A 11
“ Doux Jésus... Que le Seigneur Tout-puissant lui pardonne...”
Par réflexe compationnel, Mireille avait joint ses mains. Elle entama en silence une muette prière pour la disparue. Thomas patienta le temps nécessaire au signe de croix final. Durant tout ce temps, il resta les coudes sur la table, les mains jointes sur sa bouche. Reprenant la parole, il adopta un ton grave. Mireille décela même de l’émotion dans sa voix.
“ La lettre laissée était pour son fils. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle a fait cela. Je n’arrive pas non plus à comprendre comment j’ai pu la laisser seule pendant tout ce temps.
- Tu as transmis la lettre ?
- Non, je l’ai brulée.
- Comment ?
- Mireille, Francine avait visiblement perdu la raison. Et j’ai été trop arrogant, trop sûr de moi que je réussirais à la calmer. J’ai détruit sa lettre parce qu’elle rendait Laisenia responsable de sa mort.
- C’est impossible... Comment aurait-elle pu penser cela ?
- C’est ce qu’elle a écrit. Je te cite un peu de mémoire. “ Puisque tu crois que je n’ai plus à intervenir dans ta vie, je préfère en terminer définitivement...”
- Elle n’a pas pu écrire une chose pareille...
- Et pourtant elle l’a fait. Elle était trop perturbée par le fait de se rendre compte qu’elle avait perdu son enfant. J’ai réfléchi à ce sujet depuis. Mon erreur, c’est de ne pas avoir tenu compte de ses sentiments. En partant autour du monde, elle a mis son instinct maternel en sommeil. Pendant que les années passaient, elle a considéré que le temps ne s’écoulait pas pour son enfant, et qu’à son retour, elle trouverait un jeune garçon qui l’attendrait comme un bébé peut attendre sa mère. Mais elle n’a pas trouvé la joie du retour qu’elle espérait avoir. Elle a trouvé un jeune homme qui a choisi de vivre selon ses règles. Je ne l’ai compris que trop tard. Francine s’est suicidée. Elle est responsable de sa mort. Mais de quelque manière que je tourne la chose, je ne peux m'empécher de penser que moi aussi, je suis en partie responsable de son suicide.”
Mireille resta silencieuse. Ses yeux parlaient à sa place. Et Thomas lisait la réponse, et il ne l’aimait pas.
“ J’ai parlé de responsabilité un peu avant. J’ai dit que par nature, un homme essayait toujours de fuir les conséquences négatives de ses actions. Je ne suis pas fier de le dire, mais c’est aussi mon cas parfois. Mes actes et mon arrogance à croire que je pourrais régler ne serait-ce qu’en partie cette affaire ont abouti à la mort d’une femme qui ne méritait pas cela. Et j’ai envie, vraiment envie de nier tout ce que j’ai fait. Mais je n’en ferai rien. Même si je le veux vraiment...
- Que vas-tu faire alors ?
- Depuis que je fais ce “vilain” métier comme tu le qualifies si bien, j’ai tué plus de quarante personnes. Je me souviens de chacune d’entre elles. J’ai leurs visages, leurs noms, et la façon dont elles sont mortes en ma mémoire. J’imagine que c’est ma façon de payer pour ces meurtres, mais je m’astreint à cela. A une exception près, je regrette parfois leur mort, même si au final je sais qu’elles étaient nécessaires. Désormais, il y en aura une autre, et il me faudra faire avec.
- Tu pourrais arrêter tout cela...
- Et me livrer ? Prendre une quarantaine de peines de prisons perpétuelles ? Mireille, le délai de jugement est si long que je serai mort de vieillesse avant que la moitié des procès ne soient terminés ! Et puis c’est ainsi. Je suis un tueur. Je tue.
- Tu mérites pourtant tellement mieux.
- Ce sont mes choix. Et une conséquence des choix de nos parents. Il faut savoir faire avec et en tirer le meilleur parti. Après tout, avec mon adolescence, j’aurai pu tourner junkie, et crever un petit matin d’une overdose d’une drogue quelconque. Tu avoueras qu’il y a pire destin que de devenir mercenaire...
- Je ne pourrai pas te convaincre alors...
- De changer de vie ? Tu n’as pas une chance. C’est celle que j’ai accepté de vivre. Et puis on meurt relativement jeune dans ce métier. Cela te consolera peut-être de savoir que ton dieu me punira de cette façon un jour ou l’autre...
- Tu n’es pas drôle, tu sais...
- Je ne cherchais pas à l’être. Je sais que toi non plus d’ailleurs. En fait, la seule vraie question que je me pose depuis des mois, c’est de savoir pourquoi tu tiens tant à ce que je te parle de ce que je fais. Et ne me ressors pas ton histoire de confession déguisée, ou de purge émotionnelle, ou de soupape mentale... Je vois que tout ce que je te raconte t’horrifie. Tu as sans doute raison d’ailleurs. Mais je ne vois que deux réponses possibles à ma question. Tu caches au plus profond de toi une curiosité morbide à faire pâlir les lecteurs du “nouveau détective”. Ou alors tu me tires les vers du nez.
- Je ne cherche rien d’autre qu’a te venir en aide de la maigre façon dont je sois capable.”
Mireille avait une voix douce, et pourtant elle avait glissé une note d’émotion qui en ressortait de façon démultipliée.
“ Je vais malheureusement te demander de partir maintenant. Les largesses dont je bénéficie ici ont leurs limites et il est temps pour moi de rejoindre mes soeurs...
- Oui je le comprend. On se voit dans deux mois alors ?
- Comme toujours.”
Frère et soeur se serrèrent dans les bras l’un de l’autre. Puis vint le temps du détachage mutuel.
“ Je voudrais tout de même savoir...
- Oui ma chère soeurette ?
- La petite fille... Si son père t’avais engagé pour tuer sa mère afin de continuer à en abuser... Tu aurais accepté ?
- Mireille, quand j’accepte un contrat, je vérifie toujours la demande de mon client. Quelque soit la raison invoquée, j’aurai fini par savoir qu’il me mentait. Et en représailles, c’est lui que j’aurai tué.
- Tu m’en vois ravie...”
Un dernier baiser apaisé se posa sur la joue de Thomas, et ce dernier partit. Par la fenêtre, Mireille vit la voiture de Thomas s’éloigner lentement sur la route enneigée. Elle en tourna pas la tête quand la porte du réfectoire s’ouvrit et que l’homme entra.
Mireille se contenta de sortir de sa poche le minuscule enregistreur et l‘éteignit. Se retournant, elle le donna à l’homme qui l’empocha à son tour. Sans dire un mot, il quitta à son tour le couvent, à pied.
Mireille eut alors une pensée pour son frère.
“ Seigneur, permettez que je fasse ce qu’il faut pour lui. Permettez-moi d’aider à le sauver de lui-même...”