LE SERMENT
Janvier 04
La voiture, après un long parcours, s’arrêta le long du mur de vieilles briques en partie recouvertes de lière. Le conducteur n’en voyait cependant que les minces filaments dénudés car en ce mois de janvier, il était bien trop tôt pour voir le mur verdir à nouveau. Ni l’ensoleillement (inexistant ce jour) ni la température (à peine supérieure à zéro) ne permettaient aux feuilles d’être présentes.
L’homme ouvrit la portière de son véhicule après avoir coupé le moteur. Il passa une jambe et la posa au sol. Il resta quelques secondes dans cette position, permettant au sang d’irriguer à nouveau correctement le membre endolori par les trois heures de route. Une fois la jambe revenue à la vie, l’homme se leva et quitta la voiture dont il referma la portière à clé.
Autour de lui, aucun bruit, autre que celui de la lointaine circulation de la relativement proche nationale ne se fit entendre. Le secteur dans lequel il se trouvait était relativement isolé. Face à lui, il pouvait voir quelques pavillons isolés. Les cotés du cimetière donnaient eux d’une part sur une proche forêt de résineux, d’autre part sur ce qui devaient être des champs cultivés.
Mais rien d’autre, sinon. Le paysage était tout ce qu’il y avait de plus froid et blanc. Normal, car quatre bons centimètres de poudreuse recouvrait tout ce qui avait été précedemment cité.
Thomas se mit alors en route et il franchit la grille ouverte du cimetière. Un court regard sur sa gauche lui donna la localisation de la petite maison dans laquelle le gardien des lieux se tenait certainement. Il y avait peu de chances pour qu’un vendredi après-midi, des funérailles requièrent son office de fossoyeur.
D’un pas assuré mais prudent, Thomas longea les premières rangées de tombes du petit village de Marnay. Toutes les sépultures étaient recouvertes du même édredon blanc qui recouvrait toute la région, et même une partie du pays entier.
Toutes les tombes semblaient tranquilles. Les bouquets et les plaques commémoratives étaient voilées également de blanc. Personne ne semblait être venu depuis des jours, tout du moins dans ce secteur là du cimetière.
Thomas poursuivit sa route. Le froid commençait à se faire sentir maintenant que le chauffage de la voiture ne produisait plus son effet. De sa poche droite de son grand manteau, Thomas en sortit une paire de gants en cuir noir et il les enfila. Il releva également son col car un petit vent se faisait sentir.
Sans grande hésitation, Thomas quitta l’allée principale douze tombes après l’entrée. Il franchi deux allées secondaires puis il tourna à droite. Il franchit un secteur plus fréquenté, les pas dans la neige et les plaques funéraires nettoyées en faisaient foi. Mais il n’accorda aucune attention à tout cela car il arrivait à destination.
Devant lui, un peu sur sa gauche, il avisa ce qu’il cherchait. Une tombe récente.
Le marbre, de couleur ocre clair, venait d’être posé. C’était une question de jours, alors que le corps de celui qu’il abritait reposait depuis plus d’un mois maintenant. Aucun indice ne le montrait, mais Thomas avait pris ses renseignements.
La grande plaque ocre portait trois éléments sur sa façade, et deux gros bouquets funéraires étaient posés sur la dalle. La première, la plus imposante, composée en grande partie de chrysanthèmes, venait de l’armée. Le bandeau de tissus était toujours lisible. La seconde couronne, plus petite, était plus personnelle. Composée en priorité de myosotis et de lys, elle ne portait que peu de fleurs convenant à un deuil. Mais ces fleurs étaient les préférées de Charles Beaulieu et sa soeur, qui avait commandé le bouquet, s’en était bien souvenue.
Thomas reporta son attention sur la plaque verticale. Pas de portrait, comme cela se faisait désormais. D’une certaine façon, Thomas en était soulagé. Mais outre la mention du nom et du prénom, ainsi que des dates du défunt, il y avait un mot qui tenait lieu d’épitaphe. Et ce mot fit mal, très mal à Thomas, qui l’estima injuste, et en même temps révélateur sur ce que Anne Beaulieu vivait désormais.
Le mot, inscrit en majuscules, était : “TRAHI”.
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Décembre 03
“ Rassure-moi... Les brouilleurs sont bien en place, non ?”
Les yeux toujours rivés sur l’écran, Charles ne répondit pas. Il ne pouvait croire ce qu’il voyait... Anne l’avait vendu.
