A9
Mireille s’était arrêtée pour reprendre son souffle. Non qu’elle fut fatiguée, mais le récit qu’elle entendait était insupportable à ses oreilles.
“ Seigneur Jésus, soupira t-elle... Quelle histoire terrible...”
Mireille accompagna ses lamentations d’un douloureux signe de croix. Puis elle reprit sa marche en direction du couvent.
“ Si tu le veux, j’arrête là, proposa Thomas.
- Non, j’ai commencé à t’écouter, je finirai.
- C’est toi qui vois... Donc Laisenia est entré à ce moment là, et une fois la porte refermée, j’ai compris ce que ressentait un poisson rouge plongé au milieu de piranhas affamés. Je ne me rappelle pas de tout ce qui s’y est dit, mais ce fut plus que violent. Le gosse a fini par hurler je ne sais quoi avant de s’enfermer dans sa chambre. Quand je suis parti, Maikeli et Francine hurlaient toujours l’un après l’autre.
- Pourquoi être parti ?
- Tu sais Mireille, je ne pouvais plus continuer ma mission vu que j’avais été révélé à ma cible. J’ai jugé bon de partir pour prendre de l’avance sur la suite de l’affaire.
- Comment ça ?
- Une de mes grandes qualité, Mireille, c’est de savoir quand anticiper les événements et surtout, dans quelle direction. A ce moment là, je savais que cette histoire avait trois fins possibles. Comme il me fallait me préparer à ces trois dénouements, j’ai pris la tangente en les laissant se disputer.
- Le pauvre enfant. J’ai du mal à croire que tu ne sois pas encore intervenu pour lui venir en aide.
- Mais je l’ai fait. Pas à ce moment là, mais un peu après.
- Ah oui ?
- Au fond, c’était ce pour quoi j’avais été engagé. Venir en aide à Laisenia. Ce que j’ai fait, même si au final je n’ai pas été payé et je ne le serai jamais.
- J’ai honte... Si tu savais Thomas comme tu me fais honte...
- Cela ne m’étonne pas, et je devine pourquoi.
- Tu ne pouvais pas l’aider sans penser à l’argent ? Pour toi, venir en aide à quelqu’un ne peux se faire que si il te paye en retour ?
- C’est mon travail, Mireille. Je suis navré si je n’ai pas la vision angélique des choses comme toi tu l’as, mais c’est ainsi. Les docteurs et les infirmières aussi sont payés pour leur aide aux malades.
- Cela n’a rien à voir !”
Thomas s’arrêta. Il considéra Mireille avec un zeste de surprise.
“ Quoi ?
- Je te savais un peu naïve, mais là...
- Pourquoi serais-je naïve ?
- Je ne vais pas te faire un cours d’économie élémentaire, mais Mireille, dans le monde extérieur, on échange des biens et des serv...
- Oh pitié, ne fais pas ton condescendant ! Je sais parfaitement comment marche le monde matériel ! Je ne le sais que trop !
- C’est bien pour cela que tu l’as quitté, non ?”
Mireille regarda son frère avec un oeil de colère.
“ Tu sais Thomas, je t’aime beaucoup. Mais parfois, je me dis que tu es irrécupérable. Et en ce moment tu es en train de me le prouver, tu le sais ?
- Si cela te soulage de le penser...
- Mais tu écoutes ce que je te dis ???
- Mireille, ne le prends pas mal, mais parfois ta naïveté t’aveugle à un point rarement pensable.
-Thomas, sache que l’on n’est jamais naïf quand on pense que l’on peux venir en aide aux autres sans en recevoir quoi que ce soit en échange.
- Si, on se fait du bien à soi-même dans ce cas là. On se flatte l’égo, on en tire une certaine satisfaction morale et d’une façon ou d’une autre, on le fait savoir aux autres pour recevoir de l’admiration. Tu le vois, que tu es naïve... La gratuité n’est pas de ce monde, alors ne sois pas choqué si je demande à être payé pour aider un ado en difficulté.
- Est-ce possible ???
- Possible ?
- Je me demande si tu cherches vraiment à discuter... On dirait que tu rejettes tous mes arguments pour des motifs futiles...
- Mireille, si je rejette tes arguments, c’est parce qu’ils sont facilement réfutables. Ne le prends pas mal, soeurette, mais en ce qui concerne le monde matériel, j’en connais bien plus que toi. Je finis mon histoire ou on passe à un débat philosophique du même tonneau ?
- Finis donc, on passera plus rapidement à autre chose... Tu as fais quoi, alors, à la fin, au violeur ?
- Rien.
- Rien ???
- Rien du tout. Maikeli et son neveu et fils adoptif sont au Fidji depuis plusieurs jours deja.”
Mireille en resta coite. Mais deux minutes seulement, le temps pour elle de digérer la nouvelle. Thomas laissa passer ce laps de temps sans rien dire, puis il anticipa le flot de questions et de reproches acerbes qui allaient jaillir.
