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L’avocate n’avait pas exagéré en parlant de petit manoir pour qualifier la résidence secondaire de la famille Spyral. Au centre d’un parc d’une dizaine d’hectares, se dressait une bâtisse assez massive. Construit au début du XIIe siècle, le petit château, propriété familiale depuis Philippe le Bel, avait été rénové tout au long des siècles, et amélioré au fil du temps et des progrès techniques. Thomas contemplait admirativement les vieilles pierres parfaitement entretenues cernées d’un océan vert qui l’isolait de la route nationale. L’entretien de l’ensemble devait engloutir les revenus de l’avocate et de son industriel de mari.
Pourtant, l’écrin minéral n’abritait pour le moment qu’une seule personne. Francine Marana se reposait, loin du monde, de la honte. Entrant par la porte principale, Thomas admira encore plus les intérieurs bien entretenus. Il nota toutefois que seules deux pièces de l’ensemble étaient chauffées. Les autres portes, closes, devaient donner sur des pièces pleines de fantômes houssant les pièces de mobiliers dans l’attente de l’occupation estivale.
Francine occupait un ensemble de deux pièces, une chambre et un petit salon, qui jouxtaient la cuisine et une salle de bain. Elle n’avait pas besoin de plus. Le rendez-vous avait été pris la veille et Francine, une femme à la chevelure grisonnante malgré son relatif jeune âge encore, avait visiblement fait un effort pour paraître présentable. Son oeil humide et empli de stress, sa peau sèche et la forte densité de nicotine emplissant les pièces en disaient toutefois plus long que le tailleur rouge qu’elle portait, rouge pour paraître plus en forme. Son pas nerveux et fébrile soulignait son inquiétude. Thomas, qui ne portait aucun masque ou maquillage, se présenta alors.
“ Madame Marana, je suis Thomas Quentin.
-Merci de vous être déplacé aussi rapidement, monsieur. J’imagine que mon amie Madgalène vous aura mis au courant de ce qui m’importe dans cette affaire ?
- Assez précisément, oui.
- Je m’excuse, je suis tellement perturbée que j’en oublie mes devoirs... Vous désirez boire quelque chose ? Asseyez-vous, nous serons plus à l’aise.”
Commandant n’importe quoi, pourvu qu’il n’y ait aucune trace d’alcool dans le verre, Thomas se dirigea vers un fauteuil de velours doré. Un peu tape-à-l’oeil, d’ailleurs. Un siège jumeau lui faisait face. Francine l’en empli une fois le verre remis. Elle garda un second verre en main, fortement rempli d’une boisson qui n’était visiblement pas du thé.
“ Je vous ai servi un jus de mangue. j’espère que cela vous ira.
- Ce sera parfait, merci.”
Francine avale une grande gorgée. ses yeux allaient du verre à Thomas, puis de ce dernier au verre. Elle avait visiblement du mal à commencer. Thomas l’aida.
“ Vous prétendez donc, madame, que votre fils est sous la menace directe de son oncle ?
- Connaissez-vous les iles Fidji, monsieur ?
- De nom, oui. Je crois pouvoir les situer sur une carte mais c’est tout.
- Il y a une vingtaine d’années, c’est la réponse que je vous aurai également faite. mon amie a du vous parler de mon travail, non ?
- Vous êtes ethno-biologiste, non ?
- Ethnobotaniste, corrigea t-elle. Mon travail consiste à étudier les connaissances des tribus humaines en ce qui concerne la faune et la flore de leur biotope. J’étudie et je compile leur savoir en matière de plantes et de tout ce qu’ils en font. Nourriture, fibres de construction, médicaments. Toutes les données sont ensuite centralisées afin de créer une vaste encyclopédie de la connaissance humaine avant que l’agglutination culturelle actuelle ne raye ces savoirs de la mémoire humaine.
- Ce qui vous amène à voyager beaucoup, je crois.
- En dix-sept ans de voyages, j’ai étudié dans cent trente deux pays. Plus de neuf cent tribus m’ont livré leurs secrets, parfois les plus farouchement gardés. J’ai couvert les cinq continents et pourtant, je suis persuadée de n’avoir vu que moins du quart de l’ensemble de ce qu’il y a à savoir à ce sujet. Quand je suis arrivée aux Fidji, j’en étais à ma cinquantième tribu, je crois. Je n’avais jamais encore entendu parler des Marind. Ou alors en cours, juste en mention sur les peuplades d’Océanie.
- C’est le peuple d’origine de feu votre époux, non ?
