B7
Le vestiaire où s’était réfugié Laisenia était dans la droite ligne de ce que Thomas avait connu étant jeune. Le même carrelage, la même peinture anti-humidité quelque peu écaillée d’un ton jaunâtre sur les murs. Apparemment, les lois anti-clonage ne s’appliquaient pas aux établissements sportifs publics. Même l’odeur était identique. Un mélange subtil de transpiration, de savon et d’eau de javel.
Laisenia était assis sur un banc de bois, collé au mur. Face à lui, les vestiaires en acier gris. Un banc qui lui pouvait se déplacer se trouvait également dans la pièce. Thomas le prit, l’installa face au jeune homme et il se mis en place devant ce dernier, qui continua à regarder les paumes de ses mains collées à ses yeux humides.
Après un long moment, les larmes finirent de se tarir. Laisenia leva enfin les yeux et s’avisa de la présence de Thomas. Il n’en paru pas vraiment surpris. Plutôt soulagé. Il allait pouvoir se vider le coeur.
“ Pourquoi ?
- ...
- Pourquoi c’est jamais si simple, hein ?
- Ta situation n’est pas franchement ce que l’on peux parler des plus habituelles.
- En quoi ça la gêne, ma mère ? Depuis des années elle me tanne pour que j’ai une double culture ! C’est ce que je veux aussi, donc tout devrait bien aller...
- Il faudrait que tu te mette à la place de ta mère. Je ne crois pas qu’elle ait envisagé un instant ta sodomie comme un apport culturel important.
- Pfff c’est tout elle ça. Elle a vécu chez des tribus qui excisent leurs filles et elle ne s’en est jamais plainte.
- C’est vrai ça ?
- Elle me disait combien elle était contre dans ses mails et combien elle était heureuse qu’on fasse pas des trucs comme ça chez elle, mais elle n’a jamais protesté. Pas devant moi en tout cas. Et puis de toute façon ça vous regarde pas alors.
- Dans la mesure ou j’ai été engagé pour protéger tes intérêts, si, cela me regarde.
- Elle a fait ça, pour de bon ?
- Oh oui. Mais bon, pour ne rien te cacher toute cette histoire prend des allures qui me sont inattendues. Je ne m’attendais pas à ce que tu semble vouloir partir avec ton oncle en sachant ce qu’il va t’arriver.
- Vous pouvez pas comprendre.
- J’ai du mal à le comprendre oui.
- Vous voyez...
- J’ai du mal à le comprendre mais peut-être que je le pourrai. J’ai fait des recherches sur les Marind. Je n’ai pratiquement rien trouvé, si ce n’est les infos du genre population et localisation.
- Ça m’étonne pas. On est pas très étudié quand on est trop différend des autres.
- Ce serait plutôt le contraire non ?
- Mon oncle il m’a raconté qu’autrefois les biologistes croyaient que y’avait pas d’animaux pédés. En tout cas c’est ce que l’on comprenait en lisant leurs bouquins. Et puis un jour on s’est aperçu qu’en fait c’était le contraire, qu’il y en avait un max, mais les chercheurs étaient influencés par leur religion, et donc ils cachaient ce qu’ils avaient observé.
- J’en ai un peu entendu parlé oui.
- Pour nous, c’était le même problème. Nos rites, nos coutumes sont si peu acceptés, si dégueus à leurs yeux qu’ils préfèrent ne pas en parler comme pour faire s’ils existaient pas.
- Et toi ?
- Moi quoi ?
- Tu voudrais qu’elles existent ?
- Nos coutumes ? J’en sais rien. Elles existent, c’est tout. Elles font ce que nous sommes.
- Ton oncle t’en a parlé précisément ?
- Tu veux savoir s’il ma dit que je me ferai enculer ? Ouais ! Je le sais ! Je sais que ça fait partie des rites ! Je le sais depuis que j’ai huit ans !
- Cela a le mérite d’être clair.
- Il vous a dit les autres trucs à vous aussi ?
- Quels trucs ?
- Il vous a dit qu’au bout des trois ans, je serai un homme pour les miens ?
