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Elle ne pouvait pas rester assise. Pas avec toute la nervosité qui la parcourait. Pour ne pas améliorer les choses, Anne avait pris cafés sur cafés depuis des heures et elle ne ressentait plus du tout le sommeil qui avait été le sien quatre heures auparavant.
Trop de questions lui traversaient l’esprit. Traversaient, c’ était le terme adéquat. A peine avait-elle posé une question que déjà une autre venait, laissant la question précédente sans réponse. Et les questions se succédaient à un rythme effréné. En se concentrant plus, Anne se serait aperçue que des questions revenaient souvent mais elle était trop nerveuse pour cela. Et debout, elle faisait les cent pas dans le bureau du capitaine qui lui avait été réservé pour... Eh bien réfléchir le plus calmement à la situation. Le Général d’Aymont était convaincu qu’Anne avait une information lui permettant de localiser Charles. Et par voie de conséquence, Thomas.
Mais elle était trop nerveuse. Elle avait beau se creuser la tête, elle ne pouvait pas savoir où Charles avait bien pu aller. Ni même Thomas d’ailleurs.
Thomas...
Anne ne savait pas quoi penser de cet homme dont elle avait été un peu amoureuse... Elle le connaissait bien, pourtant... Mais on croit toujours connaître les gens...
Assez ironique, un petit sourire se dessina sur son visage. La situation lui avait remis en mémoire plusieurs affaires où justement, le suspect arrêté était “au dessus de tout soupçons... Vous pensez bien, madame, je le connais depuis dix ans. Pas un mot plus haut que l’autre. Un monsieur très gentil, et très gentil avec les petits enfants.”
Tellement passe-partout que le voisinage et la famille se demandait encore comment on pouvait penser que le monsieur en question avait, au choix, pillé la caisse de l’entreprise, abattu et dépecé sa femme, sa sœur, sa mère ou sa fille, violé sa fille, sa sœur, sa mère, sa femme. Au choix...


“ C’est complètement incroyable... Je suis tombée dans le même piège que tous ces gens qui ont côtoyé un monstre pendant des années sans s’en apercevoir... Il est vrai que l’on voit plus facilement les défauts des autres que les siens propres... “


Il y avait une constante pourtant dans ses pérégrinations intérieures. La culpabilité de Thomas.
Les éléments étaient accablants. Photos... Rapports, transcriptions de conversations... Anne connaissait suffisamment son métier pour savoir qu’avec toutes les charges retenues contre lui, Thomas était bon pour la prison à vie.
Et cette pensée la ramenait à elle-même, et à son aveuglement...
Il y avait eu pourtant ce soir où Thomas l’avait sauvée... Sauvée, vraiment ? D’ Aymont y avait fait allusion, mais Thomas aurait pu monter cette agression, et se donner le beau rôle.
Non, ce n’est pas possible...
Un petite voix, faible, ténue, jouait le rôle de contre-enquête.
S’il avait vraiment voulu... Il n’aurait pas monté un plan pareil... Il a sorti son arme... Une arme pratiquement interdite... Il ne l’aurait jamais fait devant moi... Avec une autre, je ne dis pas. Mais pas avec moi...
Mais la voix était trop faible, trop à court d’arguments pour rester bien longtemps vaillante. Le souvenir de tous les autres éléments l’occulta totalement. Et Anne sentit son embarras grandir petit à petit...
Se faire avoir comme cela... Il y a de quoi douter de ses capacités de gardien de l’ordre public...
Et Charles...
Que vient-il faire dans cette galère ?
Anne ne savait pas précisément comment Charles et Thomas s’étaient connus. Elle ne s’était jamais posé la question (bravo ! pour une enquêtrice !). Tout ce qu’elle savait, c’est que Charles le lui avait présenté un soir comme étant un ami. Connaissant les goûts de son frère, elle avait mentalement corrigé “ami” en “amant”. A tort semble t-il d’ailleurs, car jamais elle n’eut finalement l’impression que les deux hommes avaient eu une aventure ensembles.
Mais elle ne passait pas ses nuits entre les draps de son frère à surveiller qui y entre...
Et à y penser de plus près...
Mais cela était sans importance. Seuls comptaient les faits. Et Charles avait disparu. Enlevé ? Possible. Complice ?

Possible mais...
Anne se résigna. Ce “mais” était venu parce qu’elle était sa sœur. Mais elle ne devait plus l’être pendant quelques heures. Elle se concentra sur son sens de la déduction. A contre-coeur, car son sens le désignait comme étant complice.
D’abord, elle connaissait son frère, mais elle pensait aussi connaître Thomas. Comme ce dernier s’est révélé être un dangereux criminel, alors tout est possible...
En deux, dans une affaire criminelle, les coïncidences, cela n’existe pas. Charles a quitté son appartement après avoir reçu un court coup de fil de Thomas. Ce point était accablant. Personne ne pouvait en douter.
Et enfin... Charles était malade. De façon incurable. Et Anne avait suffisamment de métier pour savoir que les hommes dans son cas pouvaient (pas de façon systématique, bien entendu...) se révéler être comme étant très dangereux. Elle repensa à une affaire en particulier, où un homme en phase terminale d’un cancer du poumon avait tué toute sa famille en les empoisonnant, afin d’être sûr que les survivants ne se partageât pas l’héritage. Il avait d’ailleurs réussi. Il était mort deux ans avant l’ouverture de son procès. Impuni.
Tournant toujours comme une lionne en cage, Anne réfléchissait. Elle avait deux bonnes raisons de retrouver Charles. Son coté sœur voulait le sauver, son coté gendarme voulait l’arrêter.
Comme elle se le dit, cela faisait tout de même deux bonnes raison de deviner où Charles avait-il bien pu partir se cacher...
Mais son esprit butait sur cette réponse. Rien ne venait. Elle se forçait à se rappeler ses conversations, ses lectures, tout ce que Charles avait bien pu dire les semaines et les mois auparavant...
Mais rien, pas un indice. Rien.


Anne cessa alors de ruminer et elle s’immobilisa devant l’immense carte d’état-major de la région qui ornait un mur entier du bureau.
Pour trouver, il fallait un point de départ. Mais ici il y en avait deux. Thomas venait de la région Lyonnaise. Il n’y était plus. Charles, de la région Dijonnaise. Il n’y était plus non plus. S’ils sont au même endroit, il faut trouver cet endroit. Con, mais logique. A mi-chemin entre les deux régions ? Peut-être. Possible. Ce ne sont pas les voies de communication qui manquent entre les deux villes.
Mais trop logique aussi. Ils ont très bien pu aussi se donner rendez-vous à l’autre bout du pays. Ou même plus loin encore...
Anne se secoua la tête. Elle était trop énervée pour réfléchir correctement et elle tenta de se calmer. Elle suivit sur la carte une route au hasard, le parcours sinueux du dessin lui procurant un apaisement certain. Les petites taches signalaient des agglomérations plus ou moins étendues et importantes. Elle se surprit à lire les noms parfois folkloriques et elle stoppa son regard sur un point précis de la carte.
Elle avait lu un nom qui lui revenait désormais en mémoire. Elle fixa la carte plus intensément encore, et le détail de mémoire se précisa encore un peu plus.
Elle commença à sourire alors. Le hasard faisait bien les choses... Elle n’était certaine de rien, mais... Intérieurement elle sentit que même si ce n’était pas la bonne réponse, elle n’en était pas loin...
Anne se releva alors, et elle sortit en courant rejoindre le bureau du général. Et plus elle s’avançait, plus elle était certaine de ce qu’elle avançait.
Elle savait. Elle l’avait toujours su, même si elle ne le savait pas encore...