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Au lieu des deux heures et quelques, Thomas avait,
suite aux deux changements de véhicules effectués, mis près
de six heures pour rallier sa destination. Il avait abandonné sur une
petite route très peu fréquentée la dernière voiture
volée et il avait poursuivi sa route à pied. Ayant quitté
l’autoroute à Beaune, il s’était engagé sur
les routes sinueuses qui longeaient les vignobles qui faisaient la fierté
de la région. Une fois les derniers ceps laissés derrière
lui, il avait coupé le moteur et poursuivi son chemin à pied,
le corps bien emmitouflé dans son blouson en cuir qui le protégeait
au maximum du froid ambiant. Sans penser à rien d’autre que de
rallier sa destination, il avait couvert les dix derniers kilomètres
sans rencontrer âme qui vive. Cela ne l’étonnait guère
en fait. La région dans laquelle il se trouvait était très
peu peuplée, et les rares habitants ne se risquaient que peu à
l’extérieur durant la nuit. Au fur et à mesure de sa progression,
la pente que suivait la route s’amenuisait pendant que, comme pour illustrer
encore plus la situation dans laquelle il se trouvait, le ciel s’éclaircissait
par l’est. L’absence de nuages durant la nuit lui avait permis de
s’orienter correctement, à défaut de carte, de boussole
et de panneaux indicateurs fluorescents. Et enfin, alors qu’une cloche
lointaine sonnait les huit heures du matin, il arriva au but.
Devant lui, la route étroite continuait d’étendre sa balafre
grise au travers des champs blancs de givre. A sa gauche, un chemin de terre
l’invitait à suivre sa voie. Il s’y engagea. A deux cent
mètres de la route, une ancienne ferme, aux murs non entretenus depuis
des décennies tranchait avec la ligne verte de la foret qui venait taquiner
les champs alentours. Les volets étaient fermés, et aucun nuage
de fumée ne se dégageait de la cheminée. La cour n’était
plus balayée depuis longtemps, mais un œil averti aurait remarqué
des traînées fraîches, creusées dans la terre molle
par une voiture cachée dans la grange à la droite du bâtiment
principal.
Le silence était presque total. Seul le vent ( du nord, bien froid...)
faisait sentir sa présence. Thomas ne dit pas un mot, il n’appela
personne et il se dirigea résolument vers l’entrée principale.
La vieille porte en bois plein ne résista pas quand Thomas la poussa.
L’intérieur de la ferme était bien éclairé.
Peu poussiéreuse, la grande salle dans laquelle on parvenait immédiatement
était confortablement meublée, et surtout, bien chauffée.
Thomas referma la porte. Il regarda la salle plus attentivement tout en enlevant
son blouson gelé. Rien à signaler. Thomas garda le silence quand
il se dirigea vers la grande table de bois sur laquelle se trouvaient un grand
thermos, deux bols vides et du pain de mie. Thomas ouvrit la bouteille et le
café chaud délivra son arôme. Il en versa une grande rasade
qu’il avala, noir et amer. La chaleur se répandit enfin dans son
œsophage et acheva de chasser le froid enduré jusque là.
Thomas reposa le bol et à cet instant, Charles, qui venait de la chambre
située à l’arrière du corps de ferme, entra dans
la salle.
Aucun des deux hommes n’étaient surpris de voir l’autre à
cette place. La procédure était jusque là respectée.
Charles posa son poignard discrètement sur une petite table, aucun danger
potentiel n’étant visible. Il s’approcha de Thomas et, après
s’être fait une grande accolade, il demanda enfin...
“ Dis-moi que ce n’est pas arrivé... Par pitié, dis-le
moi...
- Je donnerais n’importe quoi pour pouvoir le dire, Charles. Mais ils
ont attaqué.
- On ne peut pas trouver pire moment... Qu’ont ils trouvé ?
- Je n’en sais rien. Je n’ai même pas pu rentrer dans la maison,
ils m’attendaient au dehors. Au mieux, ils n’auront que les disques.
Au pire, ils auront tout. Ils comprendront tout...
- Je ne veux même pas y penser... Tu es certain de les avoir semés
?
- Oh oui ! Ils ont voulu me faire le coup du fusil traceur, mais je m’en
suis débarrassé bien avant de venir ici ! Et toi de ton coté
? J’ai eu ton répondeur, tu étais ou ?
- Juste à coté en fait, je n’avais pas envie de répondre...
Mais bon le principal est que tu sois là ! Mais maintenant, il faut voir
pour la suite !
- Laisse moi le temps de me réchauffer un peu plus et on verra cela à
tête reposée...