En soit, cela n’était pas surprenant. En tant que gendarme, elle privilégiait sa fonction à ses sentiments familiaux. La marque d’une grande professionnelle.
Ce qui était plus que génant, c’est qu’ Anne avait su ou chercher les deux hommes en fuite. Toutes les précautions prises pour le repérage et l’achat n’avaient servis à rien.
Vexé, Charles revint peu à peu à la réalité.
“ Oui, ils le sont, mais ils sont à la puissance minimale.
- Ils nous voient, n’est ce pas ?
- C’est fort probable, surtout si ce van à l’écart est bien équipé d’un sondeur comme je le pense.
- Ils nous entendent ?”
D’instinct, Thomas avait baissé le volume de sa voix, mais Charles n’en fit pas autant, répondant de façon indirecte à son compagnon. Ils ne les entendaient pas.
“ La commande est située près de la console, mais ils peuvent interprêter nos gestes pour le moment...
- Donc, pas question de faire quoi que ce soit...
- Sauf une chose inhabituelle...
- Tu as une idée ?
- Je crois bien, oui...”
Le ton de la voix de Charles avait changé cette fois ci. Thomas y entendit un étonnant mélange de ruse et de... résignation ?
“ Tu vas être capable de faire sans discuter tout ce que je te dirai ?”
Le ton de Charles n’avait pas changé. Et Thomas aima de moins en moins ce ton funeste.
“ A quoi penses-tu ?
- Plan C.
- Plan C ?
- On ne peut pas sortir par la porte, le plan A ne marchera pas. Le souterrain n’est pas fini, donc pas de plan B. Il reste le plan C.
- Tu fais quoi ?
- Ca se voit, non ? Fais comme moi, et sort ton poignard.”
Thomas ne compris pas pourquoi et il s’abstint de faire le moindre geste alors que Charles dégaina lentement une longue lame fixée sous sa manche de chemise.
“ Il est absolument hors de question que je tombe entre les mains de d’Aymont. Ta sécurité et la survie des notres en dépendent.”
La voix de Charles portait toujours le même timbre à la fois exalté et funèbre. Thomas en ressentait la destinée et il avait un peu de mal à faire attention aux mots qu’elle portait.
“ Nous avons la même taille presque, et la même coupe de cheveux presque rasés. Les habits ne sont pas un soucis.”
Charles stoppa la son argumentaire et il se rua sur Thomas en poussant un tel rugissement que, par pur instinct de survie, Thomas en dégaina à son tour sa lame cachée afin de contenir l’assaut de son ami. Les deux lames se heurtèrent avec un sinistre son métallique.
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Le mot gravé sur la tombe de Charles faisait mal à Thomas. Il était tellement faux, tellement injuste, et tellement approprié pour toute personne qui n’avait pas tous les éléments pour juger correctement. Et pour toute personne qui aurait toutes les informations pour juger correctement aussi.
Deux rapides mouvements opposés de cou apprirent à Thomas que personne ne se trouvait dans le petit cimetière. Son regard triste revint à la tombe de son ami. Rassuré quand à sa (relative) sécurité, Thomas ouvrit le long manteau chaud qu’il portait. Il en rabattit les cotés bien sur ses flancs pour permettre un mouvement fluide et rapide de ses jambes.
Baissant dans le même temps sa tête, il posa son genou droit au sol, laissant sa jambe gauche en appui. Il posa sa main gauche sur son genou en équerre, son poing droit au sol et après un dernier coup d’oeil au marbre, il ferma les yeux et abaissa sa tête sur son menton.
Le sol froid et humide communica rapidement sa froidure aux genoux et poings au sol, mais il ne bougea pas, ignorant les protestations de ses cellules rafraichies.
Il demeura ainsi, en position de respect total pour son mort, deux longues minutes durant lesquelles nul mot, nulle plainte, nulle larme ne s’échappèrent.
Le temps du salut respecté, il se redressa lentement. Son ouie lui signala alors un léger crissement régulier assez caractéristique. Il ne tourna cependant pas la tête, tant il savait ce qui se passait.
Cela n’était pas certain, mais cela demeurait toujours possible. Thomas pensait l’éventualité assez faible, mais pas négligeable. Il ne portait aucune arme sur lui. Il n’avait sur son corps ou dans ses vetements aucun moyen de se défendre, si ce n’était ses propres membres et sa science du combat rapproché.
