que ce que je croyais... Mes hommes le poursuivent en ce moment même.
- Les disques ?
- Mes hommes les cherchent en ce moment...
- Et vous ?
- Je vais faire de même. En voyant cette pièce, je me dit que ce que nous cherchons doit certainement y être...
- Si vous faites allusion à ce mur entier recouverts de cd, je dirai que vous êtes dans le vrai. Quoi de plus naturel que de cacher un arbre dans une forêt ?
- Je vais faire venir deux hommes, nous irons plus vite...
- Inutile...
- Comment cela ?
- Avec un peu de méthode, je me fais fort de trouver les disques... Vous avez bien lu toutes les caractéristiques personnelles de notre cible non ?
- Oui, bien entendu...”


Sully ne répondit rien, il examina les tranches des centaines de disques qui ornaient le mur du salon. Malgré son retard, du à une stupide panne mécanique, le plan était toujours sur les rails. Il se reconcentra alors sur son travail. Il y avait de tout. Musique classique, de la pop, du rock, un peu de rap, de raï et de musique World...


“ Il les range par ordre alphabétique... Bach...Beethoven...Cabrel...Daft Punk...Enigma... Vous avez vu cela ?
- Quoi ?
- Il n’a pas de compilation. Il n’a que des albums entiers.
- C’est important ?
- Pas vraiment, c’était juste question de parler... Jarre...Lemay...Noir Désir... Il touche vraiment à tout... Q-Bert... Riostan... Non je suis trop loin je crois...Ahhh les voilà !”


Triomphant, Sully extraya un petit coffret de quatre disques de la cd-thèque.


“ Vous êtes sûr que c’est les bons ? vous ne l’avez même pas ouvert !
- Mon cher ami, point besoin d’ouvrir un colis quand il est aussi odorant que cela ! Il n’a que de la bonne musique, et pourtant, il a aussi, faute de goût impardonnable selon moi, ce coffret de l’intégrale de la Pop Academy des deux dernières années... Tenez...”


Sully jeta le coffret à D’Aymont qui l’ouvrit. A l’intérieur, se trouvaient quatre disques. Mais pas des cd. Des disques optiques.


“ Les voilà !!! Enfin !!! Donnez-moi le lecteur !”


Un des gendarmes apporta alors un portable que Charles alluma. Il y inséra un des disques et l’écran vira au bleu. Un simple curseur clignotait sur l’écran. D’Aymont tapa le mot de passe et l’écran devint un fouillis de textes divers. Le disque était bien ce qu’il cherchait. Il fit alors une manœuvre sur le clavier et une nouvelle fenêtre s’ouvrit. Les données affichées rassurèrent Charles qui coupa alors l’appareil.


“ C’est parfait ! La dernière lecture du disque remonte à son vol, et le laser n’a détecté aucun résidu thermique prouvant une copie de son contenu ! Nous pouvons partir ! Rappelez les hommes chargés de la fouille et quittons les lieux !”


Heureux, D’Aymont quitta la pièce et Sully le suivit quelques secondes après. Il avait utilisé son reliquat de temps pour sortir discrètement de la poche de son imperméable un coffret de disques identique à celui extrait de la cd-thèque et il le rangea à la place de l’ancien d’un geste aussi rapide que discret. Nul ne vit son mouvement.
Quoi de plus naturel que de cacher un arbre dans une forêt ? Et qui penserait à chercher là où l’on a déjà fouillé et trouvé l’objet que l’on recherchait ?
Avant d’éteindre la lumière et de quitter la villa, Sully eut une pensée d’encouragement pour Thomas.