- Tu as pris quoi avec toi ?
- Pas grand chose... J’ai du liquide, deux lames, du plastic dans mon
blouson avec un détonateur, une Borne Blanche à mon poignet et
c’est tout...
- Même pas une arme à feu ?
- Charles, je te rappelles que je suis censé être un chef de petite
entreprise, pas un caïd du Milieu...
- Je sais, mais bon...
- Et ici, qu’y a t-il ?
- A peu près tout. Des armes de tous calibres, avec leurs munitions,
enterrés dans la grange. Deux portables avec positionneurs satellites,
une Borne Blanche de grande portée, un masqueur avec suffisamment de
latex pour cacher une armée. Oh et aussi trois ou quatre lots de poignards.
Et la ferme est minée aussi. Le détonateur est caché dans
l’âtre, en haut à gauche. Un bouton et après, tu as
trois minutes pour partir ou te mettre bien avec ton Dieu...
- Une connexion Internet ?
- Aussi, par Wifi, l’antenne est cachée dans le grenier.
- On va monter alors, ce qu’il me faut en tout premier lieu, ce sont des
informations. On élaborera un plan d’ action après.
- Tu comptes faire quoi ?
- Sauver les meubles. Renverser la situation. Montrer à Laudec qu’il
a commis une erreur mortelle en s’attaquant à moi. Je ne sais pas
pour toi, mais moi dix bornes à marcher dans ce froid, ça m’a
donner des envies de tuer...”
Thomas, qui se dirigeait vers l’escalier, ne porta pas un regard sur Charles,
qui ne répondit rien.
“ Vous êtes toujours avec nous ?”
Le général d’ Aymont, qui se tenait debout, a coté
d’ Anne, faisait preuve d’une grande douceur en s’adressant
à cette dernière.
Assise, Anne ne répondit rien. Elle était à peine consciente
que l’on venait de s’adresser à elle. Sur la table devant
elle, se trouvaient un fouillis de documents divers. Des rapports, des photos.
Des disques aussi, en attente de lecture.
Anne ne détachait pas son regard de la grande photo qui se trouvait juste
sous son regard. Elle représentait, de pied, le portait d’un homme
qui sortait d’un immeuble. Aucun élément du document ne
lui était inconnu. Il s’agissait de Thomas, qui sortait de l’immeuble
dans lequel il avait installé ses bureaux. Une autre photo, maintenant
dissimulée par cette dernière, était en revanche beaucoup
moins neutre. Thomas se tenait debout dans une pièce entièrement
capitonnée de velours. Il regardait, les mains entravées, sans
émotion aucune, une large tache brune sur le sol, ultime vestige de sa
victime, aux dires du général. De sa première victime en
fait.
“ Vous êtes toujours avec nous ?
- Ah euh... Excusez-moi mon général... Oui je vous écoute.
- J’imagine comme tout cela doit être pénible...
- Je... Je ne peux pas y croire... Cela doit être une erreur...
- Malheureusement non. Tout ce que vous voyez sur cette table est rigoureusement
authentique.
- Je... Comment cela a t-il pu arriver...
- Je peux vous comprendre. Vous avez placé votre confiance envers un
homme qui ne la mérite pas. Et qui plus est, nous avons de sérieuses
raisons de croire que votre frère est un complice actif de cet individu.”
La mention de Charles attisa le sentiment de révolte d’Anne.
“ C’est impossible ! Impossible ! Charles ne ferait jamais une chose
pareille ! C’est un soldat tout ce qu’il y a de plus dévoué
à son pays !
- Je vous crois, lieutenant. Mais les faits sont là. Un dangereux mercenaire
en fuite l’a contacté directement, sans erreur. Et dans les heures
qui ont suivi l’appel, votre frère disparaît sans laisser
de trace.
- Il... Il a pu l’enlever...
- Il nous faudrait savoir pourquoi, afin de rendre cette hypothèse plausible...
Mais tout porte à croire en la complicité de votre frère
dans des affaires de terrorisme. Et si vous voulez l’aider, vous pouvez
le faire. Dites nous simplement ou il est... pardon, ou il serait allé
selon vous.
- Je n’en ai pas la moindre idée... Et puis mon frère n’est
pas comme ça ! Jamais il n’aiderait un terroriste. Si tant est
que Thomas soit vraiment un criminel !
- Il l’est, je peux vous l’assurer...
- Je... Je ne peux pas y croire...
- Vous ne connaissiez qu’une petite facette de cet individu. Personne,
ici, ne vous en blâmera. Vous avez été piégée,
c’est tout. Cela peut arriver à n’importe qui. Même
à moi...