Mais, et cela, il en était certain, cela ne lui servirait à rien si la personne qui s’approchait d’un pas léger était bien celle à qui il s’attendait.
Pourquoi porter une arme dans un lieu de receuillement ? Cela serait un affront au mort qu’il allait honorer et puis, connaissant sa visiteuse, il savait qu’il ne risquait que peu de choses, du moins au début. Après en revanche...
Thomas, relevé, regardait toujours la tombe de son ami. Il ne tourna pas le visage quand les crissement s’arretèrent à un mètre de lui sur sa gauche. Il ne bougea pas d’avantage quand il senti le mouvement de l’air formé par un bras qui quittait le long d’un corps pour pointer sur sa tempe une arme de calibre moyen.
“ Bonjour Anne.”
Thomas n’avait pas bougé. Anne, qui se trouvait de son coté, en fut légèrement surprise.
Mais à la réflexion, se dit-elle, cela n’était pas vraiment surprenant. La seule question qu’elle se posait désormais, c’était de savoir si elle allait laisser à Thomas une chance de s’expliquer, ou si elle allait directement lui faire exploser sa boîte cranienne en présence de sa victime.
Après l’entretien, Anne aurait appris que Thomas s’ était posé non seulement la même question, mais qu’il en avait en fait déja eu la réponse...
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Le choc fit riper les deux lames, et les mouvements des bras entrainèrent ceux des corps qui, très proches dans un premier temps, se trouvèrent séparés de deux bons mètres quelques secondes plus tard.
“ Mais qu’est-ce qu’il te prends ???
- Fais ce que je te dis et ne discute pas ! La commande des brouilleurs est là-bas, près de cet écran. Mais si on coupe tout de façon normale, ils sauront qu’on est observés.
- On brouille les pistes, quoi...
- En partie...”
Charles se tut alors, et repartit à la charge. Faisant de grands mouvements de son bras armé, il poussa Thomas à reculer pour éviter les grands coup de faux mortels qu’il prodiguait. Thomas perdit trois bons mètres avant de se trouver en position de riposter. Il se saisit du balai qui attendait les jours de poussières et, plaçant sa lame dans sa main gauche, il s’escrima à bloquer les grands gestes de son adversaire.
Privé de sa grande amplitude, Charles replia son bras armé, et il chercha une nouvelle parade. Avisant, sur la grande table en bois, une rallonge téléphonique, il s’en saisit, fit tournoyer l’extrémité dotée de la prise et la lança, tel un lasso rudimentaire, faisant s’enrouler le fil sur le manche en bois.
Thomas savait ce qui allait se passer. Il avait moins d’une seconde pour décider quoi faire. Le fil allait servir à Charles à déséquilibrer son manche, voire même à lui arracher, si jamais le fil s’était suffisament entortillé pour résister à la brusque traction qui allait suivre.
Thomas avait deux choix. Lacher le manche lors de la traction, ou bien le garder.
Perdre sa protection rudimentaire ou risquer d’ être poignardé au moment ou il serait déséquilibré.
Fidèle à sa nature, il opta pour la troisième solution...
Charles tira brutalement sur son cable, mais Thomas ne lacha pas le manche. Il accompagna le mouvement et se dirigea droit vers son adversaire qui releva alors légèrement sa lame en direction de l’abdomen de Thomas qui ouvrit alors la paume de sa main. Faisant courir la paume le long du manche, il referma sa prise une fois le point d’équilibre passé.
Charles comprit alors ce qui allait se passer, mais trop tard. Thomas avait deja relevé le manche dans le sens opposé de sa présédente prise, et le manche souleva sans difficulté sa main armée afin de placer le poignard en position haute, sans danger pour Thomas qui en profita pour lever sa jambe gauche.
Le choc fut rude, et Charles comprit en sentant le pied de son adversaire dans son estomac, que Thomas avait remporté le premier assaut.
Le coup donné, Thomas recula et Charles, plié en deux par la douleur, en fit autant pour éviter toute nouvelle mauvaise surprise.
Ayant dégagé le balai de toute entrave filaire, Thomas se repositionna en garde, le regard empli de défi et de joie.
Ayant repris son souffle, Charles nota la satisfaction de son adversaire.
“ Culotté ton truc...
- Hé...”
Et le silence se réinstalla entre les deux combattants.
Charles fit pivoter sa lame dans sa main, de façon à placer la lame contre sa peau, en position d’attente.