- Laisenia, de toute façon tu seras bientôt un adulte, que tu te fasses religieusement sauter ou pas.
- Pour nous, on n’est pas un homme tant que l’on ne connais pas tout de la vie. Et ça inclus tout. Comment parler à l’autre. Comment se comporter. Comment chasser, pécher. Comment tuer sa proie. Comment séduire et choisir sa future femme. Comment élever les enfants que tu auras âpres. Et comment baiser aussi. Comment tout savoir sur le monde ou en tout cas un maximum. C’est tout cela que nos rituels nous apportent. C’est pas une façon déguisée pour un vieux salaud de baiser des petits enfants, comme ici.
- Ça y ressemble pourtant.
- Je sais. Mon oncle m’a appris comment vous les cathos vous voyez les choses. Il m’a fais ensuite lire toutes les coupures ou on voit les prêtres se taper les petits choristes et ensuite se faire couvrir par leurs supérieurs. Si y’a bien une chose que j’ai appris ici, c’est que vous savez pas vous occuper correctement de vos gosses. Moi je sais que ça m’arrivera pas. C’est pour ça que je veux partir. Je me sens plus à ma place là-bas qu’ici.
- C’est vrai ça ?
- Ouais. C’est clair que j’ai des bons potes là, mais si on me donne a choisir, je préférerai rester là-bas. Mon oncle il me dit que quand j’en aurai fini avec les rites, je pourrai choisir de rester là-bas pour toujours si je le veux. Ou de revenir.
- Ta mère préférerais que tu restes.
- T’es doué pour sortir des trucs bateau toi.
- Tu attaches une grande importance à ton oncle et à ton peuple. Et à ta mère ?
- Si je le pouvais... Mais elle voudra jamais. Et si je reste avec elle, je pourrai pas supporter je crois bien. On est trop différents maintenant. T’avais raison sur un truc tu sais. Elle est rentrée tard. Trop tard.
- Tu ne voudrais pas essayer ? De vivre avec elle je veux dire.
- Ça se voit que tu la connais pas. Les gueulantes comme tout à l’heure elle est capable d’en pousser une comme ça par heure. Je ressens plus rien pour elle. Quand j’étais gosse j’attendais ses messages avec impatience mais ils venaient de plus en plus tard. Au début ça allait encore mais maintenant, je n’ai plus envie d’elle. C’est trop tard je crois bien.
- Tu ne voudrais pas voir avec elle avant ? Les liens se défont avec la distance c’est normal, mais ils peuvent se refaire. Il faut juste un peu de temps.
- J’en sais rien. Mais elle me donne pas envie. Elle m’a dit une fois que quand elle serais avec moi je reverrai plus jamais mon oncle et ça je veux pas que ça arrive. C’est un truc qu’elle veux pas comprendre. Alors moi non plus j’ai plus envie d’elle. C’est normal tu crois ?
- Tu demandes à la mauvaise personne.
- T’as plus de mère ?
- On va dire que oui.
- C’est ambigu comme réponse.
- Je préfère la considérer comme morte. J’en garde ainsi les meilleurs souvenirs.
- Tu t’entends pas non plus avec hein ?
- C’est un euphémisme.
- C’est si dur que ça entre vous ?
- Laisenia. C’est de toi dont il est question.
- Ouais mais c’est impoli de pas répondre.
- Tu as raison. Je crois que tu mérites de la franchise. Je ne vois plus ma mère depuis le jour ou elle m’a confié qu’elle aurait préférer avorter de moi plutôt que de me voir naître.
- Putain ça c’est dur.
- Avec le temps je me suis habitué.
- Pourquoi elle voulait plus de toi ?
- Je ne correspond pas à ses critères moraux on va dire.
- En clair ?
- Je suis pédé. Et un homo issu d’une famille catho limite intégriste, ça fait tache sur le livret de famille. Et puis il y a maintenant d’autres trucs mais bon c’est une autre histoire.
- T’es comme moi quoi. Ou quasi.
- Sauf que je ne vais pas partir aux Fidji avec mon oncle pour y connaître des rites qui lui vaudraient 20 ans de cabane ici.