- Thomas... Vous vous trompez, j’en suis certaine... Il m’a protégée
l’an dernier... Il a fait front quand on a voulu m’abattre...
- C’est dans le rapport oui, nous le savons. Il a fait face à un
tueur à moto. Il l’a mis en joue avec une arme qui est pratiquement
impossible à posséder légalement pour un simple citoyen
dans ce pays... Mais savez-vous qui avait envoyé le tueur ?
- Je... L’enquête a démontré l’implication de
personnalités de l’ambassade du Pakistan...
- Pour les têtes pensantes, oui... Mais les exécutants étaient
tous français dans cette affaire. Il aurait très bien pu commander
cette attaque afin d’avoir le beau rôle pour endormir votre méfiance...
- Je... Je ne peux pas y croire...
- Est-ce si inconcevable que cela ? N’est-il pas plus étrange qu’il
ait obtenu autant d’informations sur ce réseau de trafiquants de
drogue en un rien de temps alors que les services de police et de gendarmerie
piétinaient depuis des semaines ?
- ...
- Je comprends vos réactions, lieutenant. Vous avez placé votre
amitié en cet homme. Et votre amour envers votre frère qui reste
votre seule famille en ce monde. Malheureusement, votre amitié a été
bafouée. Votre frère semble avoir trahi aussi votre amour. Il
ne vous reste plus que votre loyauté. Mais à qui va votre loyauté
?
- Je...Je suis lieutenant de gendarmerie, mon général. Ma loyauté
est acquise à mon pays, tout comme vous l’avez fait.
- Je n’en doute pas une seconde. Je suis même prêt à
accorder à votre frère le bénéfice du doute. Mais
pour cela, il nous faut plus de renseignements sur sa localisation possible.
Plus longtemps il sera en la compagnie de Quentin, plus il sera en danger.
- Je sais... Mais général, je n’ai pas la moindre idée
de l’endroit où il a pu aller. Je cherche, mais je ne me souviens
de rien de marquant...
- Prenez votre temps, mais faites vite !
- La seule chose de notable, c’est qu’il a souvent besoin d’aller
à la pharmacie.
- Il suit un traitement particulier ?
- Mon frère est séropositif. Il est sous trithérapie, et
je crois savoir qu’il va à la pharmacie toutes les semaines pratiquement.
Comme il a une mutuelle qui couvre les frais, son passage est automatiquement
enregistré à chaque fois.
- Vous connaissez ses jours de passage ?
- Non, cela varie toutes les semaines, mais si vous contactez la base, il vous
donneront ses codes identifiants. A son prochain passage, vous saurez dans quelle
zone il peut se trouver.
- C’est un bon début... Il est gravement malade ?
- Sa maladie est contenue pour le moment. Il a un traitement expérimental
qui marche très bien sur lui.
- Il est quand même étonnant que l’armée ne l’ai
pas réformé...
- Ce n’est pas faute d’avoir essayé... Mon frère s’est
battu de toutes ses forces pour rester soldat, et il y est parvenu. Il a perdu
le droit de voler mais il a sauvé l’essentiel.
- Son contrat avec l’armée ?
- Sa dignité.”
Aucun bruit particulier n’était venu
aux oreilles de Thomas. Pourtant, il releva la tête de l’ordinateur
sur lequel il travaillait. Thomas tourna légèrement la tête.
Son nez aspira par acoups de petites quantités d’air afin d’être
sûr de ce qu’il venait de repérer.
Sa certitude acquise, son regard se porta sur Beaulieu, qui s’affairait
à la table située à sa droite dans le grenier qui abritait
les systèmes de communication.
“ Charles, c’est toi qui a fait une lachure pareille ???
- Désolé...
- C’est immonde... Même avec la fenêtre ouverte...
- Je ferai attention la prochaine fois... Tu avances ?
- Pas du tout. J’ai beau surfer, je n’obtient aucune réponse
valable...
- Ils n’ont pas sécurisé leur réseau ?
- Tant que Claire travaillera pour moi, leur sécurité sera toujours
insuffisante... Mais je ne trouve rien !
- Cela ne veut dire qu’une seule chose...
- Oh oui... Pas d ‘information. Nulle part. C’est donc une Op-sé
très bien montée... Je n’ai même pas pu savoir qui
était à la tête de l’équipe de terrain...
- Je te parie à dix contre un que notre ami d’Aymont en fait partie...
- Ce cher patron... Il faut toujours qu’il vienne nous pourrir une situation
bien merdique... Mais sans preuve, je ne peux pas agir directement...