L’échauffement était fini. Le vrai combat allait commencer...
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“ Tu t’es fait attendre...”
Thomas garda le silence. Il se trouvait en position délicate, et une parole maladroite pouvait bien lui couter la vie. Une absence de parole aussi d’ailleurs...
“ C’est une constante. Les tueurs finissent toujours par revenir voir leurs victimes. Pour se gausser. Se faire pardonner. Par curiosité aussi.
- En ce qui me concerne, je crois que tu sais pourquoi je suis venu.
- Très joli, ton effet dramatique, je ne le nie pas. C’est bien la première fois que je vois un meurtrier avoir autant d’égard pour sa victime.
- Une chose ne changera jamais. Charles a toujours été un ami et c’est comme cela que je veux m’en souvenir.”
Anne, nerveuse, changea son arme de main. Thomas tourna lentement la tete pour apercevoir enfin le visage de la femme qui l’a un jour aimé et qui maintenant voulait le tuer.
“ C’est dommage que je n’aie aucune larme à lui offrir. J’aimerai, mais j’en suis toujours incapable d’en produire.
- Pourquoi ???”
Thomas analysa rapidement la question. Il conclu très vite qu’ Anne ne lui demandait pas pourquoi il était toujours incapable de pleurer.
“ Je... J’aurai aimé avoir un autre choix.
- Il était ton ami...
- Mort, il le sera toujours pour moi. Et malgré ce que tu crois Anne, je veux continuer à l’être aussi pour toi.
- Malgré ce que je CROIS ?
- Pardon, malgré ce que tu sais. C’est vrai Anne, j’ai tué Charles. Mais je n’avais pas d’autre choix.
- Tu sais quelle est la seule chose au monde qui m’ empêche de te tuer, là ?
- Toi, Anne.
- Hein ?
- Ce n’est pas dans ta nature. Tu es gendarme. Tu n’es pas une tueuse. Tu n’as jamais tué encore, même en état de légitime défense. Tu le fera peut être un jour, mais pas là, pas de sang froid.
- On parie ?
- Je savais que c’était toi sans même te voir.”
L’argument avait fait mouche. Anne s’était approchée de façon furtive, le plus silencieusement possible. La neige faisait crisser ses pas, certes, mais elle s’était approchée à moins d’un mètre de sa cible. Anne se ressaisit alors et reprit sa garde contre Thomas. Ses bras se raidirent à nouveau mais son doigt pressé sur la détente de l’arme se relacha un peu.
“ Pourquoi ???”
La répétition de la question. Thomas savait qu’Anne voulait en savoir le plus possible sur lui et sur Charles. Sur ce qu’ils avaient fait vraiment.
Thomas allait devoir être plus précis, sans pour autant trop en dire...
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“ On est tranquilles maintenant.”
Thomas venait d’activer le brouilleur. Normalement, les regards indiscrets n’avaient plus que des parasites à contempler sur leurs écrans. Aussi se détendit-il et ne fit-il plus attention à son ancien adversaire.
“ On n’en as pas fini, Thomas.”
Le ton sec et déterminé surpris quelque peu Thomas, qui releva les yeux. Charles se trouvait à quatre mètres sur sa droite. Il avait toujours son poignard en main. et il le tenait toujours de façon offensive.
“ On n’en as plus besoin, non ?”
Charles ne répondit rien. Il saisit une lourde boite métallique et il la jeta à la tête de Thomas, qui l’esquiva de peu.
“ Mais qu’est-ce que tu fout ?”
Charles garda le silence. Il s’avanca résolument, relevant sa lame. Ses yeux étaient fixés sur Thomas, qui reprit sa lame en main et repris une posture défensive.
“ T’es malade ou quoi ? Pourquoi continuer ? On peut...
- Rien du tout. On ne peut plus rien faire du tout.”
Charles continua à avancer. Thomas recula encore et buta contre le mur.
“ Tu es bon, Thomas. Ce sera un honneur d’en finir avec toi.”
Déja contracté par l’effort, l’estomac de Thomas se comprima encore. Il venait de réaliser ce que Charles avait prévu de faire. Probablement depuis le début...
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“ Parce qu’il me l’a demandé.”
Ne s’attendant pas à une réponse de ce genre, Anne perdit un instant sa garde, mais elle se ressaisit très rapidement, et elle repointa le canon de son arme sur le cerveau-cible.
“ Quoi ?