- Je sais. Mais c’est pas votre problème.
- Comment ça ?
- J’ai choisi. Je veux partir, devenir un Marind. Et si faut en passer par là alors je le ferai.
- Et ta mère ?
- Si je pouvais...
- Oui ?
- Elle ne voudra jamais. Je voudrais mais elle ne voudra jamais comprendre. J’espère que ça s’arrangera après.
- Après ?
- Je dois revenir ici tous les six mois de toute façon. Peut-être qu’elle se calmera avec le temps.
- Tu voudrais être encore avec elle, hein ?”
Le nouvel écoulement issu des yeux de Laisenia était la meilleure illustration qui convenait à cette remarque.
Laisenia recommença à pleurer, mais moins intensément. Il se retint même en entendant la porte du bâtiment se refermer. Thomas tourna la tête et il vit Maikeli dans l’embrasure de la porte intérieure. Il tenait à la main un petit blouson. Thomas le regarda, puis il s’avisa que le blouson, comme l’homme qui le tenait, étaient mouillés. Thomas prêta alors attention au bruit léger et régulier qui se faisait entendre depuis un petit moment. Il pleuvait.
“ Met ton manteau, on rentre.”
Maikeli s’était exprimé d’une voix ferme et douce. Laisenia n’hésita pas un instant à se lever. Il essuya une dernière fois se yeux et il enfila le blouson, releva la capuche et il couru se mettre à l’abri de la voiture.
Thomas, par curiosité, ne fit pas un geste pour l’arrêter.
“ Et sa mère ?”
Demanda t-il alors que Maikeli s’en retournait.
“ Sans doute dans le premier commissariat venu. Ce n’est pas la première fois que cela dégénère à ce point. Elle va passer les deux prochaines heures à parler au policier, qui va remplir sa fiche, et ensuite quand il comprendra que la procédure concerne un membre d’une ambassade, il lui fera comprendre qu’il ne peux rien faire. Elle est très obstinée. C’est une femme admirable. Elle fera tout pour le protéger.
- Je suis heureux que vous pensiez cela.
- Je sens bien que vous n’êtes pas d’accord.
- C’est plutôt normal, je dois dire...
- Protéger son enfant, quoi de plus naturel ? Laisenia est mon neveu, mais il est comme mon fils. Je ferai peut-être la même chose à sa place. C’est la raison pour laquelle je n’éprouve aucune animosité contre vous. Vous n’êtes pas le premier privé qu’elle me met dans les jambes, mais vous êtes le plus culotté et le plus malin de tout ceux que j’ai deja vu.
- C’est gentil.
- Mais sincère.
- Il y a toutefois une chose que je ne comprends pas.
- Je crois savoir quoi. Vous savez, pour ma part, ce que je trouve épouvantablement choquant chez vous ?
- Non, quoi ?
- Je vis en Europe depuis plus de dix ans. J’ai voyagé dans beaucoup de pays mais vous avez tous un point commun malgré vos différences. Votre incapacité avouée à faire correspondre vos idéaux avec la réalité.
- Comment cela ?
- A en croire vos dirigeants, vous voulez une société libre, solidaire et sûre. Je résume, bien entendu. Et pourtant... par vos actes, vos paroles, vos choix, vous faites tout ou presque pour ne pas y arriver...
- Ce sont les aléas de la vie. Nous progressons vers une société idéale ou tout le monde aura sa place mais sans pour autant que tout soit donné gratuitement. Je ne vois rien là en quoi cela est choquant.
- Laissez moi prendre un exemple. Vos parents. Ils doivent avoir dans les... Disons 50 60 ans non ?
- Je crois deviner ou vous voulez en venir... Mes parents ne sont pas un bon exemple je vous le dis tout de suite...
- Aucune importance alors, si vous devinez mes pensées.
- Vous voulez dire que nos proclamons de grands et beaux principes, mais que toutes nos actions vont dans le sens opposé, c’est bien cela ?
- En gros oui. Vous avez deviné juste.