- Au moins, on est sûrs d’une chose...
- Oui. Que la prochaine fois, je ne mettrai pas de balle à blanc quand
j’aurai Laudec dans ma ligne de mire.
- Tu vas le tuer ?
- Le moyen de faire autrement ? Le fait de posséder de quoi détruire
les régimes politiques de toute l’europe occidentale ne suffit
plus à faire peur. Et encore, je te parle de l’hypothèse
peu probable où ils n’auront pas trouvé les disques...
- C’est dommage, il n’était pas mauvais bougre.
- Mal conseillé, un ange peut faire de ta vie un enfer. Laudec a choisi
sa voie. Et président ou pas, il s’est condamné à
mort. Je ne peux plus l’épargner sans mettre les autres en danger.
- Tu n’es peut-être pas obligé...
- Je ne suis guère optimiste, Charles. Je peux juste te promettre de
réfléchir encore à la question mais à moins d’un
miracle, je devrai sacrifier Laudec. Au fait, il y a de quoi manger ici ?
- Oui, le frigo est plein tu peux te servir... Mais je peux te demander quelque
chose ?
- Cela dépend...
- Je suis fasciné par toi... Enfin, par ta capacité à passer
d’un état d’esprit à un autre en une phrase...
- Comment cela ?
- Tu ne t’es pas entendu ? Tu parles de tuer quelqu’un et la seconde
qui suit, tu demandes s’il y a du saucisson...
- C’est si étrange que cela ?
- Je suis un soldat, tuer est mon métier. Mais moi quand cela m’est
arrivé de le faire, je n’ai pas pu manger quoi que ce soit pendant
une journée entière...
- Je vois ce que tu veux dire... Attends, je lance une dernière recherche
et je suis à toi... Voilà... On parlait de quoi ?
- Rien, laisse tomber...
- Tu crois que je suis fou ?
- Non non, on en parlera plus tard...
- Non, maintenant !”
Thomas haussait maintenant le ton. Charles se rendit compte un peu tard qu’il
avait mis le doigt sur une question sensible. Connaissant son ami, il savait
que la meilleure façon de désamorcer la crise, c’était
de la laisser éclater...
“ Thomas... Je ne crois pas que tu sois fou, mais tu avoueras que ta manière
de penser peut en choquer plus d’un...
- Donc je suis fou...
- Je n’ai pas dit cela...
- Ma manière de penser peut en choquer plus d’un ! Tu viens de
le dire !
- Pas dans ce sens... Enfin pas exactement...
- Je suis fou, donc...
- Je ne voulais pas dire cela !
- Ah non ? Pourtant tu l’as fait !
- Pénible ! Chiant ! Pinailleur ! Précis ! Obstiné ! Têtu
! Impitoyable ! Cruel ! Borné parfois !
- Ce sont mes qualités ?
- En partie... Tu es aussi loyal. Courageux. Original. Imprévisible.
Inventif. Imaginatif. Original. Tu dois comprendre qu’il est très
rare de trouver toutes ces particularités chez une seule et même
personne.
- Je n’en connaît pas d’autre je dois dire. A part Claire...
- Mais elle ne veut plus avoir de sang sur les mains... Toi par contre, tu ne
rechignes pas à tuer. C’est une qualité dans notre milieu,
mais c’est aussi un piège dangereux...
- Je sais...
- Je veux tant être certain que tu ne me racontes pas cela pour me faire
plaisir... En faisant ce métier, on court tous le risque de perdre le
contrôle. Et de tueur, tu deviens un assassin. Et quand tu le deviens,
personne ne peut plus te sauver, et c’est la fin pour toi...
- J’en suis conscient, Charles...
- Ce que tu m’as dit il y a peu m’incite à penser le contraire...
- Je n’ai fait qu’énoncer une vérité...
- Je te crois, Thomas... Mais tu l’as fait de façon si désinvolte...
- Il y aurait donc une bonne manière de le faire ?
- Pas exactement... Il y a en fait une manière de ne pas le faire. Le
reste importe peu. Et tu es en train de transgresser cet interdit.
- J’ai l’habitude de le faire...
- Et bien tu dois te forcer à ne plus le faire ! Écoute Thomas,
je suis ton aîné. J’ai sept ans de plus que toi, j’ai
plus d’expérience que toi et cette différence fait que normalement,
j’aurais dû être à ta place si je n’avais pas
chopé cette saloperie qui me tue. Tu dois le savoir non ?