- Je ne pourrai jamais tout te dire Anne, il y a trop en jeu pour cela. Mais je veux que tu le saches. Il m’a demandé de le tuer.
- Tu mens !
- C’est la vérité pourtant, Anne. Il s’est battu contre son Sida jusqu’au bout, mais il était perdu.
- Je ne te crois pas ! Il avait un nouveau traitement qui marchait bien !
- Il m’a tout avoué avant. Le protocole était expérimental et il avait échoué. Il ne t’a rien dit parce qu’il ne voulait pas te faire de peine.
- Je n’en crois pas un mot ! Il était de nouveau en forme ! Il l’était toujours quand tu l’as tué !
- La photo du mur.
- Quoi ?
- Dans son logement de fonction, il y avait une grande photo, représentant les membres d’un association de lutte. Il a caché les dernières analyses sanguines derrière la photo.
- Comment le sais-tu ?
- Parce qu’il me l’a dit, pour que je te les donne si jamais tu ne me croyais pas.
- Je... Je ne te crois pas... Tu as trop menti, Thomas. Je ne peux plus te croire sur parole.
- Je ne t’ai jamais menti, Anne.
- Ah non ? Tu ne m’a jamais caché le fait que tu étais un mercenaire ? Un tueur à gages ?
- Je ne t’en ai jamais parlé, nuance. Tu avoueras quand même que ce n’est pas une chose que l’on dévoile facilement...
- La je te comprends en effet. Je veux savoir une chose, Thomas. D’ Aymont m’a raconté que Charles était ton complice. C’était vrai ? Pour toutes tes saloperies ?
- Charles n’a jamais travaillé avec ou pour moi, d’une façon ou d’une autre.”
Le long souffle d’ Anne révéla à Thomas tout le soulagement ressenti à ces dernières paroles.
“ Pourquoi alors ?
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi étiez-vous ensemble ? Dans ce trou perdu de l’Auxois ? Pourquoi ?
- Je...”
Thomas réfléchit quelques secondes, afin de ne pas révéler quoique ce soit de trop comprométant.
“ Je ne peux pas tout te dire, Anne.
- Ah non ? Et pourquoi donc ?
- Je... Charles est venu à mon aide quand j’ai eu besoin de lui, c’est tout. Je suis loin d’être l’ange que tu imaginais peut-être que j’étais, Anne. Je suis un tueur professionnel, même si cela n’est qu’une partie de mes fonctions. Charles m’a aidé en activant un protocole d’évasion préparé à l’avance pour des circonstances précises qui se sont effectivement déroulés.
- Je croyais que Charles n’avait jamais travaillé pour toi.
- Je le maintiens. C’était la première fois que j’ai eu besoin de lui.
- C’est n’importe quoi ! Charles était un pilote ! Pas une petite frappe du Milieu !
- Il était pilote, mais il n’était pas que cela, Anne.
- Ah oui ?
- Tout comme moi. Je dirige deux petites entreprises, mais je suis aussi mercenaire.
- Il n’était pas comme cela !
- Non. Il était bien meilleur que moi. Et je suis convaincu que s’il n’avait pas chopé cette saloperie, c’est lui qui aurait été à ma place !”
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Il n’ y avait désormais plus aucun objet à sa place dans la grande salle, ou presque. Seule l’ordinateur portable servant à brouiller les signaux pénétrant était encore à sa localisation d’origine. La grande table de bois brut elle-même avait bougé sous les assauts réguliers des deux combattants. Depuis trois minutes, les attaques et les contre-attaques avaient succédé les unes aux autres. mais aucune ouverture ne se profilait entre Charles et Thomas. Tous deux étreignaient leur lame de la même façon et aucun regard ne quittait l’autre. C’était une question de survie. Deux adversaires au talent identique. La moindre distraction serait certainement fatale.
Charles était du coté de la porte, et Thomas à l’opposé de la pièce. Ils ne se parlaient plus. Charles n’avait plus rien à dire et Thomas savait désormais que cela était inutile. Lentement, il se fit à l’idée que sa survie passait par la mort de son ami.
Charles porta l’attaque suivante. Il fonça droit sur Thomas. Puis, au dernier moment, il posa son pied droit de façon à dévier légèrement sa course. Thomas anticipa le mouvement et replaça sa garde. La lame adverse ne put trouver de chair et Charles dut se remettre en position de défense pour ne pas subir les conséquences de son échec. Il rebroussa chemin et regagna sa place de départ.
