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Assis dans le noir, Charles ne disait rien. Il ne bougeait pas. Il se contentait de respirer, tout en tentant de se vider l’esprit le plus possible.
Ne pas penser était la clé de tout. Pas de femmes, pas de larmes, chantait Bob Marley. Pour Charles, c’était plutôt pas de pensées, pas de larmes. Il détestait plus que tout pleurer. Vestige d’une éducation assez traditionnelle où l’on apprenait qu’un homme, cela ne pleurait pas. Les larmes et les émotions étant réservés aux filles. Charles se rappelait pourtant que son père avait pleuré quand il avait appris que son fils “chéri dont il était si fier” était homosexuel...
Le père rigoriste avait fini par s’habituer à cette idée. Entrer dans l’armée et y faire une belle carrière était une bonne façon de démontrer une certaine virilité... Mettre à peine cinq ans pour passer du grade d’aspirant au rang de capitaine était une certaine forme de succès qui permettait à un père humilié de sauver la face envers le voisinage huppé de son milieu.
Mais maintenant... Que dirait-il s’il savait son fils promis à une mort certaine et proche ?
Charles se posait la question. Il savait qu’elle n’aurait aucune réponse certaine, une rupture d’anévrisme ayant emporté son géniteur dans la tombe quelques mois auparavant. Il avait toujours ignoré la maladie de son fils.


“ Je suis malade...”


Charles avait lâché ces paroles destinées à personne.
Un symptôme de la démence qui frappait parfois les séropositifs quand ces derniers entraient en phase 8 de la maladie ?
Cette question détourna les pensées de Charles vers la classification de la maladie. Il la connaissait par cœur.
Phase 1 : Contamination.
Phase 2 : Les anticorps sont décelables dans les test sanguins. Le traitement antiviral commence.
Phase 3 : Le virus est décelable dans le sang et le système lymphatique en est désormais gorgé.
Phase 4 : Les ganglions lymphatiques sont pratiquement détruits. On entre dans la phase de déclaration de la maladie.
Phase 5 : Les lymphocytes T4 sont en chute libre.
Phase 6 : Premières atteintes cutanées. Généralement, le sarcome de Kaposi.
Phase 7 : Les antiviraux deviennent inopérants. Premières maladies opportunistes graves.
Phase 8 : Démence passagère possible. Le sujet contaminé perd lentement ses capacités musculaires.
Phase 9 : Le contaminé ne peut plus se déplacer. Perte de poids prononcée et définitive. Douleurs musculaires et articulaires intenses.
Phase 10 , ou terminale : la mort, après une agonie plus ou moins longue et plus ou moins douloureuse.
Phase 10...


Miné par cette dernière pensée, Charles ne réagit pas quand son téléphone commença à sonner. Il ne s’en avisa qu’ à la quatrième sonnerie. Son récepteur étant pourtant placé à portée de main, il décida d’ignorer l’appel.
Il ne bougea pas quand son interlocuteur commença à parler. En fait, concentré sur son destin fatal, il ne réagit que trop tard, une fois que la voix de Thomas se soit faite remplacée par la tonalité de coupure.
Son abattement disparut alors totalement, remplacé par une lourde inquiétude. Il n’avait écouté que d’une oreille lointaine ce que Thomas lui avait dit. Il déclencha la lecture du message et toute volonté d’apitoiement sur lui-même disparut à la lecture du message...


“ C’est moi. La maison brûle. On se retrouve à l’appartement.”


Pour une raison tout à fait différente, le monde s’écroula sur Charles.
Le feu à la maison...
Le signal...
Le péril total sur lui et les autres... Tous les autres...


“Seigneur, pas ça ! Pas maintenant !”


Charles, quelque peu incrédule, se leva alors. Il resta quelques secondes immobile, ne sachant que faire. Il n’avait pas répondu et maintenant, conformément à la procédure, Thomas ne rappellerait pas. Que faire alors ? Ou le retrouver ? Qui avertir ? Ces interrogations posées, les réponses virent peu à peu, sorties des brumes de l’inconscient dans lequel elles étaient stockées. Quand tout avait commencé, un grand nombre de plans avaient été élaborés au cas où le besoin s’en serait fait sentir.
Que faire ?
Suivre la procédure d’urgence, et ensuite aviser.
Où le retrouver ?
Retrouver Thomas en un lieu déterminé. Ce lieu différait selon plusieurs critères. Mais comme c’est Charles qui avait été contacté, et non Catherine ou bien encore Wolfgang, c’ était donc dans un des lieux définis par ce dernier qu’il fallait retrouver Thomas.
Qui avertir ?
La réponse à cette question n’était pas immédiate. Il fallait voir d’abord pourquoi Thomas était obligé de fuir avant de prendre la responsabilité de contacter les autres.
Où le retrouver ?
La nervosité de Charles, due à son stress de se savoir désormais mourant, avait occulté la réponse pourtant évidente. Il se mordit les lèvres en se souvenant de la réponse, tant la solution était bête comme chou... Bien entendu, qu’il allait retourner là-bas... Quand ? Quand il le pourrait. Cela prendrait deux heures comme trois semaines... Mais l’essentiel, c’était que Charles se trouve sur place afin de lui venir en aide. Empoignant un sac à dos, il entreprit de remplir ce dernier de quelques vêtements. Il remplirait également un sac de provisions afin de tenir quelques jours, le temps d’avis.
Les deux sacs pleins, il passa des vêtements civils, prit ses clés et il quitta l’appartement. Il se dirigea d’un pas assuré mais pas trop rapide (inutile d’attirer l’attention des gardes de l’entrée de la base) vers la porte principale. Étant en civil, les gardes, réservant le salut militaire au personnel en uniforme, se contentèrent d’un salut de la tête après avoir vérifié son badge d’accès. Ils ne posèrent aucune question, pensant sans nul doute que le capitaine Beaulieu partait tardivement en vacances. Charles gagna le parking proche et il monta dans sa voiture, qu’il démarra sans aucune difficulté. Charles emprunta alors l’unique route (qui desservait également le petit aéroport de la ville) et au feu, il obliqua à gauche, gagnant sa destination inconnue. Un dernier coup d’oeil dans son rétroviseur afin de s’assurer que nul ne le suivait, même de loin, et il accéléra enfin, quittant l’espace urbain pour les plates campagnes qui ceignaient la ville.
Deux cent kilomètres plus au sud, pénétrant dans le van garé à deux cent mètres de la maison de Thomas, le second Charles jeta à peine un œil sur le garde chargé de suivre le traceur sur un écran fixe. Le signal provenait maintenant de l’autoroute du Soleil, mais il était évident que Thomas était parti dans une autre direction...


