A2

“ Si tu savais comme cela fait du bien de parler un peu...”

Après les salutations d’usage, Mireille avait proposé à Thomas de commencer sa visite par sa sempiternelle promenade dans les champs qui ceinturaient le couvent.
La perspective de passer les deux prochaines heures dans la neige ne réjouissait pas particulièrement Thomas mais il n’avait pas le cœur à refuser à sa sœur l’accomplissement de son rituel de visite bimestrielle.

Mireille quitta sa robe noire, révélant un lourd pantalon isolant et reveti une parka et chaussa de grosses bottes fourrées. Puis ils sortirent de la pièce, regagnèrent l’enceinte extérieure et se retrouvèrent sur le parking pratiquement vide. Laissant le chemin tracé par les roues, Mireille s’engagea sur une route connue d’elle seule.

“ Si la règle te pèse tant, tu peux toujours demander à intégrer un couvent moins sévère, tu sais...
- Ce n’est pas la sévérité qui me pèse parfois, mais le silence. Il m’a permis de mieux me comprendre, de mieux comprendre Dieu et de le prier toujours plus intensément, mais il y a des jours ou je voudrais bien pouvoir parler de tout et de rien. Surtout de rien d’ailleurs.
- Je peux t’aider, si tu le veux vraiment...
- Mais nous allions le faire de toute façon, tu sais... Comment se sont passés les deux derniers mois ?
- Pas trop mal, je dirais. Claire est revenue de Grèce et elle retravaille avant autant d’ardeur qu’avant. La laisser seule six mois ou presque l’avais vraiment vidée...
- Ce sont les aléas du monde moderne...
- Quoi d’autre sinon ? Mes sociétés tournent à plein régime, même si j’ai une petite baisse du nombre de contrats en ce moment. J’ai finalisé le nouveau système de sécurité de ma maison. Les chats d’un de mes voisins sont morts dernièrement je ne sais pas de quoi, et la femme d’un second voisin trompe son mari depuis un mois avec un troisième. Tant au niveau enquêtes que sécurité, je pense donc que les affaires reprendront encore avec l’arrivée du printemps.
- Mais nous sommes au printemps, Thomas.
- Tant qu’il y aura comme la un mètre de neige sous mes bottes, je refuse que quiconque parle du printemps comme s’il était vraiment là...
- Tu détestes toujours autant la neige on dirait...
- Je n’ai pas changé à ce sujet et ce n’est pas prêt d’arriver ! C’est à cette cochonnerie blanche que je dois mes deux fractures des jambes de mon enfance et c’est à elle encore que je dois mes côtes en miettes du mois dernier !
- Elles vont mieux ?
- A peine... J’ai du réduire un peu mes activités. Note que je ne m’en plains pas vraiment, mais quand tu dors paisiblement et que tu as le malheur de te retourner sur tes fractures, c’est une chose que je ne souhaiterait pas à mon pire ennemi...
- Ma chance sur ce plan là est de n’avoir jamais eu le moindre os rompu. Un petit don du Seigneur, j’imagine.
- Ce serait bien un des rares cadeaux vraiment gratuit qu’il nous aurait fait, celui-là...”

Mireille ne releva pas la pique. Elle ne s’en offusqua même pas, habituée qu’elle était du caractère violemment antidivin de son frère.

“ Il ne nous appartient pas de juger Ses dons faits. Nous devons juste les accueillir et Le remercier pour cela. Sa volonté...
- Est impénétrable, je sais, merci, j’ai eu droit au cathé comme toi tu sais...
- Quel dommage que cela n’ait pas pris. Je suis certaine que ta vie en serait meilleure.
- Je ne sais pas. Mais bon tu sais je me contente bien de mon petit monde matériel.
- S’il te suffit tellement, pourquoi viens-tu me voir alors tous les deux mois ?
- Mais pour toi, ma chère grande sœur... Pour toi uniquement. Pour te voir, te parler et surtout ne pas te laisser dans l’ignorance crasse dans laquelle ton ordre te maintient en interdisant radios et journaux.
- Il faut toujours que tu exagères... Et comment va le reste de la famille sinon ?
- Aucune idée. J’imagine que père roule toujours, que mère ignore mon existence et que mes deux maléfiques frangins vivent leur petites existences conventionnelles.
- Et ton amie ?
- Qui ?
- Anne.
- Aucune idée non plus. Je ne l’ai pas vue depuis deux mois, et je pense que pour le moment c’est mieux ainsi.
- Tu crois ?
- Si je le crois ? Elle a voulu me mettre une balle dans la tête ! Je ne l’en blâme pas d’avoir essayé. Mais il est encore trop tôt pour elle.
- Et toi, comment se passe ton deuil ?
- J’imagine que les choses sont différentes pour moi comparé à Anne. La mort de Charles a été une chose terrible pour elle comme pour moi, mais elle n’a pas son sang sur ses mains. Pas directement en tout cas.
- La voie que tu as choisi de suivre devait immanquablement te mener à la mort, pour toi ou tes proches. Je ne te blâme pas de l’avoir choisie, mais je regrette toujours que tu ai fait un tel choix.
- Tu as toujours été emplie de mansuétude et de compréhension envers moi que c’en est presque incroyablement ridicule...
- J’imagine que c’est ma récompense pour t’aimer comme personne d’autre dans la famille... Mais c’est ainsi. tu sais que je ne t’oublies jamais dans mes prières au Seigneur.
- Je ne sais pas si cela marche, mais en ce moment sa réponse est pas mal gratinée...
- Comment cela ?
- Laisse... Je ne veux pas t’horrifier encore avec mes affaires. Tu as ta croix et moi la mienne, comme tu le dis si bien.
- Sauf que certains jours, ma croix, c’est toi.
- A ce point ?
- Tu n’as pas idée. Mais cela fait partie de mes choix et je les assume. En entrant ici, j’ai fait le vœu de trouver la force de te soutenir et si la seule chose que je puisse faire c’est de t’écouter pour te soulager et ensuite prier Dieu de te pardonner, alors je le ferai. Même si certains jours ma propre foi est mise à l’épreuve par tout ce que tu peux vivre. Alors parle, Thomas. Tu es venu pour me voir, mais aussi pour me parler, je le vois bien...
- Si tu insistes... Voilà comment cela a commencé...”