Thomas garda le regard fixe sur son adversaire. Il pensa à son attaque suivante, aux variantes de défense de son rival. Aux possibilités. Leur force et leur talent étaient pratiquement égal. Le combat pouvait durer une heure, voire plus même.
Il jaugea alors ses chances. Convaincre Charles de cesser ce jeu mortel ? Aucune. Il avait décidé qu’ un seul d’entre eux serait en mesure de sortir. Thomas n’était pas de cet avis. Ils pouvaient s’en sortir à deux. Mais Charles, de toute façon, n’avait plus beaucoup de temps à vivre.
C’était pour cette raison... Thomas comprit alors la volonté de Charles. Il voulait en finir de cette façon...
Son regard avait-il changé ? Thomas ne le pensait pas. Mais le visage de Charles changea d’expression. Il souriait.
Le maigre espoir qu’avait Thomas de sauver son ami s’évanouit alors.
Thomas fit alors quelque chose que Charles n’aurait jamais cru possible. Il rompit sa garde, se redressant et abaissant son couteau. Il était désormais vulnérable à un lancer venant de son rival.
Charles ne bougea pas malgré sa surprise. Il retourna le manche de sa lame pour se préparer à lancer son arme dans la poitrine de son rival, mais il y renonça.
Thomas avait préparé quelque chose. Il s’attendait à ce qu’il lance et ensuite...
Ensuite, quoi ? Il n’avait aucun objet à son coté pour se protéger de façon efficace. Quand à dévier la lame en pleine course... Le taux de réussite d’une telle manoeuvre était si faible que personne de sensé n’en tenait compte et ne s’y risquait.
Que voulait donc faire Thomas ?
Charles, par la suite, n’en cru pas ses yeux... Thomas venait de lancer mollement sa lame sur le carrelage, juste entre les deux rivaux. Il était désarmé. Thomas baissa légèrement les yeux tout en joignait ses paumes. Il inclinait légèrement sa tête, en un salut respectueux. Et il resta dans cette position.
Abandonnait-il tout espoir, et invitait-il Charles à le tuer ?
Le mourant n’en cru pas ses yeux. Il était écoeuré.
Tant de souffrance... Tant d’efforts... Et tout cela pour quoi ? Pour en finir ainsi ? Sans même aller jusqu’au bout ?
La lame de Thomas était trop loin de lui pour qu’il puisse s’en saisir de quelque façon que ce soit. Lancer son couteau et en finir... Mais Charles connaissait Thomas. Il y avait quelque chose... Et puis il y avait sa position... Le salut, toujours en jeu, fermait la poitrine de Thomas. Et viser le ventre était par trop aléatoire. Il pouvait s’en sortir...
Charles avait compris la tactique de Thomas. Le pousser à lui lancer le couteau pour l’empaler, puis s’en emparer au vol. En temps normal, ce serait trop difficile de réussir du premier coup. Mais son salut bloquait non seulement l’accès à sa poitrine, mais ses mains lui donnaient une prise possible sur la lame, au prix d’une coupure ou même d’une blessure peu profonde...
Charles ne réprima pas le petit sourire qui se dessinait à ses commissures de lèvres. Empoignant fermement sa lame par le manche, il se jeta en avant, avec la joie et la hargne du combat gagné.
Thomas ne broncha pas. Il laissa s’approcher Charles au maximum. Ce dernier parvint à portée de frappe. Charles arma son bras en arrière, puis il fit remonter la lame en direction de l’abdomen de Thomas. Mais au moment de le frapper, il ne rencontra que du vide.
Thomas laissa Charles s’approcher juqu’à portée de frappe. Il ouvrit soudainement les yeux et il se laissa choir sur le sol, les jambes écartées, l’une vers l’avant et l’autre vers l’arrière. Ses paumes se séparèrent. Sa main gauche se positionna pour équilibrer la chute au sol, alors que la droite frappa le poignet armé du plat, déviant ainsi la course de l’arc mortel vers le haut. La surprise fut si forte que la paume laissa l’arme s’envoler et choir sur le sol.
La surprise de Charles était totale. Il ne parvint pas à enchainer comme il aurait fallu le faire. Thomas était au sol, faisant le grand écart. Il ramena brutalement sa jambe avancée, crochetant le pied d’appui de Charles, qui, déséquilibré, ne put que tomber en arrière.
Thomas ramassa son couteau d’un geste rapide. Remettant ses jambes en position, il se jeta, tel un ressort, la lame tenue des deux mains, sur Charles effondré au sol.