- Oui je conçois que cela puisse choquer, mais pour être franc, je ne vois rien de comparable avec le fait de se taper son neveu mineur...
- Parce que vous croyez que je vais baiser mon gosse ???
- Ce ne vas pas être le cas ?
- Pour vous répondre correctement, je pense qu’il me faudrait des heures et Laisenia m’attends. Mais sachez une chose. S’il est vrai qu’en tant qu’oncle, je suis traditionnellement le mieux placé pour initier mon neveu, en tant que père adoptif en revanche, ce rôle m’est formellement interdit. Les règles tribales de mon peuple sont très claires à ce sujet.
- Vous ne niez donc pas que Laisenia va être sodomisé s’il retourne aux Fidji ?
- Je connais l’aversion de vos peuples en ce qui concerne le sexe. Surtout lorsqu’il est question des jeunes. Je voudrais quand même que vous soyez informé de ceci. Nous avons nous aussi de telles règles. Nos enfants ne peuvent subir de relations contraintes. Quand cela arrive, les coupables sont plus sévèrement chatiés encore que dans vos pays. Mais quand nos jeunes cessent d’être des enfants, nous considérons comme étant de notre devoir que de les éduquer totalement. Y compris par l’exemple. Nos lois, nos coutumes sont ainsi.
- Mais il n’est pas obligé d’y participer, non ?
- Laisenia a un avantage sur ses cousins restés aux Fidji. Il peut choisir de connaître ce rituel en ayant connu un monde inverse, où les jeunes ne sont pas censé avoir de sexualité. Je ne lui ai rien caché. Depuis longtemps, je lui ai parlé de nos rites ancestraux et c’est en toute liberté qu’il a choisi de s’y soumettre. Qui suis-je dès lors pour le lui refuser ?
- Vous semblez ne pas pleinement apprécier cet aspect de vos coutumes...
- Je n’ai pas eu le choix d’y participer ou non, c’est un fait. Je ne le nie pas. Mais y avoir participé m’a donné un statut que je souhaite à mon neveu.
- Comment cela ?
- Initié totalement, il sera un Marind, avec tous...
- Oui oui je sais, merci... Mais je ne vois pas franchement d’avantages à cela !
- Avec de la chance, son initiateur sera un homme influent et aisé. Pour Laisenia ce sera l’idéal pour commencer sa vie d’homme.
- En quoi est-ce que cela a de l’importance ?
- Oh vous ne le savez pas ? Au terme de l’initiation, le “parrain” donnera au jeune le contrôle total de ses biens propres et ce, pour le restant de ses jours. Le jeune de son côté s’emploiera à ce que son aîné ne manque de rien jusqu’à sa mort.
- Quoi ?
- Vous avez un vieux mot pour cela. L’avunculat. En tout cas c’est un système qui s’en rapproche.
- Vous plaisantez, la ?
- Absolument pas. Mon initiateur était un cousin lointain. Un artiste, deja. J’ai hérité de son vivant de tous ses biens et je les ai gérés pour lui et ensuite pour moi-même. Cela permet de lier deux générations ensemble avec une relation forte et soutenue. C’est nécessaire pour la survie des traditions sur un petit territoire. Mon frère lui a été lié à un banquier.
- Je n’arrive pas à imaginer cela...
- C’est ainsi. Vous voyez, contrairement à ici, ce n’est pas par pur plaisir que nos jeunes ont des relations avec des adultes.”
Maikeli avait prononcé cette dernière phrase avec un sourire narquois qui renforçait son ironie.
“ Et votre femme ?
- Francine ne veux rien entendre. Je le regrette, pour elle comme pour Laisenia. Mais elle est obstinée et elle ne s’arrêtera jamais je le crains. Elle ne veux rien entendre. Le pire dans tout cela, c’est qu’elle est persuadée d’agir pour le bien de son fils. Elle ne voit pas a quel point cela lui fait du mal.
- C’est une réaction normale...
- Pour une mère oui. Pour une femme, je ne sais pas. Mais de toute façon cela ne changera rien. Elle a choisi sa vie et Laisenia a choisi la sienne. Tout est dit."