- Bien entendu... Tu es meilleur que moi dans bien des domaines. Il aurait été
normal que tu sois désigné pour jouer le rôle que j’ai
aujourd’hui...
- Heureux que tu sois d’accord...
- Mais si j’ai cette place, c’est que j’en suis capable, non
?
- As-tu oublié mes mises en garde de l’époque ? Quand on
t’a fait partir, je t’ai fait une recommandation très précise.
Est-ce que tu t’en souviens ?”
Thomas resta coi. Il avait vécu tellement de choses ces dernières
années qu’il n’avait plus pensé aux journées
ou tout avait commencé... Il cherchait dans son esprit mais son amnésie
se prolongeant, la honte aidant, il avait de plus en plus de mal à soutenir
le regard de Charles.
“ Je t’avais dit : Sois fort. Sois toi. Sois plein de pitié
et de miséricorde.
- Et tu as fini par : “Et sauve-les. Par pitié sauve-les tous.
Quoi qu’il t’en coûte.”
- Si tu savais comme je regrette cette dernière phrase...
- Pourquoi cela ?
- Parce que je veux que tu t’en sortes, Thomas. Comme tu es parti, tu
les sauveras sûrement, mais ce sera au prix de ta vie. Et je te le dis
aujourd’hui bien fort pour bien que tu le comprennes. Fais en sorte de
survivre aussi.
- Je...
- J’ai confiance en toi, Thomas. Je sais que tu sauras te reprendre. Je
l’espère en tout cas. Tes récents combats t’ont fait
oublier la pitié et la miséricorde. C’est humain, et je
ne t’en blâme pas. Mais je te le demande, Thomas, change. N’oublie
pas pourquoi tu fais tout cela. Ni pour qui.
- Je ferai attention, c’est promis, Charles.
- Alors on peut redescendre manger un morceau...
- Oh oui ! J’ai trop faim pour continuer... Tu as besoin d’aide
pour la cuisine ? la vaisselle ? Tes pilules ?
- Rien de tout cela merci... Les repas sont déjà préparés
et la vaisselle est propre.
- Je peux te préparer tes médocs, si cela t’avance...
- Merci mais c’est inutile.
- Suis-je idiot... Ils sont déjà préparés...”
Charles, qui avait commencé à descendre, marqua un temps d’arrêt.
Il ne dit rien, mais son silence fut plus qu’éloquent et Thomas,
qui le suivait, devint inquiet. Charles reprit la descente et, arrivé
dans la grande salle, il se décida enfin à tout dire.
“ Autant en finir avec cela... Je ne prends plus rien.
- Quoi ?
- C’est inutile. C’est la fin pour moi, Thomas.
- Qu’est-ce que tu racontes ? Il n’y pas longtemps encore tu...
- Hier c’était hier, Thomas. Depuis j’ai eu de nombreuses
crampes d’estomac. J’ai même commencé à avoir
du sang dans ma merde. J’ai été faire des analyses et c’est
sans appel.
- Charles...
- Je t’avais parlé de mon nouveau traitement. Pour ne pas t’inquiéter
plus que tu ne l’es déjà, je ne t’ai pas dit qu’en
réalité, c’était un protocole d’expérimentation
médicale. Un nouveau traitement que l’on surnomme déjà
“roulette russe” dans le milieu... Tu dois deviner pourquoi...
- Sois il agit, soit il n’est...
- Soit il agit et il prolonge la vie, soit il vous tue. Cela dépends
des individus et c’est pour affiner les doses que les laboratoires ont
décidé de se livrer à l’expérimentation humaine.
J’ai accepté car de toute façon, mon ancien traitement n’était
plus efficace. Dans un premier temps cela allait et puis...
- Oh Charles...
- Anne ne sait rien encore. Je pense que je peux compter sur ton silence...
- Pourquoi ? Elle a le droit...
- ... De se mêler de ce qui la regarde ! J’aime beaucoup ma sœur.
Et je n’ai pas envie de lui imposer une agonie, même rapide. Elle
le saura le jour où je mourrai. Pas avant.
- Ils t’ont donné combien de temps ?
- Le SIDA m’aurait tué dans à peu près trois ans.
Mais il ne me reste plus que quelques semaines maintenant que mon foie est bousillé.
Alors pourquoi continuer à me ruiner la santé avec des médocs
?
- Il n’y a vraiment plus rien à faire ?
- Non. Je te l’ai dit Thomas, c’est la fin pour moi. Tout ce que
j’espère, c’est vivre assez pour te voir revenir dans le
droit chemin. Mais assez parlé de cela. On a encore beaucoup de travail...
On mange et on remonte !”