Le mouvement était si rapide et innatendu que Charles ne put parer en aucune façon. Il ressenti alors une intense douleur jaillir de sa poitrine, et gagner son corps entier en quelques instants.
Jamais de sa vie, la douleur n’avait été aussi intense. C’était comme si sa poitrine s’était prise dans un étau et que les deux machoires métalliques appuyaient de toute leur froide puissance pour écraser la cage thoracique. Il essayait de respirer, mais chaque mouvement de poumon lui infligeait une douleur intolérable. Et cette sensation de froid glacial qui lui figeait le coeur...
Thomas se releva. Il essayait de calmer sa respiration alors que Charles tentait de retrouver la sienne. Thomas voyait la bouche et la gorge s’agiter en pure perte. Et rapidement, Charles cessa de bouger. Son regard combattif devint terne, vitreux. Et bientôt, ses yeux se perdirent dans l’éternité.
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Jamais Anne n’était plus proche de faire feu. Ses yeux étaient humides mais déterminés. Sa main armée tremblottait un peu mais le canon de l’arme restait pointé sur Thomas. A si courte distance, le coup serait mortel, quoiqu’il puisse se passer. Pour ce dernier, le moment était venu. Il avait gardé les bras le long du corps durant toute la dernière tirade, les mains fermées. Thomas ouvrit la main gauche, l’index pointé vers le sol. Anne ne vit pas le geste mais la conséquence fut vite visible. Thomas vit apparaitre sur le torse de la jeune femme une tache rouge vif. Anne ne vit pas la tache. Du moins pas dans l’immédiat. Elle se rendit compte avec la brune légère et le léger floconnement des cieux qu’une ligne droite rouge partait de la frondaison d’un arbre extérieur du cimetière, et que la ligne se dirigeait droit vers elle. C’est en voyant le point rouge sur sa poitrine qu’elle se décida à tirer.
Las, il était trop tard. Thomas avait eu le temps de faire un pas de coté tout en frappant l’avant bras armé de sa main. Le coup de feu résonna fortement dans l’ambiance silencieuse et la balle alla se loger dans un mur de pierre. Anne ne put réagir suffisament vite. Le coup de feu tiré, Thomas ravança sa main et saisit Anne au poignet qu’il tordit violemment. La douleur lui fit lacher l’arme et pour plus de sureté, du poing opposé, Thomas crocheta le visage féminin et Anne tomba par terre. Remise rapidement du choc, elle rechercha Thomas du regard et retrouva rapidement sa position. Mais ce dernier tenait désormais le pistolet. Anne n’eut d’autre choix que de rester à terre. Baissant les yeux de dépit, elle vit que la tache rouge suivait toujours la position de son coeur.
“ Tu ne risques plus rien maintenant Anne, tant que tu ne bouges pas du moins.”
Anne contracta ses muscles pour se relever, mais son instinct de survie lui commanda de tout relacher. Au sol, sans arme avec deux adversaires armés face à elle, elle n’avait pas d’autre issue. Elle vit Thomas retourner l’arme en sa direction. Il actionna le levier qui libérait le chargeur, qu’il mit dans sa poche. Manoeuvrant avec délicatesse la culasse, il en extirpa la dernière cartouche logée dans la chambre. Il la plaça egalement dans sa poche. Il pointa à nouveau son index gauche sur sa droite et la tache rouge disparut, de même que la ligne de visée.
Anne ne bougea pas pour autant. Thomas poursuivit.
“ C’est dommage que je ne puisse pas te parler franchement, mais je veux que tu sache cela. Ton frère était un homme exceptionnel. Je crois qu’ il fait partie de ceux que je respecterai toujours, quoiqu’il puisse se passer dorénavant. Le reste, je ne peux malheureusement pas t’en parler et c’est dommage, car je crois que cela t’aiderait à le comprendre, à comprendre à quoi il a consacré sa vie, et à comprendre pourquoi j’ai fini par accepter l’idée de devoir le tuer. Aujourd’hui, tu me déteste plus que tout au monde. C’est normal, je le comprends. J’espère juste que tu arriveras à dépasser ta douleur et ta haine envers moi. Tu pourras alors recommencer à vivre. J’ignore si tu me pardonneras un jour. Je vais être franc. Si ce n’est pas le cas, je saurai faire avec. Je ne t’en voudrai jamais de continuer à me détester. Tout ce que je te demande, c’est de renoncer désormais à me tuer.