“ Pour faire vite, sache que dans toute cette histoire, c’est la protection de Laisenia qui m’était demandée. Cela, et rien d’autre. Toutes les rencontres que j’ai faite, toutes les recherches que j’ai effectué, toutes les informations que j’ai récolté m’ont conduit à faire le choix de laisser Maikeli emmener son neveu aux Fidji. Ce n’est pas ce que moi j’aurai choisi si j’avais eu à décider seul. Mais voilà, le choix ne dépendait pas que de moi.”
Mireille bouillait intérieurement. Elle avait du mal à regarder ne serait-ce que le visage de son frère. Elle avait un mal fou à contenir sa colère et son dégout. Elle se força pourtant. Sa voix était le témoin de l’intense émotion qu’elle ressentait.
“ Il y a deux ans, j’ai lu dans la presse l’histoire de deux petites filles qui n’avaient pas dix ans. Elles avaient été enlevées lors d’une grande fête populaire aux Pays-Bas. Leurs cadavres retrouvés quelques jours après. Mutilées. Violées. Nous ne parlons pas beaucoup, au couvent. Mais nous avons toutes prié pour leurs âmes, et pour que leur assassin connaisse les pires tourments. Nous avons eu ces jours-là une conduite tout à fait appropriée, et Dieu nous a exaucée en faisant poignarder le coupable dans sa cellule. Tu dois comprendre, Thomas, que je supporte difficilement l’idée que tu ais pu laisser une telle chose... Enfin que tu ais permis qu’un enfant soit victime de celui qui doive normalement le protéger de tout cela.
- Je comprend ce que tu ressens, Mireille. Tu sais, moi aussi j’étais assez heureux de tuer l’homme dont je t’ai parlé au début de notre conversation. Mais là, il s’agit d’une histoire tout à fait différente.
- COMMENT OSES-TU DIRE CELA ? COMMENT PEUX-TU JUSTIFIER LE VIOL D’UN JEUNE GARçON AVEC UNE TELLE DÉSINVOLTURE ? COMMENT ???
- Mireille, il l’a voulu.
- Quoi ?
- Laisenia a choisi de partir. J’ai essayé après la grande dispute de le convaincre du contraire, mais il a choisi de partir avec son oncle. Dès lors, je ne pouvais plus rien faire.
- COMMENT ? COMMENT PEUX-TU IMAGINER QU’UN ENFANT PUISSE CHOISIR LIBREMENT UNE TELLE CHOSE !
- Je peux m’expliquer calmement, ou bien est-ce que tu vas continuer à hurler ainsi ? Je crois qu’on ne t’a pas assez entendu clairement en Alaska...”
Mireille n’en pouvais plus. Elle se détourna du regard de Thomas, et elle regagna à grandes enjambées le couvent. Thomas s’accrocha à son pas rapide. Mireille parvint à parcourir plus de la moitié duchemin avant que son souffle ne lui permette plus qu’une allure modérée qu’elle se résigna à adopter. Thomas, lui, avait de la réserve. Mais il cala son allure sur celui de sa soeur qui ne lui accorda qu’un noir regard. Une souche enneigée se présenta alors au regard des deux marcheurs. Mireille, épuisée s’y arrêta. Mais elle ne prononça pas un mot. Sa désapprobation totale se lisait sur son visage. Thomas la laissa reprendre son souffle, puis il poursuivit son histoire. Mireille ne posa aucune question. Mais pas un moment elle n’ordonna, ni même n’invita Thomas à se taire.
“ Je suis sorti de l’immeuble et je suis resté posté en bas, près de la camionnette que j’avais louée pour l’occasion. Ce à quoi je m’attendais est arrivé. Laisenia est sorti, en pleurs, en colère. Il courrait et il s’est engouffré dans le métro. Je l’ai suivi mais j’ai raté sa rame. Je me suis douté de la direction qu’il allait prendre, alors j’ai repris la route du stade de rugby où il s’entrainait. Je suis arrivé un bon quart d’heure après lui, mais j’ai pu le localiser. Il avait les clés du vestiaire sur lui. Je me suis douté que c’était le cas car son entraîneur m’avais dit qu’il restait en dernier pour se laver et pour ranger. Il n’avait pas songé à refermer la porte. Je suis rentré, et je l’ai trouvé, assis sur un banc, la tête entre les mains. Il pleurait. J’ai fait comme d’habitude. Je l’ai laissé se vider, et se rendre compte que j’étais là. Une vraie madeleine, le gosse, sois-dit en passant. Cela a duré vingt bonnes minutes. mais il en avait besoin, c’était évident. C’est là que je lui ai parlé. C’est là aussi qu’un ado de quatorze ans m’a convaincu de le laisser faire ce que en temps normal je n’aurais jamais accepté de quiconque. Il va encore au collège, mais je sens que ce gamin ira loin. Très loin même.”