“ Éteignez cela, cela ne sert à rien...
- Oui général...
- Repassez-moi le trajet complet du traqueur, depuis l’origine jusqu’au périphérique...
- Tout de suite général...”


Le soldat exécuta une rapide danse digitale sur son clavier et une ligne rouge se superposa à une carte très précise des Monts d’Or.


“ Repassez-moi le tracé minute par minute...
- Tout de suite...”


L’écran se figea, et revint à la configuration de départ. Cette fois, une ligne se dessina lentement sur la carte.
La maison... la course dans les rues étroites... Le passage dans le jardin... Puis une rapide descente vers la route de Saint Cyr... Le tracé obliqua alors vers Lyon, et il se figea quelques secondes à proximité d’un pont de chemin de fer avant de repartir, cette fois vers le périphérique.


“ Ici... Affichez moi un agrandissement de la zone du pont...”


Le factionnaire s’exécuta. Une seconde danse sur le clavier et la carte changea d’échelle. Un système de pictogrammes longeait les voies de circulation afin d’indiquer au spectateur les infrastructures existantes sans pour autant surcharger l’écran de détails inutiles. Le général d’ Aymont chercha sur l’écran ce qui avait bien pu intéresser Thomas pour stopper une bonne minute et demie dans cette zone. Puis il trouva. Trois dessins de combiné prenaient place à un angle de la route avant que celle-ci ne franchisse le pont. Une rareté en ces temps de téléphonie portative... Trois cabines publiques. En état de marche.


“ Soldat, reconnectez-vous aux serveurs Telecoms... Je veux savoir si ces cabines ont été utilisées et si oui, je veux les numéros composés et les personnes à qui elles correspondent.
- On y va... Cela va prendre une minute ou deux...”


Le soldat entra les codes requis et il laissa les ordinateurs rechercher les renseignements demandés. Quelques instants avant d’avoir la réponse, d’ Aymont s’avisa de la présence quelque peu inopportune d’une des rares personnes en qui il n’avait que peu confiance dans les rangs étroits et troubles du Renseignement.


“ Vous avez eu une intuition ?
- On peut dire que oui, monsieur Sully.
- Me ferez-vous partager vos idées ?
- Rien ne vous en dissuadera, alors... Je crois que finalement Thomas a bien contacté quelqu’un ce soir... Il a été dans une première cabine, mais il ne l’a pas utilisée... Je me suis demandé pourquoi... Je me suis alors dit qu’il voulait nous convaincre que sa fuite serait aléatoire... Mais il en a bien utilisé une, plus bas dans la vallée...
- A moins qu’il n’ai utilisé un portable depuis une cabine, histoire de vous tromper...
- Il n’a pas pu le faire. A la minute où il est arrivé devant chez lui, nous avons coupé les relais dans un rayon de cinq kilomètres durant toute la durée de l’opération. Ils remarchent actuellement, mais il n’a pas pu utiliser de portable à ce moment. Je ne sais pas s’il s’en est rendu compte, mais peu importe ! Alors ?
- Une des cabines a bien enregistré un appel, général. Un appel de vingt secondes environs. Nous recherchons le propriétaire du numéro. Je peux déjà vous dire que l’appel a abouti dans la zone nord-est du pays. Ah voilà !
- Alors ?
- Rien...
- Quoi ?
- Enfin... Le numéro composé a abouti dans une base aérienne... la base 102 de Dijon-Longvic. Impossible d’être plus précis, mes codes ne nous permettent pas de récolter des informations plus détaillées.
- Laissez-moi faire...”


Le soldat, obéissant, laissa sa place au général qui entra sur le clavier une série de chiffres. Instinctivement, le soldat et Wolfgang avaient détourné les yeux afin de ne pas voir les codes entrés. Seul le général avait autorité pour connaître ces codes précis, et le soldat le savait. Wolfgang, lui, connaissait les codes entrés, mais il devait donner le change, étant donné que le chef des Services Secrets n’était pas censé connaitre des codes militaires hautement sensibles.
L’écran afficha alors une liste détaillée de numéros, ainsi que leurs propriétaires. Une ligne en particulier était surlignée en jaune. Le général ordonna alors...


“ Soldat, prenez tous les renseignements possibles sur le capitaine Beaulieu, du Second Escadron. Je veux tout savoir sur lui, ainsi que sur sa famille. Absolument tout... Qu’en pensez-vous, Wolfgang ?
- Qu’il va falloir prévoir une purge des éléments militaires douteux, général.
- Vous comprenez vite. Très vite.
- C’est mon métier, général.
- Je sais.”
Tout en quittant le van, le général acheva en pensée son dialogue.
“ Et je ne sais pas pourquoi, mais c’est pour cela que je ne vous aime pas...”