- Jamais.
- Je ferai comme si ta réponse n’est pas définitive. Je ne te tuerai pas maintenant. Je te laisse ta chance de pouvoir revivre un jour. Tu as vu que je ne serai pas si facile à avoir. Tu es une femme merveilleuse, Anne. Mais je veux que ce soit bien clair. Si tu essayes à nouveau de me tuer et que tu échoues, alors je te tuerai. Je ferai ça vite et proprement, mais je le ferai. Sois-en certaine.
- Tu n’auras pas toujours un tireur derrière toi pour assurer tes arrières. Je ne sais pas combien de temps je mettrai, mais je te jure Thomas que je vengerai mon frère.
- Alors adieu Anne. Et bonne chance.”
D’un geste leste et précis, Thomas balança sa jambe droite d’avant en arrière. Sa semelle heurta la machoire d’ Anne et elle s’écroula, évanouie. Thomas contempla quelques secondes sa nouvelle ennemie. Il souhaita interieurement qu’elle revienne à de meilleures dispositions dans le futur. Il referma son lourd manteau et retourna à sa voiture.
=
Arrivé à sa voiture, Thomas remarqua, d’une, qu’il recommençait à neiger plus fort, et deux, qu’un homme se tenait a coté de la portière. Il aurait fallu être aveugle pour ne pas remarquer le mètre quatre vingt-dix de la personne en question. Thomas n’était pas surpris de le trouver là. La noirceur de sa peau se détachait avec plus de vigueur encore sur les fonds blanc et gris des paysages alentours. Qu’il ait pu se faire discret au faîte d’un résineux sidérait Thomas. Mais bon, il était payé pour...
“ Tu n’as pas été tendre avec ton amie.
- Il faut bien. J’espère que le message est bien passé. Je n’aimerai pas lui faire encore plus du mal.
- Tu n’as plus besoin de moi ?
- Merci mais je saurai me débrouiller à présent. La phase critique est passée.
- On peux passer au paiement alors ?
- Annonce la couleur...”
Pour plus de confidentialité, l’homme parla à l’oreille de Thomas. Une fois la tirade finie, Thomas se recula prestement.
“ Tu plaisantes ou quoi ???
- Je voudrais bien. Mais ce n’est pas le cas.
- Tu sais ce que tu me demandes ???
- Un service en guise de paiement pour celui que je t’ai rendu aujourd’hui.
- Tu ne pouvais pas faire plus attention ??? C’est pas vrai ! C’est une vraie cata le truc que tu m’annonces !
- J’en suis le premier désolé... Nos services ne sont plus ce qu’ils étaient, et ça a fini par transpirer. J’aurai aimé me passer de ton aide mais sans toi, je crois que je n’y arriverai jamais...
- C’est pas vrai ! Moi j’en ai neuf et c’est du béton ! Et toi avec une tu n’es pas foutu de t’en sortir !!!
- Oh ça va ! Tout le monde sait que ce n’est pas toi qui a fait ces neuf là... et puis je te fais confiance. Les trucs tordus, c’est ta partie non ?
- Je crois que je préfererai encore essayer de rentrer dans Fort Knox avec un pistolet à eau pour vider les coffres. Enfin... Je ne peux rien te refuser alors... C’est urgent ton bidule ?
- J’ai pu m’arranger un peu pour retarder l’échéance, mais c’est sans doute une question de semaines. Je t’en dirai plus dans les jours à venir, ça va te laisser le temps d’imaginer quelque chose. Il y a encore une petite chance pour que je puisse tout désamorcer mais franchement, n’y compte pas...
- Tiens moi régulièrement au courant alors. Moi je dois rentrer avant que Anne ne se réveille.
- Mer...
- Et arrête de me remercier ! Je sens que c’est encore quelque chose qui va finir par me retomber dessus !”
Quelque peu dépité, Thomas rentra dans sa voiture et démarra avant d’ajouter quoi que ce soit d’autre.
L’homme reprit le chemin par lequel il était venu. Il passa l’angle du cimetière au moment ou Anne en ressorti. Le coup reçu à la machoire lui faisait moins mal que l’échec qu’elle venait d’essuyer. Les derniers scrupules qu’elle avait s’étaient envolés.
Une seule chose comptait désormais pour elle.
Une seule.
Et elle allait s’y employer.
Fin de l’épisode