- Les Marind n’ont pas de pays à eux. Ils vivent éclatés sur six pays d’Océanie, mais ils sont en majorité sur des iles ou des atolls fidjiens. Ils représentent d’ailleurs un cinquième de la population de ce pays. Leur culture tribale n’apporte pour parler franchement que peu d’intéret par rapport aux autres peuples océaniens. Il s’agit d’une société patriarcale. Les tâches et les fonctions sont répartis selon les sexes. Les femmes ont peu de droits mais elles ont au moins le privilège de pouvoir choisir leur époux et nul ne peux le leur en imposer un. Un luxe, si on compare à d’autres peuples soi-disant civilisés.”
Thomas sentait une forte tension. Francine était à cran. Sa façon de parler lui rappelait les cours magistraux de faculté. Sans doute était-ce là son système de défense. L’en priver serait contre-productif. Thomas se résigna à laisser les informations demandées couler lentement, noyées dans un flot de données à priori superflues.
“ Pourtant, les Marind ne sont pas des sauvages, rétifs à toute évolution de la société. Ils sont remarquablement adaptatifs. Ils acceptent l’idée de progrès technologique et social. Il n’y à qu’ en matière de religion où...
- J’ai su que votre époux avait fait des études, non ?”
Thomas avait saisi la balle au bond, la mention de religion allait faire éclater sa cliente en larmes, et Thomas détestait cela. S’il les comprenaient, à défaut de pouvoir les ressentir, les crises de pleurs l’exaspéraient au plus haut point...
“ Il était le fils cadet du chef de sa tribu. Il a vécu la plupart du temps à la capitale ou il est devenu ingénieur en informatique.
- Ingénieur ?
- Les fidjiens actuels sont loin du cliché du polynésien en paréo coupant des noix de coco aux touristes, vous savez. Les Fidji ont imité l’Inde et la Chine en s’ouvrant aux nouvelles technologies. Seule leur faible population locale les ont pour l’instant empêchés de se faire une place au soleil. Mon mari était considéré comme étant un des meilleurs ingénieurs de la sphère Pacifique. A ce titre, il venait de décrocher une place de second ingénieur dans une filiale européenne d’une grosse société japonaise. Il rendait visite à son père une dernière fois avant de partir pour la France quand nous nous sommes croisés.
- Votre amie me l’a raconté, oui. Le coup de foudre a été immédiat.
- Il a réussi à retarder son départ de deux semaines. Le temps pour nous de se marier. Étant catholique, je ne pouvais m’unir face à son dieu. Lui a accepté non pas de se convertir, mais de se contenter d’une cérémonie tribale séparée ou je n’étais pas admise, étant femme, et lui non plus de mon coté, étant homme. Nous avons ensuite été unis par son père, qui avait un statut d’officier d’état-civil local.
- Un mariage uniquement civil alors ?
- Non, mais le religieux était séparé. Il a prié son dieu et moi le Mien. Un compromis somme toute acceptable à mes yeux.
- Et c’est le début de votre histoire. Je veux dire, l’origine de votre demande.
- Monsieur, si j’avais eu connaissance de leurs rites tribaux concernant les enfants, jamais, vous m’entendez, jamais je n’aurai accepté de m’unir à lui dans ces conditions. Mais à l’époque, je m’intéressait plus aux plantes qu’aux hommes. une spécialisation que je paye cher aujourd’hui.
- J’ai su que vous aviez alors conclu un accord, afin que vous puissiez travailler en paix, avec le frère de votre mari.
- Maikeli, oui... Il est l’aîné de la famille, il a deux ans de plus que mon mari. Enfin, quand il était encore en vie... J’avoue ne plus trop savoir quoi penser de lui.
- De votre époux ?
- Des deux en fait. Tulu mon défunt mari avait vécu au sein de sa tribu avant de partir pour la capitale. Il a donc subi cette... initiation perverse. Il ne m’en avait pourtant jamais parlé. Mon Dieu, quand je pense que j’ai insisté pour que Laisenia ait une double culture ! Jamais je ne me le pardonnerai si cela devait lui arriver...
- J’ai cru comprendre que cela faisait partie de rituels religieux, non ?
- La religion Marind est à l’image de leur société. Patriarcale en diable. Leur dieu est sensé privilégier le rapport anal avec d’autres dieux masculins depuis qu’il a perdu son sexe dans le vagin d’une déesse. Vous voyez l’analogie avec la société qui se dessine, non ?
- Le mythe fondateur qui justifie la règle sociale, oui, je vois parfaitement.
- Pendant mes années d’université, j’ai toujours négligé les enseignements religieux faits au sujet des tribus primitives. J’étais idiote... Je pensais que je n’avais pas besoin de ce savoir des religions pour ce que je voulais faire.
- Vous avez cru bien faire...
- Et voici le résultat ! Par devoir religieux et social, à son prochain séjour, mon fils unique, mon enfant, sera violé par celui-là même qui l’a élevé comme son fils ! Et personne ne peut rien faire pour empêcher cela ! “