A10
Durant tout le reste du trajet retour, Mireille ne dit pas un mot. Son regard pensif, écœuré et scandalisé dissuada Thomas de continuer de parler.
Les deux promeneurs rejoignirent le couvent et, une fois revenus dans les murs, Mireille enleva ses lourdes chaussures avec un soulagement évident. Elle resta assise, pensive, la tête dans les mains, dans la cuisine, pendant que Thomas resta debout à l’opposé de la table.
Mireille se risqua alors a une dernière question, histoire d’en finir avec cette effrayante histoire.
“ Je voudrais savoir, mon frère...
- Oui ?
- Au fond, pourquoi est-ce que tu l’as laissé partir ?
- Pour plusieurs raisons. Mais la principale est que c’était la meilleur solution pour tout le monde. Excepté pour sa mère, bien entendu.
- Lesquelles ?
- Laisenia a choisi de partir. Je sais, tu vas me dire que ce n’est qu’un enfant, mais pour être honnête, ce n’était plus le cas. J’ai parlé un moment avec lui. C’est un adolescent maintenant, plus un petit enfant à protéger. Il fait des choix librement, du moins aussi librement qu’un ado peux faire un choix... Il importe qu’il en subisse toutes les conséquences. C’est ce qui en fera vraiment un homme plus tard.
- Tu le crois sincèrement ?
- Mireille, si j’avais eu le moindre doute du contraire, il serait encore ici je peux te le garantir. Et puis, tu ne le connais pas. Il est très mature pour son âge. Suffisamment en tout cas selon moi pour que je le respecte dans ses décisions.
- Tu es bien sûr de toi... Après tout, tu ne l’as vu qu’une journée, et encore...
- Pas vraiment. En le voyant pour la première fois, et après notre première conversation, j’ai été deja convaincu de le laisser partir, et je ne savais pas pourquoi c’était la bonne décision. J’y ai réfléchi et j’ai fini par comprendre. Ce garçon me ressemble énormément tu sais...
- Il te ressemble ?
- Sur le plan moral, psychique... J’ai compris après coup que je m’étais presque vu dans un miroir. Il était au fond moi en plus jeune. Il était comme moi j’étais à son âge. Quand j’ai compris cela, je n’avais plus aucun doute.
- Et tu étais comment ?
- Jeune, avide d’indépendance. Avide aussi de reconnaissance par les miens. Une chose que je n’ai jamais eue. Sauf avec toi... Il sait deja ce qu’il veux et il sait comment faire pour l’obtenir. Je ne sais pas de quoi son avenir sera fait, mais ce gars ne sera jamais petit employé ou cadre dans un bureau. Il suivra son chemin et cette route ira dans des coins que l’on ne soupçonne même pas. Après tout, imaginais-tu quand j’étais ado, que je serai mercenaire aujourd’hui ?
- Non. On te voyais ingénieur. Tu étais très bon élève.
- Mais pédé... Ce simple fait m’a orienté vers une vie très différente grâce à l’intolérance de mes parents. Heureusement pour lui, Laisenia n’aura pas ce handicap...
- Comment le sais-tu ?
- La dernière fois que je suis allé chez lui, j’ai fouiné dans sa chambre. Pas longtemps. Juste pour trouver ses revues de culs. Histoire de connaître au fond ce qu’il aimait vraiment.
- Il en avait ???
- Cachées là ou moi je cachais les miennes... Sur ce point là il n’avait pas beaucoup d’imagination...
- Comment a t-il pu les avoir ???
- C’est vrai que tu es une femme, tu ne sauras jamais tout ce que l’on est prêt a faire ou à imaginer pour avoir ce qui nous est formellement interdit quand on en a le plus envie... En tout cas il avait quelques revues remplies de filles fortement dénudées et sexuellement insatiables, si on en crois les titres. J’avais ma réponse.
- C’est tout de même incroyable comment vous les hommes vous êtes différents de nous. Plus je t’entends, plus je suis heureuse d’être une femme...
- Je ne serai pas insultant en te faisant la réciproque mais bon... Si tu veux comprendre un tant sois peu la psychologie masculine, pars du principe que nous les mâles, homos ou hétéros, nous sommes des porcs à la base. C’est le meilleur point de départ que je connaisse...”
Le visage de Mireille s’empourpra légèrement et elle ne put retenir un pouffement de rire. Thomas le nota.
“ Tu vois...
- Quel idiot tu peux être parfois...
- L’idiotie a ceci de magique qu’elle fait oublier bien des rancœurs, ou en tout cas elle peut les adoucir quelque peu.”
L’allusion était clair et Mireille la souligna à son tour.
“ Tu as dit avoir agi pour le mieux. Je voudrais sincèrement te croire, mais je ne le peux pas. Et sa mère, tu y as pensé ?
- Je n’ai fait que cela... J’ai essayé de l’amadouer, de lui faire comprendre que son fils, même s’il n’avait que quatorze ans, n’était plus un petit garçon fragile à protéger. Qu’il était à l’âge ou il commençait à devenir un homme, qu’il allait se prendre des coups et apprendre à s’en défendre ou à les redonner, bla bla bla... Rien à faire ! Elle était effectivement la louve protectrice à l’extrême. Je la comprenais, mais il était clair qu’elle aurait bousillé son gamin à vouloir le protéger comme elle l’entendait. Et il fallait l’entendre ! Elle lui promettait qu’il ne verrait plus jamais son oncle ni sa famille maternelle, qu’elle l’aimerait plus fort que tout et qu’il oublierait vite tout cela. Qu’ils seraient heureux tous les deux et rien que tous les deux, qu’il ne risquerait plus de prendre des mauvais coups sur le terrain de rugby... Alors que le gosse adore ce sport ! Un vrai délire. Elle disait tout ce qu’elle voulait qu’il comprenne mais elle ne voyait pas que son monde idéal était tout ce que son gosse ne voulait absolument pas. C’était à la fois magnifique d’amour maternel et pathétique... Et puis c’est là qu’elle a pété un câble et que tout s’est emballé...
- Que s’est il passé ?
- Elle a fait comme font toutes les personnes désespérées. Une connerie.”